Sep 242011
 

Pour l’explication du contexte et autre, voir le billet suivant 🙂

 

20 h 40

Thomas sort du taxi et referme la portière.
“Combien je vous dois ?”,
” 23 euros “.

Thomas tend 30 euros, son petit sac de voyage chargé sur l’épaule.
“Gardez la monnaie”,
“Merci Monsieur et bon week-end”,
“Merci, à vous aussi”

Thomas se retourne face à la gare de Strasbourg. Il aime cette belle et grande gare, bien différente de celle de sa ville, Marseille. Coup d’oeil rapide à sa montre, il lui reste quinze minutes pour trouver son train et sa couchette. Il entre dans la gare, examine le tableau des départs et trouve ce qu’il cherche. “Quai numéro 7”, murmure-t-il pour lui-même. Il composte son billet, monte les escaliers qui mènent au quai et salue le personnel de la SNCF.

Il fait froid, un peu. Thomas se dépêche de trouver son wagon, son compartiment et sa couchette. Il voyage toujours de nuit pour perdre moins de temps, toujours en couchette pour pouvoir dormir et toujours en première classe parce qu’il y a moins de monde et qu’il n’aime pas les compartiments bondés où il faut supporter la présence et les ronflements des autres voyageurs.

20 h 53

 

Le train va partir dans deux minutes. Thomas sourit, il sera seul dans son compartiment. Il a rangé son sac sous sa couchette. Il prend toujours la couchette du bas, pour pouvoir ranger son sac dessous et toujours la couchette de gauche, parce qu’il est droitier.

20 h 54

 

Le sifflement qui annonce le départ vient de retentir, les portes des wagons vont se fermer. Thomas est sorti de son compartiment, le dos à l’entrée de celui-ci prenant bien garde à ce que personne n’y rentre pour lui voler son sac, il regarde le quai à travers les vitres. Il remarque une petite blonde qui court, rentre dans le wagon juste avant que les portes ne se rabattent. Essoufflée, elle avance vers Thomas, regardant les numéros des compartiments. Elle va lui adresser la parole, il le sait, il le s’y prépare.

“Bonsoir, j’ai bien failli le rater”,
“Oui, vous l’avez attrapé juste à temps”.

Tout en parlant, Thomas la scrute discrètement, vérifiant qu’il n’a pas d’hallucinations, que sa folie ne se manifeste pas à travers elle. Mais non, rien.

“C’est bien la voiture 12 ?”,
“Oui “,
“Vous êtes dans ce compartiment ?”,
“Oui, couchette 11, en bas à gauche”,
“J’ai la couchette 22”,
“C’est celle du milieu, à droite”,
“Merci”.

Thomas, qui en a déduit par l’emplacement de la couchette qu’elle était gauchère, se pousse pour la laisser passer et rentrer dans le compartiment.

Elle pose son sac, tout au fond de la couchette, se retourne vers Thomas, engage à nouveau la conversation. Elle lui dit s’appeler Agnès et être institutrice en Avignon.

Il lui donne son prénom, lui dit qu’il habite à Marseille mais qu’il n’aime pas sa ville.

Elle rajoute qu’elle est venue voir sa soeur qui habite Strasbourg et vient d’accoucher de jumelles.

Il lui explique qu’il est commercial dans l’entreprise familiale d’emballages de cartons et qu’il est venu renégocier un contrat avec l’un de leurs plus gros client.

Elle demande si ça s’est bien passé.

Il ment, dit que oui, tout c’est très bien passé.

Ils discutent encore, parlant de tout et de rien, de leur vie. Il ne dit pas qu’il est fou, parce que d’habitude, ça fait fuir les gens quand il leur dit.

23 h 48

 

Elle est fatiguée. Elle se couche sur sa petite couchette, griffonne son numéro de téléphone sur un bout de papier, lui tend.

