Nouveau projet d’écriture, HistoiresdeRoll.com

Bien qu’ayant lancé le site en lui même le premier février des contraintes extérieures (déplacement à Paris, maladie et un peu overwatch) font que je n’en parle que maintenant.

Comme quoi, vous pouvez tout faire (ou presque) pour lancer un projet à l’heure quand ça veut pas .. ça veut pas.

Mais revenons en au sujet du billet du jour.

Ma tentative avortée de projet Bradbury m’a appris deux choses :

  • j’aime écrire avec des contraintes
  • un texte par semaine, tant que j’aurais pas appris à lever le pied, c’est pas possible.

Et puis il se trouve que depuis plusieurs années, j’avais un nom de domaine inutilisé et des dés Story Cubes.

Du coup, j’ai mélangé tout ça et j’en ai fait histoiresderoll.com.

Le principe, écrire une histoire par mois, en se basant sur un lancé de dés et faire tout cela simplement à travers github et gitbook. Pour le reste, utiliser tout les dés, qu’une seule partie, tous sauf un, tout est libre et je ne sais même pas comment je procéderais pour mes différents textes.

En tout cas, voila, c’est officiellement parti. Je ferrais des tirages tout les 15 du mois (on va faire comme si je publiais ce billet un 15) et si jamais vous voulez vous amusez, n’hésitez pas à participer.

Pour ce faire, c’est tout simple, il y a un répertoire par mois sur github, avec un fichier md contenant le lancement des dés. Vous n’avez qu’à faire une PR ajoutant votre histoire, dans un fichier.md elle aussi, dans le répertoire du mois qui va bien. Et le tour est joué !

Pour voir le lancé de février, c’est par ICI !

Everything must end

Edit du 3 janvier : Grâce à de multiples relecture, le texte a été mis à jour et corrigé de pas mal de faute. La version la plus à jour ce trouve sur le gitbook de mon Projet Bradbury, allez y pour y lire une version sans faute !

 

Edit : Concernant le très petit nombre de fautes dans ce texte, vous pouvez dire merci à Ewjoachim qui a pris sur lui et a été mon relecteur ce matin. Et je peux vous dire qu’il a eu du boulot … Malheureusement. Merci encore !

Note avant lecture : Ceci est un premier jet, si j’ai le courage et le temps, je le reprendrais pour améliorer un peu le tout. C’est aussi le premier texte de mon projet Bradbury 2016 !

 

17 juillet. Debout sur le muret qui sépare le toit de son immeuble du vide, il sort son vieil Ipod de sa poche et en tape le code PIN d’une main. De l’autre il se tient à un vieux piquet de métal tordu et rouillé, lamentable vestige du filet protecteur naguère tendu là. Il regarde la ville tout autour de lui comme c’était la dernière fois qu’il pouvait la voir. Dieu, qu’il aime Brooklyn. 17 juillet, après une hésitation, il se souvient de la date du jour qui lentement cours vers sa fin. Il lance la musique d’un clic et appuie rapidement sept fois sur suivant. Trois secondes de blanc. Sa respiration se coupe, dans l’attente. Les premières notes caracolent dans ses oreilles. Puis les paroles ‘All around me familiar faces..’ Il soupire, laisse la musique le bercer. L’écran de l’ipod affiche vaillamment ‘Mad World – Tears of Fears’. La chanson finit, déjà. Il tapote sur stop ne laissant pas le silence entre deux morceaux s’éteindre et descend du muret. « Pas ce soir, ce soir rien ne finit » se murmure-t-il à lui même. Morceau 1230 sur 1716 affiche l’écran.

Son appartement. L’air brûlant et saturé d’humidité rend chaque mouvement épuisant. Tout est moite, tout est lourd. Il rêve d’avoir une climatisation fonctionnelle. Machinalement il essaie de l’allumer, espère entendre le moteur se mettre en marche. Mais non, rien, le silence, enfin si l’on ne tient pas compte des bruits de dispute qui traversent le plancher.  Depuis quinze ans que les Hyperloop sont en services, les villes sont massivement désertées. Pourquoi s’entasser dans un environnement surpollués alors que vous pouvez habiter à 800 kilomètres, en pleine nature, et être tout de même à votre bureau en moins de 20 minutes. Résultat, seuls les gens trop pauvres pour déménager ou se payer un abonnement Hyperloop restent encore dans les villes. Et tout se dégrade. Les banlieues pourrissent à vus d’oeil, rongées par l’absence d’entretien et par les désertions de leur habitants.

Mais il a toujours aimé les grandes villes. Même à l’abandon. Surtout à l’abandon. Ce qui le dérangeait le plus dans les grandes villes, c’était bien souvent ceux qui y vivaient. Maintenant, les choses ont changé, les villes sont vides ou presque. Et puis, il faut bien avouer que de toute façon, son boulot illégal de de consultant épisodique lui permettait à peine de payer son loyer actuel. L’aurait-il voulu, qu’il n’aurait pu aller ailleurs.

Il s’assied lourdement dans le vieux fauteuil rapiécé qui lui tenait lieu de bureau et allume son vieux portable. Un nouvel email. « Vous avez gagné à la loterie de l’année ! Vous gagnez un séjour à l’auberge de la Chouette » Tiens, il semblerait qu’il vaéteint son portable, avoir un nouveau boulot. Il lit l’email jusqu’au bout, identie le lieu de rendez-vous. « Demain matin… », ils sont pressés les bougres. Il va peut-être pouvoir leur soutirer de quoi payer quelques mois de loyer. Mais en attendant, c’est l’heure de fêter ça.

Il se relève, éteint son portable, et le glisse dans sa cachette, dans un espace vide dans le corps de sa hotte de cuisson, juste au dessus des filtres. Son PC sent parfois un peu la friture, mais jusqu’à présent, personne n’a jamais pensé à chercher à cet endroit.

Après avoir tapé quelques coup de manche à balais dans le plafond pour faire taire les cris, il sort, essayant de s’auto-convaincre qu’il a quelque chose à fêter, qu’il ne va pas boire juste pour oublier, que c’est juste pour célébrer sa future paie.

Il pousse la porte du bar. La musique, du vieux blues comme il aime, le salue de quelques notes. Il n’y a que les habitués, ce qui veut dire quasiment personne. Il salue d’un geste, s’assied et attend.
« Hello B, ça fait quelques jours qu’on ne t’a pas vu, tu nous fais des infidélités ? » demande le tenancier en lui apportant une pinte.
« Tu sais bien que tu es le dernier bar ouvert du quartier, George. Que je voudrais, je ne saurais pas où aller. Non. je ne me sentais pas très bien »
« Rien de mieux qu’une ou deux pintes pour soigner tout les maux, la prochaine est pour la maison »
« Voila qui fait plaisir à entendre »

Le patron repart s’occuper de son zinc. B fait durer sa pinte. Mais quelque soit la taille du verre, arrive toujours le moment où il se retrouve vide. Heureusement, Dieu a inventé les barmans. Et son verre est de nouveau plein. La musique le tire vers ses souvenirs, son passé. Plusieurs pintes subissent le même tragique sort que la première.
« Et toi, est-ce que le match de 2030 du Brésil n’est pas le meilleur match des 100 dernières années  ? »
B sursaute, relève le nez de ses souvenirs et de sa pinte. Deux jeunes qu’il n’a jamais vu avant sont attablés au zinc et discutent avec George et deux autres habitués.
« Ne fais pas attention B, c’est Jester, mon neveu, il passe parfois et il est bien trop fan de foot pour son propre bien » lance le patron en finissant de laver des pintes.
« Non mais Tonton, il sera de mon avis, tu verra, alors monsieur B, le match de 2030? »
« Je ne sais pas, je n’aime pas le sport et en 2030, j’étais en prison, alors … »
« En prison ? T’avais fait quoi pour aller derrière les barreaux ? »
B soupire, « Utilisation interdite d’outil de développement informatique »
« Quoi tu veux dire que t’étais un terroriste, que tu faisais exploser des trucs avec ton clavier  ? »
« Non, je voulais juste garder ma vie d’avant les lois de 2022, garder mon boulot et je me suis fais attraper. »
B se lève, signifiant implicitement que la discussion était finie. Le sol tangue un peu, mais ce n’est pas si terrible que cela. Il juge toutefois plus prudent de laisser la dernière pinte vide sur la table. Tenter de la ramener sur le zinc semblait pour le moins risqué pour son intégrité de pinte.
« George tu le met sur ma note, je vais avoir une rentrée là bientôt, ok ?»
« Comme d’hab B, tu paieras quand tu pourras »

Entre le 17 et le 18 Juillet. Il marche lentement sur Union Avenue. La nuit est toujours aussi chaude malgré l’heure avancé. Les étoiles brillent et lui zigzague légèrement. Ce petit con a fait remonter les mauvais souvenirs. Ceux qu’il ne veut pas revivre. Il se revoit il y a si longtemps. Son entreprise de consulting en système expert et expert data scientist fonctionnait bien. Il habitait encore en France, avec sa femme et sa fille. Il trébuche sur un trou dans le trottoir, tente de se rattraper, se cogne dans un mur, s’effondre le long de celui-ci, reste au sol. Les souvenirs se pressent. Sa fille, ses joies. Et puis l’événement. Les choses qui s’accélèrent, les responsables politiques qui légifèrent. L’informatique et l’internet sont devenus hors de contrôle déclament-ils partout. Il faut remédier à cela. Il faut interdire.

Il pleure, par terre, la joue contre le mur.

Il veut se battre, il refuse de tout perdre. Il traverse une frontière, avec sa famille. Résistance des mots. Il continue à utiliser son clavier, pour vivre, pour tenter comme tant d’autres, de faire cesser cette folie. 18 novembre 2023. L’arrestation, les coups, les larmes de sa fille.

Il a vomi sa bière. A quatre pattes, il se traîne sur la route, s’y couche.
« S’il vous plait »
Il attend, les bras en croix sur le bitume, espère entendre un moteur.

Il sort de la station Fulton Street. Le café où il a rendez vous est à deux pas. Sa nuit sur la route n’a presque pas laissé de trace, seulement quelques écorchures sur la joue et les poignets. Bah si il me demande, je dirais que l’on a essayé de me voler hier soir.

18 Juillet. Il s’assoit, commande une boisson dont il n’arrive même pas à prononcer le nom correctement et attend. Un jeune homme, un brushing et mocassin comme il les appelle, entre. Le brushing double-cligne des yeux et parcoure la salle en articulant quelques mots.
Encore un augmenté qui s’est fait greffé de la merde directement sous la peau…
Le brushing le repère. Il doit être satisfait de ce que lui affiche son écran de pupille et il s’approche.
« Bonjour monsieur.. »
« Juste B, s’il vous plait »
« Très bien, bonjour monsieur B »
« Vous avez un boulot pour moi ? »
« Il se pourrait que nous ayons besoin de vos compétences oui, êtes-vous disponible ? »
« Oui, mes tarifs n’ont pas changé, toujours une semaine d’avance »
« Sans problème, voici un badge pour pouvoir passer la sécurité, on vous attend dans une heure pour un briefing, au croisement de Beaver et Pearl »

Il entre sans problème grâce à son badge. À l’accueil, on lui dit d’attendre. Un vigile l’amène dans un bureau d’examen. Après une vérification rapide de son identité grâce à son ADN, on le conduit en salle de réunion.
Une dizaine d’ingénieur totalement paniqués et qui pourraient tous être ses fils ou filles lui expliquent la situation. L’une des activités de l’entreprise est de prévoir les problèmes. Inondation, sécheresse, problème de sécurité sur un produit quelconque, guerre entre deux pays. Une fois que le futur problème a été détecté, l’entreprise agit de façon a maximiser ses profits. C’est l’une des branches les plus rémunératrices de l’entreprise. Jusqu’à il y a quelques semaines. Le système expert utilisé pour détecter ce qu’ils appellent des “situations fortement rentables” ne fonctionne plus. Il tourne dans le vide. Les diagnostics ont tous échoué. Ils ne savent plus quoi faire.
« J’ai besoin d’un accès au programme pour pouvoir commencer. Et d’un bureau où je pourrai travailler, seul »
« Mais monsieur, depuis les lois de 2022, un informaticien autorisé ne peut être laissé seul dans un bureau, ce n’est pas possible » lui répond celui qui doit donc être le chef de projet de cette équipe.
« Je ne suis pas un informaticien autorisé jeune homme, alors ça ne doit pas être si grave »

On lui trouve finalement un bureau. En fait du bureau, on lui alloue tout simplement un open space que l’on vide de tous ses informaticiens. Le jeune chef de projet, Lloyd, avait dit vrai, il n’existe plus de bureau d’informaticien.

Il a presque oublié que les claviers ont perdus quelques touches depuis 2022. Même si les grandes entreprises peuvent payer à l’état des licences de certification leur permettant de former et de faire travailler des informaticiens, les choses ne sont plus comme avant. Les informaticiens certifiés sont comme des fées à qui on auraient coupé les ailes. Il a heureusement pensé à amener un vrai clavier. Rien que posséder un tel clavier peut le renvoyer en prison, mais il y a de moins en moins de contrôle. 21 ans après la promulgation de loi, il n’y a après tout plus vraiment d’informaticiens illégaux à pourchasser.

Il se met au travail.

23 Juillet. Il piétine. Le système expert est construit de bric et de broc, sans aucune élégance, assemblage de bouts de code à peine compris, mais il devrait fonctionner.

23 juillet, chez lui, sur son toit. Il pleut. Le muret est glissant. Il se tient fermement à son ami le piquet. 23 juillet, il appuie trois fois sur suivant. Il retient son souffle. « Ohh, can’t anybody see… » Il recommence à respirer pendant que Roads de Portishead déroule ses notes tristes. 34 sur 1716 affiche son vieil Ipod. La chanson se termine, avant que la suivante ne commence, il appuie sur stop et rentre chez lui.

Lloyd passe parfois le voir pendant qu’il tente de trouver la panne du système. Habituellement il n’aime pas parler avec les informaticiens autorisés qu’il croise. Ils ont tous été formés avec des bouts de savoir, de la connaissance expurgée de ce qui fait la beauté de l’informatique. On ne leur apprend pas à innover, à inventer mais simplement à réutiliser des bouts de recettes qui datent d’il y a bientôt trente ans.

26 juillet. Il isole chaque partie du système, les teste les unes après les autres. Pour aller plus vite, il a ramené un interpréteur Python pour lui permettre de ne pas lancer les tests manuellement. Il le supprime à chaque fois qu’il quitte les locaux de l’entreprise, pour plus de sécurité.

30 juillet. Il n’arrive à rien. Il a passé la journée à tourner en rond sans comprendre ce qui ne va pas. Brushing lui a fait savoir qu’il ne lui restait plus que quelques jours pour résoudre le problème. S’il n’y arrive pas, il sait que l’entreprise ne lui fera pas de cadeau. Elle le livrera à la police. Et cette fois, il finira sa vie dans une cellule. Il regarde le soleil se coucher, illuminer les immeubles de Manhattan. 30, il appuie 10 fois sur suivant, les écouteurs dans les oreilles. Des notes de guitare et puis les paroles « No more tears, my heart is dry » Reckoning Song affiche l’ipod. 535 sur 1716 en sous-titre.

