Everything must end

Edit du 3 janvier : Grâce à de multiples relecture, le texte a été mis à jour et corrigé de pas mal de faute. La version la plus à jour ce trouve sur le gitbook de mon Projet Bradbury, allez y pour y lire une version sans faute !

 

Edit : Concernant le très petit nombre de fautes dans ce texte, vous pouvez dire merci à Ewjoachim qui a pris sur lui et a été mon relecteur ce matin. Et je peux vous dire qu’il a eu du boulot … Malheureusement. Merci encore !

Note avant lecture : Ceci est un premier jet, si j’ai le courage et le temps, je le reprendrais pour améliorer un peu le tout. C’est aussi le premier texte de mon projet Bradbury 2016 !

 

17 juillet. Debout sur le muret qui sépare le toit de son immeuble du vide, il sort son vieil Ipod de sa poche et en tape le code PIN d’une main. De l’autre il se tient à un vieux piquet de métal tordu et rouillé, lamentable vestige du filet protecteur naguère tendu là. Il regarde la ville tout autour de lui comme c’était la dernière fois qu’il pouvait la voir. Dieu, qu’il aime Brooklyn. 17 juillet, après une hésitation, il se souvient de la date du jour qui lentement cours vers sa fin. Il lance la musique d’un clic et appuie rapidement sept fois sur suivant. Trois secondes de blanc. Sa respiration se coupe, dans l’attente. Les premières notes caracolent dans ses oreilles. Puis les paroles ‘All around me familiar faces..’ Il soupire, laisse la musique le bercer. L’écran de l’ipod affiche vaillamment ‘Mad World – Tears of Fears’. La chanson finit, déjà. Il tapote sur stop ne laissant pas le silence entre deux morceaux s’éteindre et descend du muret. « Pas ce soir, ce soir rien ne finit » se murmure-t-il à lui même. Morceau 1230 sur 1716 affiche l’écran.

Son appartement. L’air brûlant et saturé d’humidité rend chaque mouvement épuisant. Tout est moite, tout est lourd. Il rêve d’avoir une climatisation fonctionnelle. Machinalement il essaie de l’allumer, espère entendre le moteur se mettre en marche. Mais non, rien, le silence, enfin si l’on ne tient pas compte des bruits de dispute qui traversent le plancher.  Depuis quinze ans que les Hyperloop sont en services, les villes sont massivement désertées. Pourquoi s’entasser dans un environnement surpollués alors que vous pouvez habiter à 800 kilomètres, en pleine nature, et être tout de même à votre bureau en moins de 20 minutes. Résultat, seuls les gens trop pauvres pour déménager ou se payer un abonnement Hyperloop restent encore dans les villes. Et tout se dégrade. Les banlieues pourrissent à vus d’oeil, rongées par l’absence d’entretien et par les désertions de leur habitants.

Mais il a toujours aimé les grandes villes. Même à l’abandon. Surtout à l’abandon. Ce qui le dérangeait le plus dans les grandes villes, c’était bien souvent ceux qui y vivaient. Maintenant, les choses ont changé, les villes sont vides ou presque. Et puis, il faut bien avouer que de toute façon, son boulot illégal de de consultant épisodique lui permettait à peine de payer son loyer actuel. L’aurait-il voulu, qu’il n’aurait pu aller ailleurs.

Il s’assied lourdement dans le vieux fauteuil rapiécé qui lui tenait lieu de bureau et allume son vieux portable. Un nouvel email. « Vous avez gagné à la loterie de l’année ! Vous gagnez un séjour à l’auberge de la Chouette » Tiens, il semblerait qu’il vaéteint son portable, avoir un nouveau boulot. Il lit l’email jusqu’au bout, identie le lieu de rendez-vous. « Demain matin… », ils sont pressés les bougres. Il va peut-être pouvoir leur soutirer de quoi payer quelques mois de loyer. Mais en attendant, c’est l’heure de fêter ça.

Il se relève, éteint son portable, et le glisse dans sa cachette, dans un espace vide dans le corps de sa hotte de cuisson, juste au dessus des filtres. Son PC sent parfois un peu la friture, mais jusqu’à présent, personne n’a jamais pensé à chercher à cet endroit.