Il la remercie, glisse le papier dans la poche arrière de son pantalon. Il lui souhaite bonne nuit et éteint les lumières. Il se couche, sur le dos, comme toujours pour ne pas être asphyxié par l’oreiller.

02 h 13

 

Thomas se réveille, moite, tremblant. Il se tourne. Il y a quelqu’un dans le compartiment, deux personnes en fait. Il voit leurs jambes presque contre son visage. Il lève les yeux, ouvre la bouche pour demander des explications, manque hurler de peur, d’horreur.

Ce ne sont pas des humains. Ils n’ont pas de cou, pas de tête. A la place, il n’y a qu’un horrible foisonnement de tentacules vertes, puantes, humides, visqueuses. Les tentacules emmaillotent Agnès. Elles glissent autour de l’institutrice, l’enserrant dans un cocon de lianes vertes qui se resserrent avec de petits bruits de succions, de mastications.

Thomas va vomir, hurler. Il se rappelle qu’il est fou, que tout cela n’est qu’une nouvelle hallucination. Il se force à se retourner, à fermer les yeux, à nier ce que ses oreilles entendent, à se répéter qu’il est fou, que c’est un cauchemar. Il se le répète encore et encore jusqu’à ce qu’il s’endorme à nouveau.

05 h 55

 

La voix de la SNCF le réveille. “Bienvenue à Marseille Saint-Charles”. Il se lève, la jambe gauche d’abord comme toujours, pour ne pas se lever du mauvais pied. Agnès n’est plus là. Il commence à paniquer se rappelant son hallucination.. et si … murmure-t-il. Mais non, elle descendait à Avignon, elle le lui a dit. Il se rappelle qu’il est fou, sort du train, rentre chez lui.

17 h 50

 

Thomas sort de son travail, se dirige vers la station de métro la plus proche. La rame est bondée, comme toujours. Il soupire, rentre en croisant les doigts pour repousser les accidents, se serre un peu, tient bien fort sa sacoche avec sa main droite.
Station Castellane, un jeune couple d’amoureux entre dans le wagon. Serrés l’un contre l’autre, ils ont l’air de ne faire qu’un. Ils s’embrassent, comme s’ils étaient seuls,  oublieux des autres. Thomas sourit, les quitte du regard, distrait par un reflet. Lorsque ses yeux reviennent se poser sur les amoureux, il manque défaillir. Le couple n’a plus de cheveux. A la place il n’y a qu’une masse de tentacules vertes qui se mêlent, s’entremêlent dans une horrible et perverse parodie de baisers.

Thomas a beau essayer de se répéter que ce n’est qu’une hallucination, qu’il est fou, il ne peut supporter cette vision. Les portes du métro s’ouvrent enfin, ce n’est pas son arrêt mais Thomas s’en fout. Il jaillit du wagon, retenant à grand peine ses hauts le coeur, bousculant les gens. Sur le quai, il vomit de la bile, souillant ses chaussures, sa sacoche. Il rentre chez lui à pied, son regard fixé sur ses chaussures, se répétant que tout va bien, qu’il va chez son psychiatre le lendemain, qu’après la séance, tout ira mieux, comme toujours. Arrivé chez lui, avant d’ouvrir, il tape à sa porte, comme toujours, pour prévenir les cambrioleurs et les esprits.

14 h 55

 

Thomas a passé la nuit à cauchemarder. Ses rêves ont été peuplés de tentacules vertes qui s’entremêlaient, qui glissaient sur sa peau, le dévoraient, l’avalaient en riant. Angoissé, épuisé, il arrive devant le cabinet de son psychiatre. Il tape, trois coups longs puis deux courts, pour chasser les malheurs, et entre.
La secrétaire est là, à sa place, comme à chaque fois, tapotant sur son clavier. Il ne sait pas pourquoi mais ça le rassure.

“Bonjour Thomas”,
“Bonjour, le docteur a-t-il du retard aujourd’hui ?”,
“Juste quelques minutes, je lui dis que vous êtes là.”