2 août. Il a une idée. Il bricole un prototype pour communiquer directement avec le système expert.

3 août, le système fonctionne à nouveau. Il supprime tout ce qu’il a pu installer sur le poste qu’il a utilisé. Il sait que l’entreprise va auditer son poste de travail espérant qu’il y a oublié des bouts de programmes ou des connaissances qu’elle pourra réutiliser. Tout est propre, il est temps.
« Comment avez-vous fait ? Quel était le problème ? » Lloyd l’attendait devant l’ascenseur.
Normalement il ne dévoile jamais les solutions qu’il a mis en place. Mais là, il est trop fier et puis il aime bien le jeunot.
« Le problème n’était pas dans le code » répond alors B
« Mais alors où ? »
« C’est tout simple, votre système expert cherche des indices de catastrophes pour pouvoir les prédire. Il fait cela depuis des années, des catastrophes encore et encore. Incendies, guerre, inondation, tueur en série, encore et toujours. Il avait simplement attrapé une grosse déprime »
« Mais un programme ne peut pas être déprimé !»
« Peut-être, ou peut-être pas, en tout cas le vôtre, oui »
« Et vous avez fait quoi alors ? Vous lui avez raconté une blague »
« Presque, je lui ai offert l’intégrale d’une bande dessinée humoristique des années 2010, Dilbert. Et j’ai ajouté une routine pour qu’automatiquement il en lise quelques uns, tout les jours »
« Et quand il les aura tous lus ? »
« Alors vous aurez peut être à nouveau besoin de moi »
Lloyd le regarde bizarrement. L’ascenseur ouvre ses portes. Il y entre, appuie sur 1.
« Je comprends pourquoi l’informatique a été interdite, vous êtes dangereux » lance Lloyd alors que les portes se referment.

3 août. Une bouteille d’alcool fort dans la main, il regarde les étoiles debout sur son muret quasi-éternel. La bouteille est vide, il la jette. 3 août, il appuie trois fois. Un piano… et puis une voix «I’m a rabbit in your headlights … Scared of the spotlight» Il tangue un peu sur le muret, se retient. Pas ce soir.

13 septembre. Il est à sa table habituelle au Rocka Rolla. Comme toujours, il lui semble que ses pintes fuient. Il a à peine le temps d’en boire une gorgée qu’elles sont déjà vides. Le neveu, il ne se souvient plus de son nom entre en coup de vent.
« Tonton, tu as vu, ils en ont attrapé un, j’ai vu ça sur twittbook ! »
« un quoi ? » demande George ?
« un informaticien illégal là, il travaillait dans une boite de Manhattan, la police pense qu’il préparait un attentat, surement un truc horrible d’après les journalistes ! »
Soudain il a froid, il tremble. Il fait comme si cela ne l’intéressait pas. Il se lève, trébuche, sort.

Chez lui. Lloyd. Le jeune fou n’a pu s’en empêcher. Il pleure.

14 septembre à l’aube. Il n’a pas dormi de la nuit. Il regarde l’aube se lever. Si tôt, tout à l’air si paisible, si propre. 14, il appuie quatre fois sur suivant. La musique commence. Il la reconnaît « Why do you walk in the dark?  ….Do you pray for the the day? » L’écran de l’ipod affiche Everything Must End – Client. 13 sur 1716.

Il fait un pas en avant.

Les rayons du soleil éclairent le muret.

Fricassée de chatrou

Note de l’auteur  de début d’histoire : Ayant lancé en début de mois et bien naïvement, l’idée  d’écrire un polargeek de Noël,  je me devais de trouver le temps d’en écrire un, même si j’étais le seul de tout mes compères de polargeek à en écrire un. Voici donc ma petite histoire de Noël, longtemps réfléchi, écrite le temps d’une nuit, avec Noisli pour fond musical. J’espère qu’elle vous plaira !

 

Cela faisait bien longtemps maintenant que le repas était terminé. Les assiettes avaient été repoussées vers le centre de la table tandis que les convives semblaient respecter quelques secondes de silence, comme pour apprécier encore un peu leur festin.
“Matthieu, je me suis cru assis à la table d’un grand restaurant, je ne comprends pas pourquoi tu as lâché la cuisine…” lança la plus large des trois personnes assises autour de la table de camping qui trônait au milieu d’un des salons les plus encombrés de la ville.

Un salon-bureau aurait rectifié la propriétaire des lieux. Propriétaire qui justement reposait sa tasse de café.
“Et pour conclure convenablement, comme chaque année, je vous propose que nous vérifions que les douze mois qui viennent de s’écouler n’ont pas gâté notre armagnac”.
“Excellente idée Alana” répondit celui qui ceint d’un tablier de cuisinier, se leva en ajoutant “je vais chercher les verres.”
La seule femme du groupe, Alana, puisque c’était bien elle, se leva et ouvrit ce qui ressemblait à un vieux poste de police anglais bleu. Elle en ressortit une bouteille déjà plus qu’à moitié vide.

“Tu es sure que tu n’en a pas bue toute seule, depuis l’année dernière ?” demanda malicieusement le cuisinier, en se rasseyant à table, trois verres à tulipe en main. “Qu’en penses tu Benoît ?”
Préférant ne rien répondre, Alana se contenta de remplir généreusement les verres.

Chacun l’amena à son nez, goûtant aux arômes boisés de l’alcool. Après quelques instants, Alana leva son verre. “Aux 11 mousquetaires”. Ses deux acolytes levèrent à leur tour leurs verres en portant le même toast.

Quelle était cette étrange réunion, qui se tenait dans un non moins étrange appartement éclairé uniquement par quelque bougies et quelques diodes d’ordinateurs ? Quelle était le sens de ce toast, portés en cette fin de nuit d’un 30 novembre, jour aussi  triste et froid qu’une cave à champignon ? Peut-être aurais-je pu vous le raconter si Benoît n’avait pas lancé un “Alana et pour Cas..”
Le regard noir que lui lança Alana le fit taire plus rapidement qu’une extinction de voix instantanée.
“Je ne veux pas en parler”
Un silence lourd comme un croiseur impérial tomba sur nos trois amis. Les secondes succédèrent aux secondes tandis que l’ambiance se dégradait de plus en plus. Le point tragique, celui qui amène à dire des mots regrettables qui brisent des amitiés, s’approchait dangereusement et personne ne semblait pouvoir l’empêcher.
Et minuit sonna.
Au loin, le carillon sourd d’une cathédrale se fit entendre. Mais le salon, lui s’éclaira subitement de rouge et de vert alors que le silence était remplacé par une version 8bits d’un chant de noël.
“Mais qu’est ce que ?”
“Je les avais presque oublié, ce sont mes octocats de Noël” répondit Alana, en montrant une bonne douzaine de petites figurines en vinyle, disséminées dans l’appartement. Chacune d’entre elle représentait un petit animal étrange mi chat mi-poulpe déguisé qui plus est en lutin de Noël. Et elles brillaient toute d’un mélange criard de rouge et de vert.
“Mais où donc as tu trouvé ces cochonneries ?” demanda Matthieu, trop content d’avoir trouvé un sujet qui ferrait oublier à tous les instants précédents.
“C’est grâce à ma première vraie affaire, la première qui ne concernait pas un vol de compte facebook, une récupération de photo ou un nettoyage de virus.”
“J’aimerais bien savoir comment résoudre une affaire t’as amené à avoir ces … choses dans ton appartement. J’espère au moins que ce ne fut pas ton paiement”.
Alana n’était pas dupe. Elle savait que tout cela n’était qu’une excuse pour oublier la question malheureuse de Benoît. Mais à cet instant précis, la seule chose qu’elle voulait c’était passer à autre chose. Elle aurait accepté pour cela une perche plus glissante que celle que lui tendait son ami.
“Très bien… C’était il y a … dix-sept ou dix-huit mois, en mars ou en avril”.
“Ha oui, cela remonte.. cela faisait à peine plus de six mois que tu avais ouvert ton agence”
“Exactement, je ne savais pas encore que je devrais alors installer mon bureau dans mon appartement et je passais mes journées à attendre le client dans mon petit bureau en hôtel d’entreprise”.
“Ils ont du être content que tu partes vu le nombre de fois que tu as fait sonner l’alarme incendie en fumant dans ton bureau”
“Bon Matthieu tu me laisses raconter ou tu me coupes à chaque phrase ?”
“Ok ok, vas y.. et fais passer la bouteille, nos verres sont vides”.
“A la boire aussi vite, elle ne tiendra pas beaucoup d’année..”
Les verres furent pourtant à nouveau remplis et Alana se plongeant dans ses souvenirs.
“C’est dans de tel moment, que ça me manque vraiment … ”
“Oui, mais moi je suis content de ne plus avoir à puer la clope à chaque fois que je passe chez toi ,donc arrête de te lamenter sur le plaisir qu’on éprouve à se tuer à petit feu et commence ton histoire”.
“Il faut toujours que je me sacrifie pour vous…. donc..”

A l’époque je fumais encore. Je me souviens, quelques temps avant que cette affaire me tombe dessus, la petite équipe de développeurs web qui avait ses bureaux juste à coté du mien s’était plains aux gestionnaires des locaux et l’on m’avait une fois de plus officiellement signifié que fumer était interdit dans l’immeuble.

Ce jour là, j’attendais donc mes futurs clients en perfectionnant mon approche marketing de mon discours de présentation…
“Ouais tu jouais à Team Fortress quoi”, lança moqueur Matthieu
Alana repris, ignorant l’interruption :
“Alors que je perfectionnais mon discours marketing de présentation, ils me contactèrent par téléphone. Cela ne faisait que quelques mois que j’avais démarré du coup, sans plus d’information que ‘nous avons un problème’, je m’étais proposé d’aller les rencontrer.

La première chose que je me souviens à propos de leur bureau, c’est de m’être dit qu’eux, ils avaient des sous. Leur bureau, un grand open space, aurait pu contenir quatre fois mon appartement et mon bureau tout entier était plus petit que leur placard. J’avais l’impression d’être retour dans ma vie d’avant. Grand bureau, baie vitrée, salle de détente avec console de jeux vidéos, même les pistolets nerfs, tout y était.

Et comme je m’y attendais, c’était une jeune startup qui démarrait. Le patron, qui n’y connaissait visiblement pas grand chose à l’informatique et qui en plus avait le culot d’avoir presque dix ans de moins que moi me raconta avec force détail et un plaisir visible mais non partagé “leur aventure merveilleuse”.

Tout avait à priori commencé 5 mois plus tôt, en décembre lors d’un startup week-end. Il y était allé avec un de ses amis pour faire mûrir son projet de site web social révolutionnaire LifeGame. Il y avait rencontré ce qui allait devenir le noyau dur de l’entreprise. Après avoir brillamment été élu meilleur projet du week-end, “le meilleur projet que le jury est jamais vu” si je cite ses mots, ils avaient lancé leur société à coup de love-money et s’apprêtaient à mettre en ligne une alpha de leur site pour pouvoir démarrer une levée de fond.

Tandis qu’il me servait son conte de fée, je voyait ses yeux briller en imaginant la piscine de dollar qu’il allait lever.

Mais, ils étaient victime d’espionnage industriel, là encore je cite ses mots. Alors qu’ils allaient annoncer en grande pompe leur alpha, ils furent pris de vitesse. Une autre startup, une entreprise lyonnaise annonça avec force capture d’écran, le lancement d’une alpha reposant exactement sur la même idée.

Rien de bien mystérieux pensais-je alors. Si leur idée était bonne, n’importe qui regardant leur vidéo de pitch pouvait s’être lancé sur un projet parallèle. ”

“Et c’était quoi leur projet ?” demanda Benoît.

“Une start-up issu d’un start-up week-end, avec un projet qui parle de réseau sociaux révolutionnaire.. tu crois que j’ai fait attention aux détails ?”
Alana se rendit compte qu’elle avait été un peu trop sèche.
“C’était un truc du genre, faire comme si la vie réelle était un jeu de rôle, en créant des quêtes pour tes amis, comme faire à manger pour notre prochaine soirée, d’où leur nom.

Quand je leur suggérais qu’il était très possible que ce ne soit pas de l’espionnage industriel, mais juste de la récupération suite à leur communication, ils me montrèrent les designs qu’ils avaient imaginés pour leur site et ceux des lyonnais. Et effectivement il n’y avait aucun doute. Le site des lyonnais était un plagiat brutal et total.

Je me rendis donc compte qu’ils avaient vraiment besoin de moi et que c’était vraiment une affaire intéressante. Pourtant cette affaire a failli s’arrêter là lorsqu’ils me proposèrent de travailler pour un tiers de mon prix en arguant que grâce à eux j’aurais une référence de poids, que c’était une chance pour moi de pouvoir les aider, etc etc …”

“Comment les as tu décidé à te payer plein tarif ? Grâce à ta grande science de la stratégie commerciale ? ” ironisa Matthieu

“Continues comme ça et la prochaine fois, je ne t’invite pas à manger” riposta Alana
“Comme c’est moi qui fait à manger, si je ne suis pas là, vous n’allez pas manger grand chose.. ou pire.. un truc que tu auras essayé de préparer toi” contra Matthieu.
“Humpf… Pour en revenir à mon histoire, je n’ai rien eu à faire. Les lyonnais ont ouvert une page facebook avec d’autres exemples de pages de leur futur site, et ces nouveaux visuels étaient eux aussi intégralement copiés sur ceux de LifeGame.

Une fois mon chèque d’acompte touché, et mes loyers de retard payé, je m’étais mis au travail. Je me figurais que ça allait être rapidement plié. J’avais alors tout  tout de suite pensé à un stagiaire qui aurait voulu se faire un peu d’argent ou un ex employé. Mais les plagiat étaient basés sur des designs très récents et LifeGame était trop jeune pour avoir viré des gens. J’imaginais un virus, développé tout exprès pour l’occasion, qui aurait volé le code source et les design de LifeGame.

Mais rien de toutes ces pistes n’aboutirent.

Pas de virus, pas d’employés mécontents, pas de firewall mal configurés, pas de serveurs de test ou de gestion de code source en libre accès sur internet.

Rien.

Je commençais à me dire que je n’étais pas faite pour ce métier et que je ferrais mieux de me contenter de la version informatique de la traque de maris volage, lorsque j’appris qu’une start-up lilloise attaquait pour piratage et vol de propriété intellectuelle une société bordelaise. ”

“Et le rapport avec tes poulpes Alana ? ”

“Tu n’as pas deviné Matthieu ? ”

“Je ne suis pas détective informatique moi … ”

“Le rapport est très simple, la start-up lilloise avait participé au même start-up week-end parisien que LifeGame. Ce fameux start-up week-end de décembre.

Une fois que j’eus compris que le point de départ de l’arnaque se trouvait être ce fameux start-up week-end, ce fut facile de démêler les choses.

Parmi les sponsors de l’édition parisienne, il y avait Github et il y avait donc ces goodies. Des Octocat déguisé en lutin de noël, pour être raccord avec la période.

Et ces petites babioles étaient plus que de bêtes petites sculptures de vinyle. Elles pouvaient se configurer par une petite interface web pour par exemple être verte quand il n’y avait pas de bugs assignés à un développeur ou rouge lorsque les tests automatisés échouaient.”