Après avoir tapé quelques coup de manche à balais dans le plafond pour faire taire les cris, il sort, essayant de s’auto-convaincre qu’il a quelque chose à fêter, qu’il ne va pas boire juste pour oublier, que c’est juste pour célébrer sa future paie.

Il pousse la porte du bar. La musique, du vieux blues comme il aime, le salue de quelques notes. Il n’y a que les habitués, ce qui veut dire quasiment personne. Il salue d’un geste, s’assied et attend.
« Hello B, ça fait quelques jours qu’on ne t’a pas vu, tu nous fais des infidélités ? » demande le tenancier en lui apportant une pinte.
« Tu sais bien que tu es le dernier bar ouvert du quartier, George. Que je voudrais, je ne saurais pas où aller. Non. je ne me sentais pas très bien »
« Rien de mieux qu’une ou deux pintes pour soigner tout les maux, la prochaine est pour la maison »
« Voila qui fait plaisir à entendre »

Le patron repart s’occuper de son zinc. B fait durer sa pinte. Mais quelque soit la taille du verre, arrive toujours le moment où il se retrouve vide. Heureusement, Dieu a inventé les barmans. Et son verre est de nouveau plein. La musique le tire vers ses souvenirs, son passé. Plusieurs pintes subissent le même tragique sort que la première.
« Et toi, est-ce que le match de 2030 du Brésil n’est pas le meilleur match des 100 dernières années  ? »
B sursaute, relève le nez de ses souvenirs et de sa pinte. Deux jeunes qu’il n’a jamais vu avant sont attablés au zinc et discutent avec George et deux autres habitués.
« Ne fais pas attention B, c’est Jester, mon neveu, il passe parfois et il est bien trop fan de foot pour son propre bien » lance le patron en finissant de laver des pintes.
« Non mais Tonton, il sera de mon avis, tu verra, alors monsieur B, le match de 2030? »
« Je ne sais pas, je n’aime pas le sport et en 2030, j’étais en prison, alors … »
« En prison ? T’avais fait quoi pour aller derrière les barreaux ? »
B soupire, « Utilisation interdite d’outil de développement informatique »
« Quoi tu veux dire que t’étais un terroriste, que tu faisais exploser des trucs avec ton clavier  ? »
« Non, je voulais juste garder ma vie d’avant les lois de 2022, garder mon boulot et je me suis fais attraper. »
B se lève, signifiant implicitement que la discussion était finie. Le sol tangue un peu, mais ce n’est pas si terrible que cela. Il juge toutefois plus prudent de laisser la dernière pinte vide sur la table. Tenter de la ramener sur le zinc semblait pour le moins risqué pour son intégrité de pinte.
« George tu le met sur ma note, je vais avoir une rentrée là bientôt, ok ?»
« Comme d’hab B, tu paieras quand tu pourras »

Entre le 17 et le 18 Juillet. Il marche lentement sur Union Avenue. La nuit est toujours aussi chaude malgré l’heure avancé. Les étoiles brillent et lui zigzague légèrement. Ce petit con a fait remonter les mauvais souvenirs. Ceux qu’il ne veut pas revivre. Il se revoit il y a si longtemps. Son entreprise de consulting en système expert et expert data scientist fonctionnait bien. Il habitait encore en France, avec sa femme et sa fille. Il trébuche sur un trou dans le trottoir, tente de se rattraper, se cogne dans un mur, s’effondre le long de celui-ci, reste au sol. Les souvenirs se pressent. Sa fille, ses joies. Et puis l’événement. Les choses qui s’accélèrent, les responsables politiques qui légifèrent. L’informatique et l’internet sont devenus hors de contrôle déclament-ils partout. Il faut remédier à cela. Il faut interdire.

Il pleure, par terre, la joue contre le mur.

Il veut se battre, il refuse de tout perdre. Il traverse une frontière, avec sa famille. Résistance des mots. Il continue à utiliser son clavier, pour vivre, pour tenter comme tant d’autres, de faire cesser cette folie. 18 novembre 2023. L’arrestation, les coups, les larmes de sa fille.

Il a vomi sa bière. A quatre pattes, il se traîne sur la route, s’y couche.
« S’il vous plait »
Il attend, les bras en croix sur le bitume, espère entendre un moteur.