Thomas se dirige vers la salle d’attente, s’assoit, prend un magazine. Il tourne les pages, lit sans retenir, juste pour s’occuper l’esprit, jetant parfois de rapide coup d’oeil pour vérifier qu’il n’y a pas de tentacules vertes.

15 h 10

 

Le docteur vient le chercher. A peine est-il rentré dans la salle d’attente, serré la main de Thomas, que celui-ci se sent déjà mieux. Le docteur ressemble au grand-père que tous rêveraient d’avoir.
Une barbe et des cheveux blancs, coupés courts qui adoucissent  son beau visage bien ridé respirant la compassion et la compréhension. De petites lunettes rondes, cerclés de métal chevauchent son nez et donnent un petit côté pétillant à son regard. Enfin, sa silhouette de Père Noël finit d’en faire un homme rassurant et à qui on aime se confier.

“Bonjour Thomas”,
“Bonjour Docteur”,
“Comment allez-vous, beaucoup d’hallucinations depuis notre dernière séance ?”
“Quelques-unes oui, mais moins, de moins en moins”
– “Venez, nous allons en parler”

Thomas suit le docteur, rentre dans le bureau, s’allonge sur le divan. Il parle, raconte tout, la rencontre avec Agnès, l’hallucination dans le train et dans le métro.

Le docteur ne le coupe pas, prend des notes sur un petit carnet, attendant que Thomas est finit de raconter. Quand celui-ci s’arrête de parler, le docteur propose une séance d’hypnose à Thomas qui accepte comme toujours. La voix du docteur se fait douce, envoûtante, apaisante. Thomas se laisse bercer et ne tarde pas à fermer les yeux, se sentant bien, plongé dans une obscurité de plus en plus verte, d’un vert chaud et rassurant. Thomas se sens à l’abri, en sécurité, comme dans un cocon. La voix du docteur lui parvient comme de très loin, une voix verte qui lui dit des choses que Thomas comprend, sans les entendre.

16 h 30

“Un, deux, trois, Réveillez-vous”.

Thomas ouvre à nouveau les yeux, il se sent bien, en forme. Il se lève. Le docteur lui sourit, lui serre la main, le raccompagne jusqu’à la porte du cabinet et lui dit de ne pas oublier le rendez vous de la semaine prochaine. Thomas le remercie et s’en va, l’esprit léger. Thomas aime son docteur.

16 h 40

Thomas arrive devant sa porte. Il toque à nouveau avant d’entrer. Il rentre dans son appartement, allume la télé sur la chaîne info. Il va dans la cuisine, ouvre le frigo, se sert un verre de jus de pamplemousse. Le présentateur parle d’une disparation, machinalement Thomas monte le son.

“La police est toujours sans nouvelle de la jeune institutrice de 33 ans, Agnès Luyan, disparue depuis 4 jours. Elle a été vu pour la dernière fois à Strasbourg alors qu’elle prenait le train de nuit pour rentrer en Avignon”.

Thomas sursaute, il a pris le même train que cette jeune femme. Elle a peut-être été enlevé et tué. Ils ont pris le même train… Ca aurait pu être lui et pas elle. Il éteint la télévision, ne voulant plus penser à ça, chassant le fait divers de son esprit. Le verre de jus de pamplemousse à la main, il marche jusqu’à ses fenêtres et observe la rue en contrebas. Son verre fini, il retourne à la cuisine. Sans savoir pourquoi, geste inutile, il fouille ses poches. Il ressort de sa poche arrière un petit bout de papier sur lequel figure un numéro de téléphone, juste un numéro. Il retourne le papier, pas de nom, rien, juste dix chiffres écrit par la main d’une femme. Il ne se souvient plus, hausse les épaules, ouvre la poubelle et jette le papier.

Agnès vient de mourir une deuxième et dernière fois.


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 Posted by at 13:06

  2 Responses to “Vert”

  1. Première fois que je lis une de tes nouvelles … et j’aime beaucoup le style !
    Bravo.

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