“Tu es en train de nous dire que c’est Github qui avait piraté ton client et la société lilloise ?” réagit Benoît.

“Non, c’est uniquement les octocats qui ont piraté Lifegame. Elles étaient programmées pour chaque nuit envoyer sur un serveur git tiers tout les repos privés auxquels avaient accès les développeurs.”

“Mais qui a fournit ces mochetés indiscrètes?” demanda Matthieu

“Un des membres de l’organisation du Week-end. Il a fait croire que c’était des goodies officiels et ensuite il a revendu les accès au serveur git pirate. Ce qui expliquait le vol de deux des projets de ce start-up week-end là”.

“Tout s’explique, sauf la question principale. Comment ces octocat sont arrivés chez toi?”

“J’allais y venir Matthieu. En fait, je les ai demandé en plus de mon paiement. Je voulais m’amuser avec, voir ce que je pouvais faire en les bidouillant. Mais je n’ai jamais eu le temps et ils ont finis dans un carton, quand j’ai du libérer mon bureau pour l’installer ici, dans mon appart. Ce n’est qu’il y a quelques mois qu’en fouillant pour retrouver un vieux papier, je suis tombé à nouveau dessus. Et je me suis dit que ça serait rigolo d’avoir des octocats de l’avent, qui me chantent chaque nuit à minuit une chanson de noël”.

“Et donc ?” ajouta Matthieu

“Donc quoi ?”

“Toutes les histoires ont une morale, c’est quoi la morale de ton histoire ?”

“Hum..” Alana réfléchit quelque secondes ..

“La morale de l’histoire, c’est que nos parents, quand on été petit avaient raison.. On ne doit jamais accepter un cadeaux d’un inconnu” Conclut-elle en souriant.

 

 

Note de l’auteur  de fin d’histoire : Concernant le titre, vous devez vous demander d’où vient le mot chatrou. C’est en fait la façon dont on appelle un poulpe dans cuisine antillaise. Je trouvais que le mot allait très bien pour définir les octocats de Github (et je n’aurais pensé trouver un mot contenant le mot chat et désignant un poulpe .. une fois que je l’ai découvert, je ne pouvais pas ne pas l’utiliser)

Piratage en blouse blanche (épisode 4, The FINAL)

Comme annoncé sur twitter voici le quatrième et dernier épisode de mon premier PolarGeek, quand je vois que j’ai écrit le premier épisode le 24 janvier 2010, je me dis que j’ai vraiment, mais vraiment été long pour écrire les épisodes suivants … Enfin, j’espère que vous prendre autant de plaisir à lire ce dernier épisode que ce que moi j’en ai pris à l’écrire. (D’ailleurs je me suis tellement amusé à me remettre dans la peau d’Alana que je pense que je vais réfléchir à un deuxième polargeek avec elle 🙂 ). Je profite de ce petit chapeau introductif pour remercier ma chérie qui a eu pour difficile tâche de relire chacun des épisodes et qui a tenté de corriger toutes les fautes que je pouvais y laisser. (Si vous en trouvez encore, c’est simplement qu’il y en avait trop pour qu’elle les trouve toutes 🙂 ). Avant de me lancer dans un nouveau polargeek (en espérant qu’il ne me prenne pas 3 ans à nouveau), possible que je retravaille celui-ci et que je le publie en un seul billet .. A voir .. Sur ce, bonne lecture !

 

Et comme Matthieu n’avait pu m’accompagner, j’avais du cette fois-ci affronter les transports en commun pour me rendre sur place. Les presque deux heures qu’il m’avait fallu pour arriver jusqu’à l’immeuble de LearnMore n’allait sûrement pas améliorer l’humeur de Carpendar. Murphy avait l’air de m’avoir à la bonne…
Carpendar me fit lui bien attendre une heure à la porte de son bureau, heure que je passais, comme les deux précédentes, à essayer de comprendre, de trouver une explication. Enfin, il me fit entrer dans son bureau. Il était debout, face à la fenêtre, regardant au loin. Il se retourna quand j’entrais. Je voulus parler, poser une question mais le regard qu’il me lançait me coupa les mots. En une seconde, mon imagination débridée me fit voir ce qui pourrait se passer si Carpendar était un maniaco-dépressif refoulé et que ce nouveau piratage l’avait fait complètement disjoncté.
“Vous avez deux semaines Mademoiselle Oscar”, me lança-t-il. “Si vous n’avez pas de réponse satisfaisante à m’apporter, LearnMore et le groupe Horizon vous attaqueront en justice. Vous ne nous en relèverez pas et vous passerez le reste de votre vie à tenter de payer les dommages et intérêts que vous nous devrez. Monsieur Tave vous attend, au revoir”.
Et il se retourna à nouveau, regardant dans le vague, attendant que je m’éclipse.

Le temps passé dans l’ascenseur me permit de reprendre un peu mes esprits. La boule d’incompréhension, de honte et de stress qui me serrait les entrailles ne m’empêchait presque plus de réfléchir. Qu’est-ce qui s’était passé ? Qu’est-ce que je n’avais pas vu ? Toujours les mêmes questions depuis presque 4 heures maintenant.

Quand j’arrivais dans le bureau de Tave, celui-ci était presque aussi catastrophé que moi. “Si vous ne trouvez pas de solution d’ici deux semaines, Carpendar me vire pour faute lourde et négligence”, me dit-il les mains tremblantes et le regard terrifié. “Et il a promis qu’il me traînerait moi aussi en justice. Nous avons donc intérêt à trouver votre pirate. Il va falloir que l’on reprenne tout pour trouver ce qui m’a échappé. Tout d’abord Mademoiselle, je crois qu’il faut que je sois totalement franc avec vous”, confia Tave d’une petite voix pleurnicharde. “Mais vous devez me promettre de ne rien dire à Monsieur Carpendar”, rajouta-t-il. J’acquiesçai en levant les yeux au ciel.
“Voilà, lorsque les piratages ont commencé, je me suis rendu compte que le mot de passe du compte administrateur principal n’avait pas été changé au moment où l’ancien administrateur réseau, Monsieur Bates, avait cessé de travailler pour LearnMore. Plus grave, son compte utilisateur sur l’application Nbates, qui avait lui aussi les droits administrateurs, n’avait pas été désactivé. J’en ai déduit que c’était lui le responsable. J’ai donc changé le mot de passe du compte administrateur principal et j’ai désactivé son compte. Je lui ai également écrit un mail pour lui dire que je savais ce qu’il avait fait et que s’il recommençait, il aurait des problèmes. Je n’ai jamais eu de réponse mais quand les piratages ont recommencé, j’ai paniqué et je n’ai plus osé en parler.”
Je ne sais pas comment je réussis à ne pas lui planter mes ongles dans les yeux ou à partir dans un grand fou rire hystérique. Et sa tentative d’imitation du regard du Chat potté n’avait pas vraiment pour effet de me calmer. Je dus me répéter de nombreuses fois qu’en prison il n’y avait pas de connexion Internet pour réussir à garder mon calme.
“Vous êtes un abruti, cela, je n’avais pas réussi à le retenir.
– Mais je…, commença-t-il, d’une voix pathétique.
– Stop, je ne veux rien savoir, vous avez fait votre boulot de la manière la plus merdique possible et comme un gamin, vous avez espéré qu’en cachant vos conneries sous le tapis, cela ne se verrait pas. Et à cause de vous, je risque de perdre mon job. Vous êtes un véritable abruti, point. Maintenant, il va falloir arriver à comprendre comment il récupérait les mots de passe…. Je réfléchis quelques secondes. Vous avez bien laissé les configurations du VPN telles que je les avais faites ?
– Oui.
– Nous pourrons au moins voir d’où viennent les connexions. Maintenant montrez-moi la procédure de modification d’un mot de passe.
– Bien, me répondit-il. Vous voulez que je modifie quel mot de passe ?
– Peu importe, celui de l’administrateur par exemple, mettez celui-ci. Je griffonnais rapidement une suite de 17 caractères.”
Tave commença par aller modifier l’application comme je m’y attendais. Et puis il ouvrit un fichier Excel présent sur le réseau. Un fichier nommé Maitre_Des_Clés.xls et qui contenait…. Mon Dieu… Tous les mots de passe en clair. Alors que je tentais de pas mourir d’une attaque là tout de suite, il alla tranquillement à la ligne administrateur applicatif et modifia le mot de passe. Puis sauva le fichier. Et se retourna fièrement vers moi.
– “Voilà c’est fait !
– Mais… Vous venez de mettre le mot de passe dans un fichier en clair ?
– Oui, c’est la procédure. C’est pour ne pas être bloqué si on venait à en oublier un ou si la personne qui les connaît était indisponible à un moment où il faudrait les utiliser. C’est un dispositif de sécurité vous voyez ?
– De sécurité ! Je savais que ma voix montait dans les aigus, mais c’était trop dans la même journée. Mais vous êtes totalement débile ! C’est comme cela qu’il a toujours eu les mots de passe votre Monsieur Bates là !
– Ne m’insultez pas ! Et ce n’est pas possible, ce fichier est sur le serveur de sauvegarde et ce serveur n’est pas accessible à travers le VPN, il faut être branché physiquement dans l’entreprise.
– Donnez-moi un accès physique à la machine, nous allons voir !”
Je fulminais littéralement. La colère mène à la haine et la haine à la souffrance, je ne le savais que trop bien, mais là, ce n’était pas possible d’étouffer ma colère. Alors que je le suivais dans les couloirs de LearnMore, impatiente de vérifier que j’avais raison, je cherchais une Lucky Strike dans mes poches.
“Vous ne pouvez pas fumer ici !, me lança-t-il lorsqu’il vu ma Lucky alors qu’il se retournait pour vérifier que je le suivais bien.
– Je ne compte pas fumer, cela me calme de l’avoir entre les doigts, c’est cela ou vous étrangler lentement avec un câble”. Vu le regard qu’il me jeta, j’eus presque alors l’impression qu’il me croyait capable de mettre mes paroles à exécution.
Nous arrivâmes enfin dans la salle blanche du bâtiment. Comme beaucoup de salles blanches que j’avais pu arpenter, elle était à la fois bordélique et sur-dimensionnée pour les besoins de l’entreprise. A croire que cela flattait l’égo des DSI d’avoir autant de puissance sous le pied, même si ce n’était pour ne pas l’utiliser. Enfin, ce n’était pas le moment de rêver à ce que je pourrais faire avec la puissance de ces beaux bébés. Tave, sûr de lui, enfin autant que possible, m’amena jusqu’à une console administration de baie. Consultant le post-it collé sur le montant de la baie, il retrouva les login et mot de passe du serveur de sauvegarde et s’y logua.
“Je ne comprends pas pourquoi vous voulez un accès physique sur le serveur, je vous dis qu’il n’est pas accessible à partir du VPN.
Sans répondre, j’ouvrais un navigateur Web et tapais rickrolled.fr. Lorsque la page Web s’ouvrit, je me retournais.
– Et voilà.
Je vis au regard qu’il me lança qu’il ne comprenait rien.
– Le serveur de sauvegarde a accès au net. Je vous parie que l’on va trouver, bien caché, un petit programme qui envoie par mail, à intervalle régulier, le fichier que vous avez modifié.
La lumière se fit dans son esprit et il se décomposa un peu plus que ce qu’il ne l’était déjà.
– Oh mon Dieu… Que va-t-on faire ?
J’avais presque envie de citer un dessin animé de ma jeunesse, à la place je me contentais de sourire.
– Le contrer.”
Quelques heures plus tard, j’appelais Matthieu.
“Dis, tu veux bien me rendre un service ?
– Ça dépend.
– J’aurais besoin que tu me prêtes le van pour quelques jours.
– Hum OK mais ça va te coûter un dîner.
Je réfléchis à peine.
– D’accord, mais tu me l’amènes devant LearnMore.
– T’exagères ! Bon j’arrive. Mais t’as intérêt à me le rendre dans l’état où je te le prête.”

Des coups tapés sur la porte arrière du van me réveillèrent en sursaut. Me levant tant bien que mal de la couchette aménagée sur l’un des côtés, je regardais à travers la vitre teintée. C’était Matthieu. Je lui ouvris la porte arrière et le fis entrer rapidement.
“Non mais ça va pas, tu veux qu’il repère le van ?
– Merci je vais bien et toi ?
Il me lança un regard dubitatif.
– Tu es restée dans mon van depuis trois jours ? Non stop ? Parce que je crois que t’aurais besoin d’une douche.
– Oui mais je peux pas me le permettre, la douche ça attendra que j’ai pris ce fumier sur le fait.
– Écoute, il n’est même pas sept heures du mat, tu crois vraiment qu’il va faire ce que tu attends qu’il fasse de si bonne heure ? Je suis venu en bagnole, fait un saut chez toi et profite d’une heure pour redevenir humaine.
– Comment ça redevenir humaine ?
– Non mais c’est juste un conseil hein, je surveille à ta place si tu veux et à ton retour tu m’expliqueras pourquoi tu surveilles la maison d’un inconnu.
– Non, je ne préfère pas m’absenter, je suis sûre qu’il va justement partir à ce moment là. Et puis bon, si la couchette n’était pas aussi inconfortable, je n’aurais pas autant l’air d’une zombie.
– Tu ne te plaignais de la couchette il n’y a pas si longtemps et pourtant à l’époque on était deux à y dormir.
Un ange passa, lentement, très lentement. Un deuxième le suivit.. Le troisième arrivait lorsque je me décidais.
– T’as raison, je vais aller prendre une douche rapide, appelle-moi s’il bouge de chez lui et suis le.”

Murphy me laissa tranquille pour cette fois. Et moins d’une heure plus tard, j’étais de nouveau assise dans le van de Matthieu à attendre que le pirate du dimanche que je surveillais depuis trois jours fasse ce que j’attendais qu’il fasse.
“Bon tu m’expliques ?” osa Matthieu.
Je lui expliquais donc. En version rapide. Les piratages à répétition, mon incompréhension et puis la révélation. Il récupérait les mots de passe grâce à un programme de sa confection qu’il avait mis sur le serveur de sauvegarde. Il l’avait bien caché mais j’avais fini par le trouver. Il envoyait le fichier des mots de passe tous les jours à 17h30. L’heure était bien trouvée, cela permettait de ne pas laisser de traces trop visibles. Une fois que j’avais compris sa façon d’avoir les accès, il n’y avait plus de mystère. Il se connectait ensuite sur le VPN puis à travers celui-ci à tout ce qu’il voulait.
“Mais cela ne m’explique pas ce que l’on fait ici ? rétorqua Matthieu.
– J’allais y venir, tu le saurais déjà, si tu ne m’avais pas coupée.
Matthieu leva les yeux au ciel, mais ne dit rien.
– Avoir compris comment il faisait ne suffit pas, il faut que je le prenne sur le fait. J’ai étudié les logs du VPN. Les seules connexions que je n’ai pu relier à des domiciles d’utilisateurs autorisés proviennent de fast food qui se trouvent à proximité de chez lui. Il est très prudent, il change de lieu à chaque fois et n’utilise jamais un point d’accès à moins de dix kilomètres de chez lui. Mais cela ne suffira pas pour qu’il s’en sorte. Parce que je lui ai tendu un piège.
Je laissais passer quelques secondes pour ménager mes effets.
– Je suis sûre qu’il n’y résistera pas. J’ai demandé à son incompétent de remplaçant de lui écrire un e-mail. Celui-ci lui le supplie d’arrêter de venir modifier des questions. Il lui dit que sinon il va perdre son emploi, qu’il va être attaqué en justice par LearnMore, etc. En plus de cela, je lui ai fait modifier tous les mots de passe et cela sans arrêter le petit programme qui envoie le fichier des mots de passe. Je suis sûre qu’il ne résistera pas à faire virer Tave. Et au moment où il se loguera sur le système, je loguerais tout ce qui se passe sur la borne Wifi de l’endroit d’où il se connectera. Et hop, allez en prison, ne passez pas par la case départ, ne recevez pas 20 000.
– Hum, et ça n’aurait pas suffit de simplement lui interdire de se connecter en arrêtant son truc qui lui envoyait les mots de passe ?
– Oui, j’aurais pu faire ça, mais ses anciens employeurs ne pourraient pas le traîner en justice et qui sait, il a peut-être d’autres petits programmes fouineurs qui tournent sur d’autres machines…
Matthieu sourit doucement.
– Dis plutôt que tu veux l’avoir, que tu veux qu’il sache que tu as compris et que c’est toi qui a gagné totalement.”
Ne préférant pas répondre, je me concentrais sur la surveillance de celui qui était devenu mon ennemi.

Quelques heures plus tard, alors que je somnolais à nouveau seule dans le van, il finit par se manifester. Sa voiture, un peu trop voyante, typiquement dans le mode je fais ma crise de la quarantaine alors que je vis encore chez maman, sortit doucement de son garage.
“Viens voir maman”. J’embrayais lentement et me mis à le suivre espérant que cette fois c’était la bonne et qu’il n’allait pas acheté son pain ou faire des courses comme lors de ses précédentes sorties. Mais il semblait que j’avais de la chance. J’appelais Tave sur son portable.
“Je crois que c’est pour bientôt. Préparez-vous à  faire ce qu’on a prévu quand je vous le dirais.
– Bien, j’espère que votre stratagème va marcher, s’il modifie encore une fois les choses et que Monsieur Carpentar apprend que nous l’avons laisser faire volontairement, nous sommes cuits”, me répondit-il visiblement terrorisé.
Et c’était vrai. Obnubilée par la sensation de la traque, par l’envie de gagner, je me demandais, à présent que les conséquences possibles m’apparaissaient clairement, si je ne m’étais pas laissée emporter.
“Ça va marcher, ne vous inquiétez pas, soyez juste prêt à activer la nouvelle configuration du VPN à mon signal. Restez en ligne, il se gare.”
Il se garait en effet sur le parking d’un fast food. Il sortit de sa voiture, laptop sous le bras.
“Banco”, murmurais-je. Je savais que je souriais. Il était à moi, ma proie.
Garant le van un peu en vrac, je me dépêchais de rentrer dans le fast food et de m’installer à une table. Bates faisait la queue, comme si rien n’était. J’en profitais pour vérifier que j’enregistrais bien toutes les communications qui passerait par la borne d’accès Wifi du fast food.
“Tout est bien en place, Tave ? Ça va commencer, tenez moi au courant.
– Oui oui, je surveille, je surveille.”
Il était terrorisé, j’espérais qu’il n’allait pas me lâcher. Je lui donnais l’IP du point d’accès du fast food et lui demandais d’attendre.
Bates s’assit, posa son plateau, ouvrit son laptop.
“Ça commence.
J’observais mon écran, regardant le peu de trafic Wifi. Il se connecta enfin à la boite mail qui recevait les mots de passe.
– Il a les mots de passe Tave, préparez-vous.
– Je suis prêt, je ne vois rien de mon côté.
Je scrutais mon écran.
– Là ! Il se connecte au VPN, Tave, vous le voyez ?
– Oui, je vois sa connexion, il se connecte au backoffice, il va se loguer.
– Attendez qu’il se soit logué.
– Il y est, je regarde où il va. Tave s’affola. Il va dans la partie de nettoyage de l’application, qu’est-ce qu’il veut…
Je savais ce qu’il voulait faire, supprimer la totalité de la base. Je coupais Tave.
– Coupez tout, maintenant !”
Je n’eus pas besoin de savoir qu’il avait fait.
Le générique d’un vieux dessin animé, dont le personnage principal portait le même nom que moi résonna dans le lieu. Je souris en imaginant ce qu’il y avait affiché sur son navigateur à ce moment là. Une page Web vide, avec au centre “You Got Owned by Alana”.

Je me levais, rejoignis sa table.
“Bonjour Monsieur Bates. Je pense que nous avons à parler tous les deux.”

Un pub. L’un de mes pubs préférés. Calée au fond de la salle, à une petite table qui était devenue ma petite table, bercée par la Guinness, je me laissais noyée par le bruit ambiant et la musique un peu trop forte tout en observant les gens.
“Je savais que je te trouverais ici, tu viens toujours ici quand tu déprimes et que tu ne veux pas parler aux autres.
Matthieu se tenait en face de ma table, un air vaguement soucieux sur le visage.
Je finis le fond de ma pinte avant de répondre.
– Je ne déprime pas du tout, je médite en observant les gens. Regarde la table du fond par exemple, dis-je en montrant une table de quatre occupés par un couple et leur petite fille. Elle doit avoir quoi deux ou trois ans et elle est déjà attablée dans un bar. Et lui est complètement accro à son téléphone, ça en est risible. Je suis quasi sûre que c’est pour ça qu’ils sont à une table près des fenêtres, pour pouvoir capter la 3G.
Matthieu secoua lentement la tête avant de s’asseoir en face de moi.
– Vas-y, fais la maligne, mais je sais très bien que ça va pas. Et, j’avoue que je ne comprends pas pourquoi tu déprimes. La dernière fois que l’on s’est parlés, tu  avais réussi à attraper ton pirate de serveur, il se passe quoi ? Il a été plus malin que prévu ?
Je le fusillais du regard tout en faisant signe au serveur irlandais de m’amener une nouvelle pinte.
– Non, il n’a pas été plus malin. Je l’ai coincé, et avec la manière.
– Oui je sais, tu nous avais raconté. J’aurais bien voulu être là, mais alors qu’est-ce qui ne va pas ?
– Je l’ai revu, lors de mon dernier passage chez LearnMore.
– Ah bon ? Qu’est-ce qu’il faisait là-bas ?
– Je vais te dire, quand il m’a croisé, il a tenu à me l’expliquer, tellement il jubilait.
Je descendit une grande goulée de bière et repris mon souffle.
– En fait, après s’être fait virer, il s’est fait embaucher par une boite concurrente de LearnMore. Elle n’était pas au courant qu’il s’amusait à pirater LearnMore, mais ce salaud a abouti à un accord avec LearnMore
– Ah ?
– Oui, il ne le poursuive pas mais en échange il devient leur taupe là-bas. Il récupère des informations, fait en sorte qu’il y ait sans arrêt des petits problèmes, etc. Et le pire, et il était tout fier de me l’annoncer, c’est que LearnMore lui a fait un joli petit chèque en plus, pour s’assurer de sa loyauté.
– Mais merde, c’est pas possible, tu vas faire quoi ?
– Rien.
– Comment ça rien ? Tu ne peux pas laisser passer ça Alana !
– Parce que tu crois que ça me fait plaisir ? Quand il m’a dit ça, je suis de suite allée voir Carpentar, pour lui dire que j’allais rendre publique toute l’affaire. Mais il m’a menacée de poursuites, de destruction complète de ma réputation. Et je ne peux pas me le permettre. Je ne suis pas de taille. Leurs avocats me détruiraient, je n’aurais plus jamais aucun client, plus personne ne voudrait même m’avoir en tant que salariée…
– Saloperie.
– Pas mieux.
– Allez, je t’offre la prochaine.”

 

Pour un panier en plastique de plus

(NdA : pour la petite histoire, j’ai imaginé cette nouvelle, un été, alors qu’en vacances chez mes beaux parents, je rangeais le panier à linge de ma belle-maman et que je me demandais qui s’occupait de dessiner les petits motifs sur ledit panier).

 

Georges avait 41 ans. Il pensait être quelqu’un d’important. Chaque soir, lorsqu’il rentrait chez lui, après qu’il se soit lavé les mains et les oreilles, sa mère le lui répétait. Pendant tout le repas, et jusqu’à ce qu’ils aillent se coucher après avoir passé leur soirée devant la télévision, elle ne cessait de lui dire combien il était spécial, doué, talentueux. Georges en était lui-même convaincu. D’ailleurs, il avait fait les Beaux-Arts et si il n’avait jamais été remarqué, si ses oeuvres n’avaient pas eu de succès, il savait que c’était simplement parce que les grands artistes ne sont jamais reconnus de leur vivant.

En fait, Georges était un raté. S’il avait fait les Beaux-Arts, ce n’était pas parce qu’il avait du talent, mais bien grâce aux relations de sa mère. Elle avait même réussi tant bien que mal, à force de pressions et de menaces, à ce qu’il ne soit pas renvoyé avant la fin. Après une longue période de déconvenues et de déceptions toutes plus humiliantes les unes que les autres, Georges, grâce à un ami de sa mère, avait fini par trouver du travail dans une grande fabrique de paniers en plastique.

Son entreprise fabriquait toutes sortes de paniers, des paniers à linge, des petits, des grands, des paniers en forme de tube, de cube ou d’étoile. Et Georges avait la difficile tâche de dessiner les différents motifs qui seraient imprimés, troués ou gravés sur les paniers. Peu à peu, années après années, il avait finit par se convaincre qu’il était l’un des piliers de son entreprise. Il avait constamment peur de perdre l’inspiration. Georges se figurait en effet que sans lui et son talent, la fabrique de panier dans laquelle il travaillait, son entreprise comme il l’appelait serait vouée à la faillite. De même, pour ne pas risquer d’oublier une idée géniale, il ne se déplaçait jamais sans un petit calepin sur lequel il dessinait ses esquisses de motifs. Ayant conscience de sa valeur, il ne parlait plus aux autres employés, les considérant comme de simples outils jetables suivants les volontés du marché. Bien entendu son attitude hautaine en avait fait la cible de tous les quolibets. Pour Georges, les sarcasmes de ses collègues était la preuve parfaite de leur jalousie et donc de son talent. Mais cela ne l’empêchait pas de se lamenter à ce sujet auprès de sa mère. Comme il aurait aimé, disait-il souvent, que les gens moins doués que lui sachent rester à leur place, qu’ils se contentent de leur petitesse et l’admirent pour son talent.  Mais, soupirait-il, tandis que sa mère l’aidait aux mots croisés, les gens peu gâtés par la nature sont ainsi qu’ils n’éprouvent que colère et jalousie.

Georges était tellement certain d’être la force vive de son entreprise qu’il suivait les ventes de chacun des nouveaux produits et cela quotidiennement. Lorsqu’un des nouveaux types de paniers mis sur le marché se vendait mal, il le prenait comme un affront personnel, comme un déni de son talent. Lorsque  le modèle grand format de panier à linge rectangulaire sur lequel il avait dessiné des farandoles de petits cochons et de lièvres avait fait un monumental flop, Georges avait bien failli ne jamais s’en remettre.

Pourtant, malgré toute la satisfaction que lui apportaient l’importance de sa position sociale et sa vie parfaitement réussie, il n’était pas tout à fait heureux. Il rêvait en effet de partir en croisière avec sa mère, une longue croisière à la conquête des îles tropicales. Il économisait donc, petit à petit, afin de s’offrir son rêve.

Finalement, Georges eut assez d’argent. Consciencieusement, il prépara ses bagages et ceux de sa mère. Comme il était prévoyant et qu’il ne voulait pas risquer que l’une de ses géniales idées soit perdue en cas de naufrage, il avait acheté un petit scanner et un transmetteur par satellite. Ainsi, il pourrait envoyer à son bureau chacun de ses croquis et même s’il arrivait malheur au bateau, il continuerait, pour un temps, à soutenir les ventes de son entreprise.

Un matin, alors que la croisière touchait à sa fin et que Georges admirait son tout nouveau bronzage rouge brûlé, il eut une idée géniale, une véritable illumination. Pris de tremblements sous la beauté de son inspiration, il pris son calepin et dessina une frise de losanges, chacun des losanges étant constitué de petites spirales. Dès qu’il eut finit son croquis, il se précipita dans sa cabine et le scanna. Au moment d’envoyer le croquis numérisé, il fut pris d’un accès de paranoïa et décida d’utiliser les fonctionnalités de cryptage de son transmetteur. Celui-ci mis ce qui sembla une éternité à Georges pour crypter et envoyer le fichier à son bureau. Enfin, il émit une courte série de bips aigus, indiquant que l’envoi était fini. Georges s’autorisa alors à soupirer de soulagement. Plus que jamais, il avait la sensation qu’il était important et que ses actes auraient d’immenses conséquences. Et, malheureusement, pour la première fois, Georges avait raison.

Peu après l’envoi de Georges, sur la face cachée de la Lune.

Zggrtsu, le chargé des communications de la base avancée ZgrutStio dans ce système solaire courait de toutes ses 22 pattes le long des coursives pour aller prévenir le commandant.

Les ZgrutStio; cette race technologiquement très avancée était présente dans la majeure partie de la galaxie. Pourtant, ce n’était pas une race portée sur la recherche théorique et la science. Non, c’était plutôt des pirates, des pilleurs. Ils recherchaient avec avidité de jeunes civilisations pleine de vie. Une fois qu’ils en avaient trouvée une, ils attendaient, l’espionnant, jusqu’à ce qu’elle devienne mûre. Alors ils attaquaient, volant tout ce qu’ils pouvaient voler, réduisant les élites en esclavage, détruisant tout le reste. Cette fois-ci, les ZgrutStio s’estimaient plus que chanceux. La civilisation qu’ils surveillaient, bien que très jeune, était très prometteuse. Les ZgrutStio espéraient que les secrets qu’ils allaient pouvoir voler leur donneraient un avantage important contre les Dracvis. Les ZgrutStio étaient en effet en guerre contre les Dracvis et cette guerre ensanglantait la Galaxie depuis des milliers d’années. Les deux races avaient juré qu’elles se détruiraient l’une l’autre.

Mais revenons à Zggrtsu.

Ses longues tentacules dorsaux brillaient de l’écarlate le plus pur, signe de la terreur qui lui glaçait le sang. Il déboula dans la salle de réunion du conseil de la base alors que celui-ci était réuni au grand complet pour discuter des prochains objectifs à remplir. Les tentacules dorsaux du commandant en chef en devinrent vert de colère. Il ne retint d’ailleurs qu’avec d’immenses efforts le jet d’acide concentré qu’il aurait pu cracher sur le jeune Zggrtsu.

“Comment osez-vous déranger ainsi le conseil ? Vous voulez être déclassé et finir en nourriture pour larve ? Expliquez vous officier ?”.

Zggrtsu, tremblant, tenta de reprendre un peu d’aplomb “J’ai capté une transmission Dracvis de niveau 20, Monsieur”.

Les tentacules dorseaux du commandant s’agitèrent de surprise.

“D’où provenait cette transmission ? Et que disait-elle ?”

“Elle provient de la planète que nous surveillons, Monsieur. Il semblerait que les habitants de celle-ci soit sous la protection des Dracvis”.

Les membres du conseil déglutirent de surprise, tandis que les dos se teintaient de violine, couleur de la stupeur puis passèrent rapidement au bleu haineux.

Zggrtsu continua, espérant que les hauts gradés qui l’entouraient ne déchargeraient pas leur haine sur lui.
“Le message est explicite, ils disent qu’ils savent que nous les espionnons, qu’eux-mêmes nous surveillent et qu’en écoutant nos transmissions, ils ont pu découvrir les coordonnées de notre planète mère.”

Zggrtsu, se laissa enfin aller à la panique, ses tentacules parcourant toutes les nuances de l’arc en ciel. “Comment ont-ils pu découvrir cela ? Si les Dracvis venaient à avoir cette information qu’adviendrait-il de nous ?”.

Le commandant en chef, sans répondre à Zggrtsu, appuya sur certains des boutons de la console qui se trouvait devant lui. Une grande image holographique apparu alors, au centre un ZgrutStio surpris salua.

“Salutation mon commandant, que puis-je pour vous ?”.

Le commandant rendit le salut puis donna ses ordres.

“Officier, je veux que vous armiez immédiatement tous les vaisseaux chasseurs avec les petits destructeurs et que vous attaquiez, j’ordonne la destruction immédiate de la planète bleue”.

Et tandis que des dizaines de petits vaisseaux chasseurs décollaient de la base ZgrutStio leurs soutes chargées de mort, Georges lui, montrait la frise à sa mère, lui assurant que ce motif là transformerait le monde.

Vert, explication de texte

Suite à mon retard de train hier soir en rentrant de Paris et à la proposition de certains d’écrire un petit truc se passant dans un train. N’ayant pas vraiment le temps pour écrire un truc inédit je me suis souvenu d’une vieille nouvelle que j’ai commis il y a presque 10 ans.

En farfouillant dans mon disque dur, j’ai fini par la retrouver et c’est elle que je publie aujourd’hui.

Vert a été imaginé dans un train, le train de nuit qui relie Strasbourg à Marseille (les horaires de départ et d’arrivée dans la nouvelle sont les vrais horaires). Il faut savoir qu’à l’époque ma chérie habitait en Alsace alors que moi, j’étais à Marseille. Les trains de nuit allez et retour n’avaient alors pas de secret pour moi.

Et comme, il faut bien le dire, les couchettes seconde classe de la SNCF ne sont pas vraiment le meilleur des endroits pour passer une bonne nuit, il fallait bien que j’occupe mes longues nuits d’insomnies. Ce qui a donné des choses comme Vert et d’autres textes (et un nombre incalculable de bouquins lus).

 

Bonne lecture.

Vert

Pour l’explication du contexte et autre, voir le billet suivant 🙂

 

20 h 40

Thomas sort du taxi et referme la portière.
“Combien je vous dois ?”,
” 23 euros “.

Thomas tend 30 euros, son petit sac de voyage chargé sur l’épaule.
“Gardez la monnaie”,
“Merci Monsieur et bon week-end”,
“Merci, à vous aussi”

Thomas se retourne face à la gare de Strasbourg. Il aime cette belle et grande gare, bien différente de celle de sa ville, Marseille. Coup d’oeil rapide à sa montre, il lui reste quinze minutes pour trouver son train et sa couchette. Il entre dans la gare, examine le tableau des départs et trouve ce qu’il cherche. “Quai numéro 7”, murmure-t-il pour lui-même. Il composte son billet, monte les escaliers qui mènent au quai et salue le personnel de la SNCF.

Il fait froid, un peu. Thomas se dépêche de trouver son wagon, son compartiment et sa couchette. Il voyage toujours de nuit pour perdre moins de temps, toujours en couchette pour pouvoir dormir et toujours en première classe parce qu’il y a moins de monde et qu’il n’aime pas les compartiments bondés où il faut supporter la présence et les ronflements des autres voyageurs.

20 h 53

 

Le train va partir dans deux minutes. Thomas sourit, il sera seul dans son compartiment. Il a rangé son sac sous sa couchette. Il prend toujours la couchette du bas, pour pouvoir ranger son sac dessous et toujours la couchette de gauche, parce qu’il est droitier.

20 h 54

 

Le sifflement qui annonce le départ vient de retentir, les portes des wagons vont se fermer. Thomas est sorti de son compartiment, le dos à l’entrée de celui-ci prenant bien garde à ce que personne n’y rentre pour lui voler son sac, il regarde le quai à travers les vitres. Il remarque une petite blonde qui court, rentre dans le wagon juste avant que les portes ne se rabattent. Essoufflée, elle avance vers Thomas, regardant les numéros des compartiments. Elle va lui adresser la parole, il le sait, il le s’y prépare.

“Bonsoir, j’ai bien failli le rater”,
“Oui, vous l’avez attrapé juste à temps”.

Tout en parlant, Thomas la scrute discrètement, vérifiant qu’il n’a pas d’hallucinations, que sa folie ne se manifeste pas à travers elle. Mais non, rien.

“C’est bien la voiture 12 ?”,
“Oui “,
“Vous êtes dans ce compartiment ?”,
“Oui, couchette 11, en bas à gauche”,
“J’ai la couchette 22”,
“C’est celle du milieu, à droite”,
“Merci”.

Thomas, qui en a déduit par l’emplacement de la couchette qu’elle était gauchère, se pousse pour la laisser passer et rentrer dans le compartiment.

Elle pose son sac, tout au fond de la couchette, se retourne vers Thomas, engage à nouveau la conversation. Elle lui dit s’appeler Agnès et être institutrice en Avignon.

Il lui donne son prénom, lui dit qu’il habite à Marseille mais qu’il n’aime pas sa ville.

Elle rajoute qu’elle est venue voir sa soeur qui habite Strasbourg et vient d’accoucher de jumelles.

Il lui explique qu’il est commercial dans l’entreprise familiale d’emballages de cartons et qu’il est venu renégocier un contrat avec l’un de leurs plus gros client.

Elle demande si ça s’est bien passé.

Il ment, dit que oui, tout c’est très bien passé.

Ils discutent encore, parlant de tout et de rien, de leur vie. Il ne dit pas qu’il est fou, parce que d’habitude, ça fait fuir les gens quand il leur dit.

23 h 48

 

Elle est fatiguée. Elle se couche sur sa petite couchette, griffonne son numéro de téléphone sur un bout de papier, lui tend.

Il la remercie, glisse le papier dans la poche arrière de son pantalon. Il lui souhaite bonne nuit et éteint les lumières. Il se couche, sur le dos, comme toujours pour ne pas être asphyxié par l’oreiller.

02 h 13

 

Thomas se réveille, moite, tremblant. Il se tourne. Il y a quelqu’un dans le compartiment, deux personnes en fait. Il voit leurs jambes presque contre son visage. Il lève les yeux, ouvre la bouche pour demander des explications, manque hurler de peur, d’horreur.

Ce ne sont pas des humains. Ils n’ont pas de cou, pas de tête. A la place, il n’y a qu’un horrible foisonnement de tentacules vertes, puantes, humides, visqueuses. Les tentacules emmaillotent Agnès. Elles glissent autour de l’institutrice, l’enserrant dans un cocon de lianes vertes qui se resserrent avec de petits bruits de succions, de mastications.

Thomas va vomir, hurler. Il se rappelle qu’il est fou, que tout cela n’est qu’une nouvelle hallucination. Il se force à se retourner, à fermer les yeux, à nier ce que ses oreilles entendent, à se répéter qu’il est fou, que c’est un cauchemar. Il se le répète encore et encore jusqu’à ce qu’il s’endorme à nouveau.

05 h 55

 

La voix de la SNCF le réveille. “Bienvenue à Marseille Saint-Charles”. Il se lève, la jambe gauche d’abord comme toujours, pour ne pas se lever du mauvais pied. Agnès n’est plus là. Il commence à paniquer se rappelant son hallucination.. et si … murmure-t-il. Mais non, elle descendait à Avignon, elle le lui a dit. Il se rappelle qu’il est fou, sort du train, rentre chez lui.

17 h 50

 

Thomas sort de son travail, se dirige vers la station de métro la plus proche. La rame est bondée, comme toujours. Il soupire, rentre en croisant les doigts pour repousser les accidents, se serre un peu, tient bien fort sa sacoche avec sa main droite.
Station Castellane, un jeune couple d’amoureux entre dans le wagon. Serrés l’un contre l’autre, ils ont l’air de ne faire qu’un. Ils s’embrassent, comme s’ils étaient seuls,  oublieux des autres. Thomas sourit, les quitte du regard, distrait par un reflet. Lorsque ses yeux reviennent se poser sur les amoureux, il manque défaillir. Le couple n’a plus de cheveux. A la place il n’y a qu’une masse de tentacules vertes qui se mêlent, s’entremêlent dans une horrible et perverse parodie de baisers.

Thomas a beau essayer de se répéter que ce n’est qu’une hallucination, qu’il est fou, il ne peut supporter cette vision. Les portes du métro s’ouvrent enfin, ce n’est pas son arrêt mais Thomas s’en fout. Il jaillit du wagon, retenant à grand peine ses hauts le coeur, bousculant les gens. Sur le quai, il vomit de la bile, souillant ses chaussures, sa sacoche. Il rentre chez lui à pied, son regard fixé sur ses chaussures, se répétant que tout va bien, qu’il va chez son psychiatre le lendemain, qu’après la séance, tout ira mieux, comme toujours. Arrivé chez lui, avant d’ouvrir, il tape à sa porte, comme toujours, pour prévenir les cambrioleurs et les esprits.

14 h 55

 

Thomas a passé la nuit à cauchemarder. Ses rêves ont été peuplés de tentacules vertes qui s’entremêlaient, qui glissaient sur sa peau, le dévoraient, l’avalaient en riant. Angoissé, épuisé, il arrive devant le cabinet de son psychiatre. Il tape, trois coups longs puis deux courts, pour chasser les malheurs, et entre.
La secrétaire est là, à sa place, comme à chaque fois, tapotant sur son clavier. Il ne sait pas pourquoi mais ça le rassure.

“Bonjour Thomas”,
“Bonjour, le docteur a-t-il du retard aujourd’hui ?”,
“Juste quelques minutes, je lui dis que vous êtes là.”

Thomas se dirige vers la salle d’attente, s’assoit, prend un magazine. Il tourne les pages, lit sans retenir, juste pour s’occuper l’esprit, jetant parfois de rapide coup d’oeil pour vérifier qu’il n’y a pas de tentacules vertes.

15 h 10

 

Le docteur vient le chercher. A peine est-il rentré dans la salle d’attente, serré la main de Thomas, que celui-ci se sent déjà mieux. Le docteur ressemble au grand-père que tous rêveraient d’avoir.
Une barbe et des cheveux blancs, coupés courts qui adoucissent  son beau visage bien ridé respirant la compassion et la compréhension. De petites lunettes rondes, cerclés de métal chevauchent son nez et donnent un petit côté pétillant à son regard. Enfin, sa silhouette de Père Noël finit d’en faire un homme rassurant et à qui on aime se confier.

“Bonjour Thomas”,
“Bonjour Docteur”,
“Comment allez-vous, beaucoup d’hallucinations depuis notre dernière séance ?”
“Quelques-unes oui, mais moins, de moins en moins”
– “Venez, nous allons en parler”

Thomas suit le docteur, rentre dans le bureau, s’allonge sur le divan. Il parle, raconte tout, la rencontre avec Agnès, l’hallucination dans le train et dans le métro.

Le docteur ne le coupe pas, prend des notes sur un petit carnet, attendant que Thomas est finit de raconter. Quand celui-ci s’arrête de parler, le docteur propose une séance d’hypnose à Thomas qui accepte comme toujours. La voix du docteur se fait douce, envoûtante, apaisante. Thomas se laisse bercer et ne tarde pas à fermer les yeux, se sentant bien, plongé dans une obscurité de plus en plus verte, d’un vert chaud et rassurant. Thomas se sens à l’abri, en sécurité, comme dans un cocon. La voix du docteur lui parvient comme de très loin, une voix verte qui lui dit des choses que Thomas comprend, sans les entendre.

16 h 30

“Un, deux, trois, Réveillez-vous”.

Thomas ouvre à nouveau les yeux, il se sent bien, en forme. Il se lève. Le docteur lui sourit, lui serre la main, le raccompagne jusqu’à la porte du cabinet et lui dit de ne pas oublier le rendez vous de la semaine prochaine. Thomas le remercie et s’en va, l’esprit léger. Thomas aime son docteur.

16 h 40

Thomas arrive devant sa porte. Il toque à nouveau avant d’entrer. Il rentre dans son appartement, allume la télé sur la chaîne info. Il va dans la cuisine, ouvre le frigo, se sert un verre de jus de pamplemousse. Le présentateur parle d’une disparation, machinalement Thomas monte le son.

“La police est toujours sans nouvelle de la jeune institutrice de 33 ans, Agnès Luyan, disparue depuis 4 jours. Elle a été vu pour la dernière fois à Strasbourg alors qu’elle prenait le train de nuit pour rentrer en Avignon”.

Thomas sursaute, il a pris le même train que cette jeune femme. Elle a peut-être été enlevé et tué. Ils ont pris le même train… Ca aurait pu être lui et pas elle. Il éteint la télévision, ne voulant plus penser à ça, chassant le fait divers de son esprit. Le verre de jus de pamplemousse à la main, il marche jusqu’à ses fenêtres et observe la rue en contrebas. Son verre fini, il retourne à la cuisine. Sans savoir pourquoi, geste inutile, il fouille ses poches. Il ressort de sa poche arrière un petit bout de papier sur lequel figure un numéro de téléphone, juste un numéro. Il retourne le papier, pas de nom, rien, juste dix chiffres écrit par la main d’une femme. Il ne se souvient plus, hausse les épaules, ouvre la poubelle et jette le papier.

Agnès vient de mourir une deuxième et dernière fois.

Bande Son, explication de texte

Bande Son, c’est au final une nouvelle écrite à quatre main. Une première version écrite par votre serviteur et puis quelques années après, un retravail par un ami, qui voulait me convaincre par l’exemple, qu’il fallait retravailler ses textes pour les améliorer.

(Nous avions eu une grande discussion à ce sujet, discussion lors de laquelle, j’avais lancer un argument tueur ‘ouaip mais le retravail c’est chiant’ et où il avait décider de me convaincre par l’exemple).

Il avait bien entendu raison, cela va de soit. Et Bande Son est bien meilleure dans sa version actuelle que dans ‘ma’ version. Même si les fins sont très différentes, et que j’ai un petit faible pour ‘ma’ fin.

En tout cas, bonne lecture.

Bande Son

New York, printemps 2310.

La mégalopole ne comptait quasiment plus d’immeubles de pierre ou de verre, presque tous ayant été remplacés par d’immenses tours de plastique et d’acier. Quelques bâtisses avaient tout de même échappées à la folie des nouveaux architectes urbains, parmi lesquelles un vieil immeuble de brique construit à la fin du 20ème siècle et dont la large silhouette recouvrait d’ombre le coin de la 19ème rue et de l’avenue Kurt Cobain. Selon la rumeur, le bâtiment et le bar qui en occupait tout rez-de-chaussée appartenaient à la légende du Néo-Jazz Alex Gantis et il était très probable que cette rumeur soit vraie. Tout d’abord, le bar s’appelait ” le verre dans la pomme “, un jeu de mot français qui rappelait tout autant les origines du chanteur que son amour pour les traits d’esprit décalés. Ensuite, l’enseigne en elle-même, peinte à même le mur, l’était dans une typographie qui n’était pas sans rappeler celle utilisée sur la pochette du dernier album de l’artiste. Enfin, la réouverture de l’établissement abandonné par ses anciens propriétaires était survenue quelques semaines à peine après la soudaine disparition de Gantis.

Quelques sept années plus tôt et alors qu’il était au sommet de sa gloire, le virtuose avait décidé de disparaître de la scène, juste après ce qui fût son concert le plus majestueux, à Londres. Son agent avait alors distribué à la presse une vidéo sur laquelle Alex Gantis expliquait qu’il considérait sa carrière comme un affreux échec personnel. Comme beaucoup de grands artistes, le musicien avait une conception très évoluée de son art, et il expliquait maladroitement que la musique avait pour but de donner une dimension supplémentaire à sa vie comme à celle de ces auditeurs, une dimension perpétuelle qui deviendrait partie intégrante du quotidien des gens. Selon ses propres termes, sa musique aurait dû devenir la ” bande son ” de la vie, un but théorique que tout son talent n’avait pas réussi à atteindre. Pour Gantis, toute son œuvre n’était que l’Ersatz de ce qu’il rêvait d’accomplir et c’est ainsi qu’il décida de mettre fin à ce qu’il considérait comme une mascarade, sur fond de critiques acerbes de la part des spécialistes qui considéraient alors son acte comme un vulgaire coup marketing. Le temps démontra qu’ils avaient tort.

” Le verre dans la pomme ” était un bar intimiste et chaleureux, très semblable aux vieux pubs du 20ème siècle, mis à part qu’il ouvrait en continu quelle que soit l’heure ou le jour. Les murs aux couleurs chaudes accueillaient sur fond ocre ou rouge les rappels d’imminents artistes disparus sans qu’aucun semblant d’ordre n’en régisse le placement. C’est ainsi que, derrière le grand bar aux bordures dorés, une vieille photo de Robert Johnson côtoyait une pochette de 33 Tours d’Eric Clapton et une vieille Gibson dédicacée de KT Tunstall, le tout figurant un hommage anarchique et passionné à la musique, cette musique qui emplissait les yeux et les oreilles des nombreux clients du lieu. Un éclairage hasardeux perçait la fumée des cigarettes de rayons pâles, finissant en halos de lumière tamisés permettant tout juste de distinguer les tables rondes qu’entouraient de confortables canapés de velours rouge. Dans le brouhaha ambiant, on captait quelques fois les paroles amères des fans du propriétaire fantôme, qui n’était jamais apparu dans son bar présumé, même si ces admirateurs continuaient à en garder le secret espoir.Assis tout au fond de la salle, toujours à la même table, John Benton Junior sirotait comme à son habitude un double scotch sec en sombrant petit à petit vers l’état de profonde alcoolisation qu’il affectionnait. L’homme se prétendait être un ancien musicien de Gantis, et il passait toutes ses journées assis à cette place, dans l’obscurité, son verre à la main et le regard dans le vide lorsqu’il ne dormait pas tout simplement, la tête sur la table. On continuait à le servir, par égard pour son probable passé (personne ne savait vraiment s’il disait la vérité) autant que par pitié, tant et si bien qu’il avait fini par faire partie du décor. Quelques nouveaux clients dont la curiosité était piquée par l’attitude de l’étrange vieux bonhomme s’essayaient à lui adresser la parole, mais ils ne recevaient toujours comme réponse qu’un ramassis d’insultes et de vulgarités entrecoupées de phrases parfaitement inintelligibles : les serveurs portaient alors un autre verre à John qui finissait par se calmer. Ce deuxième jour du printemps 2310, John de parvint pas à se saouler complètement ; Alors qu’il levait la main pour commander un autre verre, deux hommes richement habillés entrèrent dans la salle obscurcie et se dirigèrent vers lui d’un pas rapide et déterminé.

Le premier des deux était plutôt petit, vêtu d’un costume de travail noir et d’une cape de représentant de la loi, il était évident qu’il s’agissait d’un avocat. Il tenait fermement un porte-document électronique noir qui n’arborait aucun logo. L’autre, beaucoup plus grand, portait le même costume mais sans cape et avait les mains libres. Sa stature et son comportement ne laissaient aucun doute sur sa fonction, il n’était de toutes façons pas rare que les avocats se déplacent en compagnie d’associés plutôt musclés. L’avocat posa son porte-document sur la table et, sans un mot, pris place aux côtés de John tandis que son associé restait debout à quelques mètres. Il s’adressa ensuite à John de manière très formelle, tout en ouvrant son porte-document.
” Etes vous John Benton Junior ? ”
” Qu’est-ce que ça peut te foutre ? ”
” Je suis avocat pour le compte de New Babylone, et je recherche John Benton Junior, répondez vous à ce nom ? ”

New Babylone était une société importante, fondée deux siècles plus tôt par un milliardaire de génie. La société proposait à ses clients de s’exiler, pour des périodes plus ou moins longues, sur une station spatiale orbitale entièrement dédiée à la détente, aux jeux d’argents et à d’autres plaisirs moins avouables tels que le sexe et la drogue. Le concept avait très rapidement fonctionné, dans un premier temps auprès des grands cadres et PDG fortunés, puis touchant petit à petit toutes les couches de la population. Evidemment, New Babylone avait eu ses détracteurs, mais le succès et l’ascension économique fulgurante de l’entreprise avaient eu raison des opposants au projet et finalement, New Babylone était devenu une société respectée et reconnue comme le principal acteur du tourisme extra planétaire.

L’avocat regardait John fixement, attendant de sa part un réponse, pendant que se dernier vidait d’un trait le verre qu’on venait de lui apporter.
” Et alors, qu’est ce que vous lui voulez à Benton, hein ? ”
” En fait, je souhaite plus exactement parler à Alexandre Mossinot Gantois, connu sous le pseudonyme de … ”
Le verre de John éclata soudainement dans sa main dont le sang commençait déjà à couler quand ce dernier frappa violement du poing sur la table. Ses yeux brillaient d’un éclat malsain et la colère les avait injectés de sang.
” Je sais qui est Mossinot ! Ecoute petit gratte papier d’mes couilles, j’sais pas ou est Alex et je n’ai pas vraiment envie d’en parler avec toi, alors tu remballes tes affaires, ensuite toi et ton gorille vous me foutez le camp, pigé ? ”
Il n’y avait plus un bruit dans la grande salle et tous les clients s’étaient retournés par surprise vers la table de John. Ce dernier repris tant bien que mal son sang froid, puis il leva la main pour commander un autre verre en se rasseyant. L’avocat avait commencé à se lever, et le reste des clients s’étaient déjà désintéressés de la scène quand il se rassit en tendant un document à John.
” Ecoutez, John, j’ai ici un document spécifiant qu’Alexandre Mossinot Gantois, français naturalisé américain, a demandé en 2304 un changement d’Etat civil pour raisons personnelles vers le nom de John Benton Junior. J’ai bien plus de pouvoir que ce que vous pensez, alors vous feriez bien de m’écouter, Gantis ! ”

Alex était abasourdi : avec la mine pitoyable d’un enfant qui s’est fait prendre à voler un bonbon, il se adossa à son fauteuil et accepta d’écouter son interlocuteur. Le masque de John Benton avait quitté en une fraction de seconde le visage sur lequel il s’était installé depuis si longtemps. Si un client s’était retourné vers John à ce moment la, c’est bel et bien Alex Gantis qu’il aurait reconnu. Tout en lui tendant une serviette pour bander sa main blessée, l’avocat s’adressa à lui d’une voix pleine de compassion.
” Nous sommes ici pour vous, Alex. Pour votre rêve, vous comprenez ? Nous sommes sur le point de réussir à donner une bande son à la vie de nos clients. ”
Alex était nerveux, la sueur commençait à perler sur son front, il réfléchissait silencieusement, les bras serrés contre son lui. Il se balançait doucement, sans s’en rendre vraiment compte, d’avant en arrière. Il répondu dans la vague, comme s’il s’adressait à lui-même plutôt qu’à l’avocat.
” Je … j’y ai réfléchi, longtemps … c’est impossible, vous savez ? Impossible. Il faudrait être partout … et comment tout deviner … non ce n’est pas possible, et ça m’a détruit … ”
” Nous avons presque réussi, Alex, je peux vous l’assurer. Notre technologie nous permet de capter facilement l’état émotif de nos clients, et New Babylone est équipée pour cela. Nous avons installé un centre de traitement géant au sein du quel notre nouveau processeur gère les agents logiciels chargés d’analyser les émotions et de les trier. Nous savons aussi comment générer une perception musicale forte dans l’esprit de nos clients sans troubler son entourage. Nous avons tout cela, mais il nous manque l’élément central, celui qu’aucun processeur ne peut remplacer, le chef d’orchestre. Vous êtes le seul que nous connaissions qui soit doué d’une sensibilité artistique et émotionnelle suffisante pour mener se projet à son terme. Nous avons besoin de vous, comme vous avez besoin de nous. ”
En un instant, Alex Gantis, virtuose du Néo-Jazz et plus grand compositeur du 24ème siècle, était réapparu. Son visage s’était éclairé et son regard brûlait d’un intérêt extraordinaire pour les mots de l’avocat. Il fronça légèrement les sourcils en réfléchissant tout haut.
” Oui, oui ça peut marcher … mais, ce n’est pas tout. Il y a un autre problème, c’est la matière … Quelle musique vais-je diffuser ? Il me faut des musiciens, des échantillons, … ”
” Nos ingénieurs ont pensé à tout cela. Vous aurez un orchestre philharmonique à votre disposition 24 heures sur 24, des musiciens que qualité qui ont été sélectionnés à cet effet et qui se relaieront pour être toujours à votre disposition. Nous avons aussi constitué une base de donnée contenant tout ce qui a été écrit et interprété depuis les permisses de la musique. ”
” Où est le piège ? ”
” N’en cherchez pas, vous perdriez votre temps. Voici les quelques règles à respecter : Tout d’abord, il s’agît d’un travail de chaque instant et votre engagement sera irrévocable jusqu’à votre mort. Ensuite, tout devra rester complètement et absolument secret. Enfin, vous ne devrez jamais tenter de communiquer avec un être humain autrement qu’en lui fournissant le son de sa vie. Il y aura quelques autres petites formalités mineures à effectuer, elles sont toutes indiquées dans ce dossier.”
Alex signa sans même le lire le document électronique qui lui était présenté et leva la main pour commander un dernier verre. La satisfaction et l’excitation se lisaient sur son visage.
” Quand dois-je partir ? ”
” Vous avez le temps de boire votre verre, M. Gantis. Bienvenue parmi nous. Votre rêve vous attend.”

New Babylone, quelques jours plus tard.

A grand renfort de spots publicitaires, New Babylone avait finalement levé le voile sur son plus grand coup marketing. Dorénavant, la vie de chacun des visiteurs de New Babylone pourrait être dotée d’une bande son toujours renouvelée et en parfait harmonie avec ses sentiments. La société ne communiquait rien de l’aspect technique de cette nouveauté et ce mystère attisait encore plus la curiosité des futurs clients. Alex avait très rapidement appris à doter d’une bande son la vie de quelques volontaires tests résidant à vie à New Babylone. Il maîtrisait déjà parfaitement le fonctionnement de ses assistants, des petits programmes intelligents qui scrutaient les moindres changements d’émotion des habitants de la station.

Alex était heureux. Il avait enfin accédé à son paradis, réalisé son rêve. Il était le grand chef d’orchestre de New Babylone, celui qui dotait d’une bande son la vie de millions de gens. Lorsqu’il en avait besoin, il transmettait les informations nécessaires au gigantesque orchestre, juste en dessous de lui, par la simple pensée. Il virevoltait d’un habitant à un autre, observant quelques secondes ou se focalisant des heures sur un cas intéressant. Il pouvait choisir de jouer un petit air stressant, plein de suspense lors de la dernière main d’une partie de poker, ou s’amuser à jouer une marche funèbre lorsqu’un richissime client de la station n’arrivait pas à honorer la fille qu’il s’était payé pour la nuit. Alors que son cerveau bardé d’électrodes flottait doucement dans sa cuve de liquide nutritif, il dota la vie d’un homme qui venait de tout perdre à la roulette d’une sinistre bande son. Finalement, toutes ces petites formalités n’avaient été qu’un faible prix à payer pour pouvoir enfin réaliser son chef d’oeuvre.

Au même moment, à New York.

Les techniciens de New Babylone finissaient d’emporter les meubles du ” verre dans la pomme “. Debout devant le vieux bâtiment, Greg Hulston, chef de projet pour la grande société, regardait la scène avec amusement. L’un des anciens serveurs du bar s’approcha de lui et le salua avec respect.
” Bonjour Monsieur. Nous achevons de démonter le décor, et les comédiens ont tous été payés. Cela représentait une somme considérable, vous vous en doutez, sept ans de travail acharné ! Je pense que nous aurions pu obtenir le même résultat au bout de trois ou quatre ans … ”
” C’était à moi d’en décider, pas à vous ! Cette mission a été menée à bien, et c’est l’essentiel. Finissez d’embarquer le matériel, et rejoignez moi à Chicago rapidement, on dit que la grande actrice Elisabeth Martin souhaite mettre fin à sa carrière. “

Souffre douleurs explication

Attention, la suite du billet renferme des spoilers pour à la fois la nouvelle en cours mais les prochaines que je pourrais venir à écrire dans la même veine.

Souffre douleurs est le dernier texte que j’ai écrit, avant de reprendre la plume avec polar geek ; il y a maintenant au moins trois ans, voir quatre. (J’ai arrêté d’écrire bloqué par la nouvelle suivante que je ne suis jamais arrivé à finir… en fait je n’ai même jamais réussi à finir la première page).

Je me souviens très bien du moment où j’ai eu l’idée qui a débouché sur le texte. Je rentrais du boulot, assez tard, vers les 20H. C’était vers la fin de l’été, le moment de l’année où à20h, il ne fait pas encore nuit mais où il ne fait plus vraiment jour.

A l’époque, n’ayant pas de parking attitré pour la bagnole, je me retrouvais à devoir la garer, sur les places libre à coté des trottoirs. Ce qui me faisait parfois marcher plus ou moins longtemps. Ce qui fut le cas ce soir là. En marchant plongé dans mes pensées, d’un coup, je crus surprendre un mouvement orange, roux du coin de l’œil, quelque chose qui se déplaçait. M’arrêtant, je me rendis compte que ce n’était qu’un panneau de signalisation de travaux, les oranges et gris en plastique.

L’idée est née de ça. Juste de ce petit quiproquo visuel. En fait, j’ai commencé à gamberger la dessus, dés que je me suis rendu compte que ce n’était qu’un panneau posé sur le sol. Et à imaginer qu’en fait l’éclair que j’avais vu était une fée ou un lutin qui n’avait pas pris suffisamment de précaution. Et que quand j’avais regardé pour de vrai il avait soit disparu, soit s’était caché dans le panneau.

En tournant et retournant l’idée dans ma tête, j’en suis venu à imaginer un cadre pour différentes histoires. Histoires dans lesquelles, les héros péteraient un plomb à un moment ou un autre et où la raison de cette bascule dans la folie pourrait être soit ‘normale’, ‘classique’, soit du fait de l’action d’un membre du petit peuple, amusé à l’idée de voir souffrir les gens.

Souffre douleurs est la première de ces histoires.

Souffre douleurs

“Monsieur Paul, revenez s’il vous plait, nous devons revoir quelques détails du projet Brutek” La voix qui avait prononcé cette phrase était sèche, cassante, une voix de sadique digne d’un mauvais film d’horreur.

Monsieur Paul (car le trentenaire légèrement voûté qui venait de sortir du bureau de son supérieur, ses rouleaux de plan sous le bras était Monsieur Paul) grimaça sous une vicieuse attaque de son début d’ulcère et soupira intérieurement.

Il se retourna, faisant face à l’homme à qui appartenait la petite voix de sadique.

-“Le projet Brutek ? La réunion de travail à ce sujet n’est-elle pas prévue dans trois jours ?” répondit-il d’une voix lasse.
-“Que la réunion soit dans trois jours ne m’interdit pas de vouloir en parler avec vous Monsieur Paul. J’ai étudié certains des plans que vous m’avez remis et j’ai remarqué des erreurs, digne d’un débutant. C’est inacceptable. Corrigez les avant la réunion ! Et ne me dites pas que vous n’aurez pas le temps. Je ne suis pas responsable de votre inaptitude. Vous dormirez moins, cela ne vous ferra pas de mal de ne pas perdre autant de temps en ronflements.”

Monsieur Paul soupira à nouveau, un soupir presque muet pour ne pas que son supérieur ne l’entende et entra dans le bureau de celui-ci, s’apprêtant à subir à nouveau un long flot de remontrances et de menaces.

Paul Luksi travaillait depuis dix ans dans ce grand cabinet d’architecte. Lorsque quatre ans plus tôt, il a été affecté à l’équipe de Richard Krelme, il en avait été ravi. L’équipe de Krelme était en effet celle qui s’occupait des plus grands projets, à l’international. Barrages hydroélectriques, viaducs, grattes-ciel, tous les gros contrats étaient pour l’équipe de Krelme.

Bien sûr Richard Krelme avait une odieuse réputation. Sadique, irascible, lunatique, colérique, haineux, aucun mot n’était assez violent pour le qualifier. On racontait dans les couloirs du cabinet qu’il avait poussé plusieurs membres de son équipe à la démission ou pire, au suicide.

Paul n’avait pas écouté les rumeurs, les prenant pour les exagérations de jaloux et il avait accepté la mutation.

-“J’aurais mieux fait d’écouter les bruits de couloir et de ne jamais accepter cette putain de promotion” pensait-il en rentrant chez lui ce soir là, ou plutôt vu l’heure, ce matin là.

Furieux, il gara sa voiture dans le parking souterrain de son immeuble, manquant d’emboutir la voiture garée sur la place voisine lorsque son début d’ulcère lui envoya une longue onde de douleur qui le transperça.
“Cet ulcère finira par vous tuer” lui avait dit son docteur, mais nul doute qu’il ne pensait pas à un accident de voiture à ce moment là.

-“Il me demande de refaire toute la partie ouest, à trois jours de la réunion, tout ça parce qu’il trouve le trait trop épais et mes notes explicatives illisibles. Quel connard, je vais devoir travailler jour et nuit. Je vais finir par lui dire ce que je pense de lui, vraiment, et ce jour là…” grognait Paul tandis qu’il rentrait dans son petit appartement. Il savait, bien entendu, que jamais il ne dirait quelque chose à son chef. Krelme était très bien vu de la direction. Un mot de lui pouvait faire virer n’importe qui. Il prétendait même pouvoir vous empêcher de retrouver un jour du travail.

Mais bien que Paul était conscient qu’il ne se rebellerait jamais, qu’il ne dirait jamais ses quatre vérités à son patron, ces douces rêveries étaient l’une des choses qui lui apportaient un bien maigre réconfort à son enfer quotidien.

L’après-midi était doux, presque chaud pour ce samedi printanier. Paul, de bonne humeur, marchait dans le centre ville en sifflotant. La réunion de la veille, pour le projet Brutek, s’était merveilleusement passée. Les clients étaient ravis, n’ayant rien à redire, félicitant même Paul pour son travail. Krelme s’était senti obligé de reconnaître qu’effectivement, les plans étaient parfaits. Mais en disant cela, il avait lancé un regard à Paul qui l’avait glacé. Le regard de Krelme était clair. Il ferait payer cher à Paul ce compliment, très cher.

Mais aujourd’hui, en se levant, Paul avait décidé d’oublier le boulot et cet enfant de putain de chef. Il avait décidé qu’il allait, pour une fois, passer l’après midi à faire ce qu’il adorait par dessus tout, chiner.

Avant d’être muté en Enfer, Paul, chaque samedi, arpentait les pavés des rues piétonnes du centre ville et explorait consciencieusement chacune des boutiques des brocanteurs, y découvrant ce qu’il appelait ses trésors. Parfois une vieille lampe ou un tableau poussiéreux, parfois un meuble mangé par les vers ou une vieille arme blanche toute rouillée. Cela faisait pourtant plus de six mois qu’il n’avait pas eu l’occasion de le faire.

Il avait déjà farfouillé dans ses trois magasins préférés. Il y avait déniché une vieille lampe qu’il trouvait superbe avec son abat jour en verre orangé et une vieille fourche de paysan, intégralement en bois et à demi édentée.

Il allait rentrer chez lui lorsqu’il aperçut une vitrine qu’il ne connaissait pas. Il s’approcha. Un grand panneau de carton, qu’une armure du Moyen-Âge tenait entre ses gants de fer, proclamait “Ouverture du magasin, Remise exceptionnelle de 20 % sur tous les articles”

La vitrine était encombrée d’un bric à brac invraisemblable. Chapeaux de l’époque coloniale, sabres d’apparat, petites commodes en bois précieux, vieux livres et au centre la grande armure qui portait un chapeau à plumes comme couvre-chef. Pour parachever ce décor et donner un sens au nom du magasin “La fée cabotine”, des dizaines de petites fées étaient accrochées au plafond de la vitrine par de fins fils de nylon et semblaient voleter un peu partout.

Paul sourit “une vraie caricature de vitrine d’antiquaire” pensa-t-il. “Allons voir si le patron est un vieux Monsieur presque chauve avec de petites lunettes et une bedaine de bon vivant.”

Il poussa la porte, lançant un sonore “Bonjour” de sa voix grave. La tintement de la petite clochette accrochée à la porte fut la seule réponse qu’il obtint.

Alors qu’il refermait la porte, il fut frappé par l’odeur qui emplissait le magasin. C’était un mélange de vieux bois, de poussière et d’une senteur qu’il m’y quelques temps à reconnaître. Finalement, il trouva. L’odeur lui rappelait la senteur des fleurs des bois. C’est alors qu’il remarqua les bâtonnets d’encens qui brûlaient un peu partout.
“Voilà pour les fleurs des bois” se dit-il.

Il s’avançait lentement, contemplant ce que contenait le magasin, lorsque une jeune femme fit irruption devant lui.
-“Bonjour cher premier client, avez vous besoin d’aide ?” La voix de la propriétaire était chaude, lumineuse, envoûtante.
-“Et voilà pour le vieux propriétaire”, se dit Paul un sourire aux lèvres.
-“Non merci, je me contente de regarder.”
-“Bien, si vous avez besoin de moi, je suis dans l’arrière boutique” répondit-elle, tournant les talons dans un tourbillon de mèches rousses.
-“Comme les feuilles des arbres en automne” pensa Paul.

Le magasin était grand, plus grand qu’il ne le semblait de l’extérieur. Alors qu’il était occupé à feuilleter de vieux livres, Paul jeta un coup d’oeil vers la vitrine et se rendit compte qu’il faisait déjà nuit.

“Il est l’heure de rentrer”. Il prit sous son bras les quelques volumes qu’il avait décidé d’acheter et se retourna.

La vendeuse était là. Il sursauta légèrement.
-“Je ne vous avais pas entendu”
-“Pardonnez-moi si je vous ai fait peur, je voulais vous prévenir que nous fermions”
-“Ha ? Je crois que je n’ai pas vu le temps passer”
La vendeuse esquissa un sourire “Vous prenez ces livres ?”
-“Oui, combien vous dois-je ?” répondit-il en lui donnant les livres qu’il tenait.

La vendeuse prit les livres, les feuilletant.
-“De bien jolis ouvrages” commenta-t-elle.
“Cela vous fait 130 euros” rajouta-t-elle en glissant les volumes dans un sachet en papier aux couleurs du magasins. Paul tendit les billets qu’il avait déjà sortis.
-“Voilà et merci.”
-“Merci à vous, n’hésitez pas à revenir et bonne soirée à vous Monsieur mon premier client”

Paul sourit, lui souhaita également une bonne soirée et se dirigea vers la sortie. Alors qu’il allait pour ouvrir la porte vitrée du magasin, un éclair roux attira son regard. Un rire de petite fille sembla tinter à ses oreilles.  Intrigué, il se retourna, cherchant du regard ce qu’il pensait être une petite fille qui courait entre les meubles.

Son coeur rata un battement. Là, du fond du magasin, Krelme le regardait.
“Monsieu..” commença Paul avant de se rendre compte que ce n’était pas son patron mais une tête d’élan empaillée qui le fixait.

Pourtant la ressemblance était frappante. Paul en oublia l’éclat roux, le rire enfantin et se rapprocha de l’élan.

“Stupéfiant” pensa-t-il. Les même bajoues ramollies qui pendent de chaque coté du visage, le même regard torve et haineux, la même forme de visage. Il avait vraiment l’impression de voir son chef.

-“Un très vieux trophée de chasse, venant d’un des anciens ducs de la région,  très bien conservé”
Paul sursauta à nouveau, encore une fois surpris par la vendeuse.
-“Saisissant oui, il me rappelle mon chef, combien coûte-il ?”
-“450 euros”
-“Trop cher pour moi” Paul laissa s’échapper un petit rire gêné “Et puis voir mon patron au boulot me suffit amplement. Vous m’aviez dit que vous fermiez, désolé de vous retarder.”
-“Ce n’est pas grave”
-“Au revoir”
-“Au revoir Paul”

Paul sortit du magasin, encore retourné par la tête d’élan. Il lança un dernier coup d’oeil à travers la vitrine. La vendeuse était déjà repartie dans l’arrière boutique et seule la tête empaillée lui renvoya son regard.
“Bizarre que je ne l’ai pas vu en entrant” se dit-il. Haussant les épaules, il prit le chemin de son appartement.

Les jours passèrent, l’enfer continua. Comme prévu, Krelme lui fit payer très cher le compliment qu’il lui avait dit. Les brimades se multiplièrent, les problèmes se succédèrent et à chaque fois que Paul manquait de s’énerver, son chef était là, prés à se saisir de la plus petite excuse pour le faire virer.

Pour couronner le tout, Paul n’arrivait plus à dormir. Il pensait sans arrêt à la tête d’élan. Elle peuplait chacun de ses rêves, hantait chacun de ses cauchemars. Parfois elle le poursuivait, parfois c’était son patron qui le poursuivait de ses injures. Mais dans ses rêves, son patron n’avait pas son vrai visage mais celui de l’élan.

Tout cela n’arrangeait pas son ulcère qui n’arrêtait pas de le lancer. Parfois, la douleur était si forte qu’il manquait d’en perdre conscience. Il ne pouvait alors rien faire d’autre que trembler de souffrance en fouillant ses poches ou son bureau pour chercher les comprimés que lui avait donné son médecin et qui soulageaient ses douleurs.

-“Je n’en peux plus”
Paul avait donné rendez vous à Marc, un de ses amis d’enfance, dans l’un des bars où ils avaient leurs habitudes. Assis tous les deux autour de l’un des tonneaux de chêne qui servaient de tables dans l’établissement, ils sirotaient lentement leur bières.
-“Toujours ton patron ?”
-“Lui oui et aussi l’élan.”
-“L’élan ?” demanda Marc, fronçant les sourcils d’incompréhension.
-“Oui, une tête d’élan empaillée que j’ai vu chez la nouvelle antiquaire que j’ai découvert il y a quelques temps.”
Et Paul raconta tout l’histoire, décrivant la tête d’élan, la ressemblance frappante avec son chef, les cauchemars qui l’empêchaient de dormir avec la tête d’élan, toujours présente.

-“C’est vrai que tu n’as pas l’air bien, tu es vraiment pâle et tu as de ces cernes, à faire peur”
-“Je ne dors presque plus Marc, je ne sais plus quoi faire.”
-“Tu sais quoi ? Je serais toi, je l’achèterais cette tête d’élan. Je l’accrocherais à un des murs de mon appartement et tous les soirs je l’insulterais en imaginant que c’est mon patron, je lui lancerais des fléchettes, je lui cracherais dessus. Tu vois le truc ?” répondit Marc en éclatant de rire, se moquant gentiment de Paul.
-“C’est peut-être une idée, tu as raison” répondit Paul, qui lui était sérieux.
-“Hé, je plaisantais. Tu devrais penser à prendre des vacances ou à changer de boulot”
-“Tu sais bien que je ne peux pas Marc”
-“Bon alors, trouve toi une fille. Tu sais, Sophie à une cousine qui vient de divorcer, je pourrais…”
-“Arrête avec tes conneries Marc, parle moi plutôt de ta fille, comment se porte ma petite filleule ?”
-“Bien, elle nous empêche juste de dormir vu qu’elle fait ses dents”

Pendant les jours suivants, la conversation avec Marc poursuivit Paul. Après tout, Pourquoi pas ? pourquoi ne pas acheter cette tête d’élan, se disait-il. Bien entendu, il n’allait pas lui cracher dessus ou l’insulter, ce serait puéril. Mais il pouvait l’acheter, juste pour l’accrocher dans son salon.

Le samedi suivant, dès neuf heure du matin, il était déjà devant la vitrine du magasin. Fouillant la vitrine du regard, il ne trouva pas la tête d’élan. Craignant le pire, serrant les dents pour ne pas se plier de douleur suite à une nouvelle crise de son ulcère, il ouvrit la porte d’une main tremblante.
La même odeur le frappa à nouveau. Délicate odeur de sous bois, de fruits rouges et de fleurs des champs qui lui emplissaient les narines.
-“Bonjour, est ce qu’il y a quelqu’un ?” demanda-t-il en s’avançant.
-“Bonjour Monsieur mon premier client”.
Il reconnut tout de suite la voix de la patronne. Elle apparut d’ailleurs, tenant la tête d’élan.
-“Vous venez l’acheter, n’est ce pas ?” ajouta-t-elle.
Paul, lorsqu’il vit la tête d’élan, laissa malgré lui échapper un long soupir de soulagement.
-“Oui, en regardant à travers la vitrine, je ne l’ai pas vu, j’ai cru que vous l’aviez vendu”
-“Non, je savais que vous reviendrez la chercher alors je l’avais mise dans l’arrière boutique.”
-“Oh…” Paul ne savait plus quoi dire, soudain bizarrement empli de joie. “Merci de l’avoir fait”
-“Ce n’est rien, mon premier client a bien droit à quelques petites faveurs” répondit la vendeuse, en laissant échapper un petit rire.

La tête d’élan trônait sur son mur, bien au centre. Paul se tenait devant elle, mains sur les hanches, fier de son travail. Il avait même réussi à l’accrocher droit.

“Alors salopard, ça fait quoi d’être accroché à mon mur ? Tu fais moins le fier là maintenant hein connard ?”
C’était sorti tout seul. Il ne s’était même pas rendu compte qu’il avait insulté la tête d’élan. Il allait se traiter de fou lorsqu’il se rendit compte qu’il se sentait bien mieux maintenant, beaucoup moins stressé, que ses douleurs d’estomac s’étaient tues.

“Après tout, pourquoi pas” se dit-il.

Et les insultes se mirent à pleuvoir, encore et encore, jusqu’à ce qu’il n’est plus de salive, jusqu’à ce que sa gorge lui fasse mal. Ensuite, pour la première fois depuis des années, Paul dormit d’un sommeil de bébé, sans aucun cauchemars.

Deux mois passèrent. Paul n’était plus le même homme. Au boulot, il était serein, toujours souriant, ne faisant plus aucun cas des colères ou des menaces de Krelme.

-“Allez Paul, dis nous comment tu fais, tu as des appuis hauts placés ?”
Paul était à la cafétéria de son cabinet d’architecte, attendant que son café soit prêt. Laurent et Matthieu, deux de ses collègues, le pressaient de questions depuis quelques jours. Ils voulaient savoir, connaître eux aussi le secret de son tout nouveau calme. Cette fois, c’était Laurent qui était revenu à la charge.
-“Mais non, vous vous imaginez des choses tous les deux. Il n’y a rien de changé, j’ai juste décidé de prendre les choses plus sereinement” répondit Paul.
-“Bien sûr, bien sûr” attaqua Matthieu. “Prendre sereinement les réflexions de Krelme. Arrête, on y croit pas. Ou alors tu t’es fait prescrire des cachets ? C’est ça ? Des calmants ou un truc dans le genre ?”
-“Mais non, puisque je vous dit qu’il n’y a rien”
Mais les deux comparses ne s’arrêtèrent bien évidemment pas. Chaque jour, ils continuèrent à poser questions sur questions, à espionner Paul, à l’épier, à tenter de le surprendre en flagrant délit de prise de cachets.

Si bien que Paul finit par craquer.
-“Bon vous avez raison, j’ai un truc. Si je vous le dit, vous me laisserez en paix ?  Et vous garderez cela pour vous ?”
Laurent et Matthieu échangèrent un regard. “Bien entendu Paul. Tu sais que nous ne sommes pas des commères.”
-“Bon, alors, voilà. Il y a quelques mois je fouinais chez un antiquaire et j’ai vu cette tête d’élan…”
Et Paul leur raconta tout. L’achat, la première fois qu’il avait insulté la tête empaillée puis les insultes quotidiennes, les crachats, les brûlures de cigarettes, les jets de fléchettes.

Lorsqu’il eut finit, les deux compères échangèrent à nouveau un regard.
-“Hé bien, qui aurait cru..” fut la seule chose que Laurent trouva à dire.
-“Ton antiquaire n’en aurait pas une deuxième par hasard ? Pour moi ?” demanda Matthieu en riant.
-“Non, elle n’en avait qu’une” répondit Paul qui regrettait déjà d’avoir parlé.
-“Vous me croyez fou” rajouta-t-il.
-“Mais non voyons, ce n’est pas commun comme histoire mais cela ne fait pas de toi un fou” répondit Laurent.
Inquiet, Paul rappela “Vous avez promis de ne rien dire. Si cela parvenait aux oreilles de Krelme, je suis fichu.”
-“Mais ne t’inquiète pas voyons, nous sommes amis n’est ce pas Paul ?” le rassura Matthieu.”Nous ne dirons rien” rajouta-il.
-“Oui nous ne dirons rien” appuya Laurent. “Mais, tu ne voudrais pas nous la montrer, ta tête d’élan ?”
Paul sentit son coeur s’arrêter et des gouttes de sueur froide lui couler dans le dos. C’était sa tête à lui, ils voulaient lui voler, sa tête à lui dont il avait tant besoin.
-“Non… Non, c’est la mienne. Je vous en ai déjà trop dit. J’ai du travail” Paul sorti de la cafétéria, oubliant son café, s’enfuyant plus qu’il ne sortait, sans comprendre pourquoi l’idée de montrer la tête d’élan à quelqu’un d’autre que lui était si intolérable.

Tout le service était en ébullition. La réunion finale du projet Brutek devait se tenir le lendemain. Paul savait qu’il allait devoir travailler toute la nuit. Krelme était en train de vérifier les derniers plans que Paul lui avait envoyé.

Paul se doutait que Krelme n’allait pas tarder à le convoquer pour lui demander de faire, encore, des modifications de dernières minutes. Mais cela ne le troublait plus. Ce matin, il avait patiemment enfoncé une douzaine de longues aiguilles à tricoter dans la tête d’élan, en imaginant qu’il faisait subir ce traitement à son chef, s’offrant ainsi une longue journée de calme olympien.

La pendule du bureau venait d’afficher 23h30. Il n’y avait plus que Paul et Krelme dans le bâtiment. Paul faisait les dernières modifications sur une partie mineure des plans. La sonnerie stridente du téléphone interne faillit lui faire raturer son trait.
-“Monsieur Paul, venez dans mon bureau je vous prie.” C’était Krelme, bien entendu.
-“J’arrive” Paul raccrocha, mal à l’aise. Son patron lui avait semblé joyeux, bien trop joyeux. Quelque chose n’allait pas. Pour se calmer, il pensa au stock d’aiguilles qui lui restait, aux insultes dont il pourrait bientôt abreuver la tête d’élan.

Lorsqu’il entra dans le bureau de Krelme, celui-ci se tenait debout, derrière son bureau, une grande tasse de café à la main.
-“Asseyez vous, Monsieur Paul”
Paul obéit, remarquant que la majeure partie des plans qu’il avait réalisé pour le projet Brutek se trouvaient étalés sur le bureau de son patron, essayant de voir de son fauteuil ce qui n’allait pas, ce qu’il allait devoir refaire dans l’urgence au cours de la nuit.
-“Ce sont bien vos plans ?” demanda Krelme avec une voix doucereuse, pleine de miel.
-“Oui, monsieur, ce sont mes plans”
Krelme vida alors sa tasse de café, lentement, sur la liasse de plan étalé sur son bureau, y prenant visiblement beaucoup de plaisir. Son regard brûlait de haine tandis qu’il détruisait ainsi le travail de Paul.
-“Mais que faites vous ?” hurla celui-ci

-“Je sais tout” répondit Krelme, froidement calme.
-“Je sais tout sur vous, sur votre ridicule tête d’élan, sur la façon dont vous l’utilisez.
Vous n’êtes qu’un fou, qu’un pauvre fou. Et vous allez être viré pour avoir saccagé les plan du projet Brutek.”
-“Mais, c’est vous qui venait de ..” tenta de contrer Paul.

Krelme rit, un long rire mauvais, cruel.
-“Prouvez le. Cela sera votre parole contre la mienne. Et quand tout le monde saura pour votre tête d’élan, votre parole ne vaudra plus rien”
-“Mais je ne vais pas m’arrêter à ça” poursuivit Krelme.
-“Je vous ferai virer, mais ensuite, je vous ferai interner comme le dangereux fou que vous êtes. Et je ferai brûler cette horreur de tête d’élan.”

Lorsqu’il entendit ces mots, quelque chose se brisa en Paul. Non, il avait trop besoin de la tête d’élan. Il ne pouvait pas vivre seul, sans elle.

Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il se leva, pris un des T d’architecte en acier posé contre le bureau et dans un rugissement de colère, frappa, encore et encore. Il frappa jusqu’à ce qu’il ait mal aux bras, jusqu’à ce qu’il soit recouvert de sang.

-“Monsieur Luksi, c’est la gendarmerie. Ouvrez où nous enfonçons la porte”
Un rire fou et une bordée d’insulte “Sale petit connard de fils de pute, tu voulais me faire virer. Tu pensais être plus fort que moi” fut la seule réponse que reçut l’équipe de la force d’intervention spéciale de la gendarmerie.

Monsieur et Madame Luksi, retraités, habitaient un petit pavillon cossu en campagne. Madame Luksi ne s’était jamais remise du départ de son fils pour la ville. Elle tenait donc propre la chambre de son ‘bébé’ pour les trop courts moments que Paul revenait passer à la maison. Noël n’était pas attendu avant  trois mois, mais déjà elle avait acheté et emballé les cadeaux pour son fils et les avaient déposés sous le lit de celui-ci.

Monsieur et Madame Luski avaient un emploi du temps journalier strict et qui ne souffrait pas de changement. Chaque jour, après le déjeuner qui se finissait vers 12h50, ils s’installaient devant leur poste de télévision, avec leur deux chats et une tasse de thé miel-citron. Ils regardaient alors le journal télévisé puis faisaient une légère sieste avant de jouer quelques parties de Scrabble, parties que Madame Luksi gagnait invariablement.

Pourtant pour la première fois depuis plus de dix ans, ils étaient en retard. Ce jour là en effet, la voisine était venue juste avant le repas pour leur raconter que son petit-fils allait devenir avocat, qu’il avait réussit un examen très difficile, qu’il serait bientôt riche et à n’en pas douter bientôt marié à une belle et intelligente femme. Il était donc 13h15 lorsque Madame Luksi alluma le poste de télévision, sa tasse de thé chaud à la main.

Comme à chaque fois qu’on l’allumait, le poste de télévision, antique machine qui aurait plus été à sa place dans un musée de l’audiovisuel plutôt que dans le salon d’une maison, même une maison de retraités, se mit en marche avec le volume sonore à zéro. Madame Luski ne vit donc que la photo de son fils en haut à droite de l’écran, tandis que le présentateur parlait sans être entendu.

“Papa, vient vite, Paul passe à la télévision.
Je savais bien qu’il allait être célèbre, je lui ai toujours dit.”

“Mais dépêche toi, tu vas tout rater” cria-t-elle de sa petite voix aigu en cherchant la télécommande, cachée sous un coussin, pour monter le son.
La télécommande retrouvée, la voix du présentateur se fit enfin entendre.

“Paul Luksi, l’architecte fou qui aurait tué son patron en le décapitant…”

Le bruit clair d’une tasse qui se brise et celui, sourd, d’un corps qui tombe résonnèrent alors dans le petit salon. Le présentateur, indifférent à ce qui se passait dans le petit salon de la petite maison continua tranquillement de parler, donnant de plus ample information sur ce meurtre plus qu’inhabituel.

“…aul Luski a été appréhendé ce matin à son domicile par les forces de police. La tête de son patron a été retrouvé sur les lieux. Paul Luksi, ayant apparemment cédé à la folie, avait fixé la tête de sa victime au mur, la couronnant de deux bois de cerf. Lorsque les forces de polices ont fait irruption chez lui, il était en train d’enfoncer des aiguilles à tricoter dans les yeux de la tête de son patron tout en l’insultant. Il a fallu toute la force des six gendarmes présents pour le ceinturer.

Nous passons maintenant à notre reportage sur les préparatifs d’Halloween”.

C’est le moment que choisit le poste de télévision pour se détraquer à nouveau et remettre le son à zéro.  Le reportage sur Halloween passa donc, en silence, sans que personne ne le regarde. Pendant ce temps, les chats se frottaient au corps de leur maîtresse en léchant le thé répandu sur le sol. On n’entendit plus que leurs ronronnement de bonheur jusqu’à ce que :
“Maman, tu sais ou j’ai mis mes appareils pour entendre, je ne les trouve plus, ils ne sont pas dans le petit placard…”

Lorsqu’ils enfoncèrent la porte, les gendarmes trouvèrent Paul Luksi en train d’enfoncer une longue aiguille à tricoter dans ce qu’ils prirent tout d’abord pour une tête d’élan accrochée au mur.

En fait, et la presse le lendemain ne se priva pas de donner tous les détails, Paul avait détaché la tête d’élan de son socle et lui avait sciée les bois.  Il les avait ensuite ficelés avec du fil de fer à la tête de Richard Krelme qu’il avait ramené avec lui . Il avait alors cloué la tête de son ancien chef au socle en bois et c’était celle-ci qu’il insultait en lui enfonçant une aiguille à tricoter dans l’oeil gauche lorsque les gendarmes l’appréhendèrent.

Bonus Track du DVD polar geek, les références des trois premiers épisodes

Bon alors, comme je n’ai pas eu le temps de beaucoup poster depuis lundi, un petit billet rapide listant les petites références plus ou moins obscures qui se sont glissées dans les trois premiers épisodes de mon PolarGeek.

Petites précisions à propos des références, quand c’est Alana qui les donne directement, à travers une pensée ou un dialogue, je m’oblige à n’utiliser que des références qu’elle peut avoir, histoire de rester un peu logique, tout de même.

L’épisode 1 était un peu trop court pour pouvoir s’amuser à mettre des clins d’œils (à part l’histoire des chocolatines ..:) ). Il n’y a donc qu’une référence aux fauteuils déco starwars.  Bon, en fait, je ne vais pas relever toutes les références à StarWars plus ou moins explicite, ça serait vous faire injure. Et rallonger artificiellement mon billet.

Pour l’épisode 2 :

  • Casey Pollard, c’est un petit clin d’oeil à Cayce Pollard, l’héroïne d’identification des schémas de William Gibson (un de ses chefs d’œuvres)
  • LearnMore, c’est directement relié à BuyMore, le magasin qui occupe une place centrale dans la série Chuck.
  • Le bonnet Domo Kun, je vous invite à aller le voir sur thinkgeek (le liens direct vers le bonnet) .

Pour l’épisode 3 :

  • Jack, qui apparaît dans le premier dialogue entre Alana et Mathieu est une référence, bien entendu, mais mystère, je ne vais pas non plus pas vous dévoiler tout de suite qui est Jack…
  • ‘Je ne dis pas que c’est pas injuste, je dis que ça soulage’ est une citation des tontons flingueurs, de Théo, pour être exact.
  • Evey, le nom de la chienne de Mathieu, c’est bien entendu tiré de V pour Vendetta.
  • La mention du scout ou du Alana was explosed by grenade → Team Fortress 2 (où je suis un très mauvais joueurs), mais ce n’est pas et de loin, la première fois qu’Alana en parle.
  • Tout plein de références directes à StarCraft 2, Zerg, Protoss et autres ..