Il sort de la station Fulton Street. Le café où il a rendez vous est à deux pas. Sa nuit sur la route n’a presque pas laissé de trace, seulement quelques écorchures sur la joue et les poignets. Bah si il me demande, je dirais que l’on a essayé de me voler hier soir.

18 Juillet. Il s’assoit, commande une boisson dont il n’arrive même pas à prononcer le nom correctement et attend. Un jeune homme, un brushing et mocassin comme il les appelle, entre. Le brushing double-cligne des yeux et parcoure la salle en articulant quelques mots.
Encore un augmenté qui s’est fait greffé de la merde directement sous la peau…
Le brushing le repère. Il doit être satisfait de ce que lui affiche son écran de pupille et il s’approche.
« Bonjour monsieur.. »
« Juste B, s’il vous plait »
« Très bien, bonjour monsieur B »
« Vous avez un boulot pour moi ? »
« Il se pourrait que nous ayons besoin de vos compétences oui, êtes-vous disponible ? »
« Oui, mes tarifs n’ont pas changé, toujours une semaine d’avance »
« Sans problème, voici un badge pour pouvoir passer la sécurité, on vous attend dans une heure pour un briefing, au croisement de Beaver et Pearl »

Il entre sans problème grâce à son badge. À l’accueil, on lui dit d’attendre. Un vigile l’amène dans un bureau d’examen. Après une vérification rapide de son identité grâce à son ADN, on le conduit en salle de réunion.
Une dizaine d’ingénieur totalement paniqués et qui pourraient tous être ses fils ou filles lui expliquent la situation. L’une des activités de l’entreprise est de prévoir les problèmes. Inondation, sécheresse, problème de sécurité sur un produit quelconque, guerre entre deux pays. Une fois que le futur problème a été détecté, l’entreprise agit de façon a maximiser ses profits. C’est l’une des branches les plus rémunératrices de l’entreprise. Jusqu’à il y a quelques semaines. Le système expert utilisé pour détecter ce qu’ils appellent des “situations fortement rentables” ne fonctionne plus. Il tourne dans le vide. Les diagnostics ont tous échoué. Ils ne savent plus quoi faire.
« J’ai besoin d’un accès au programme pour pouvoir commencer. Et d’un bureau où je pourrai travailler, seul »
« Mais monsieur, depuis les lois de 2022, un informaticien autorisé ne peut être laissé seul dans un bureau, ce n’est pas possible » lui répond celui qui doit donc être le chef de projet de cette équipe.
« Je ne suis pas un informaticien autorisé jeune homme, alors ça ne doit pas être si grave »

On lui trouve finalement un bureau. En fait du bureau, on lui alloue tout simplement un open space que l’on vide de tous ses informaticiens. Le jeune chef de projet, Lloyd, avait dit vrai, il n’existe plus de bureau d’informaticien.

Il a presque oublié que les claviers ont perdus quelques touches depuis 2022. Même si les grandes entreprises peuvent payer à l’état des licences de certification leur permettant de former et de faire travailler des informaticiens, les choses ne sont plus comme avant. Les informaticiens certifiés sont comme des fées à qui on auraient coupé les ailes. Il a heureusement pensé à amener un vrai clavier. Rien que posséder un tel clavier peut le renvoyer en prison, mais il y a de moins en moins de contrôle. 21 ans après la promulgation de loi, il n’y a après tout plus vraiment d’informaticiens illégaux à pourchasser.

Il se met au travail.

23 Juillet. Il piétine. Le système expert est construit de bric et de broc, sans aucune élégance, assemblage de bouts de code à peine compris, mais il devrait fonctionner.

23 juillet, chez lui, sur son toit. Il pleut. Le muret est glissant. Il se tient fermement à son ami le piquet. 23 juillet, il appuie trois fois sur suivant. Il retient son souffle. « Ohh, can’t anybody see… » Il recommence à respirer pendant que Roads de Portishead déroule ses notes tristes. 34 sur 1716 affiche son vieil Ipod. La chanson se termine, avant que la suivante ne commence, il appuie sur stop et rentre chez lui.

Lloyd passe parfois le voir pendant qu’il tente de trouver la panne du système. Habituellement il n’aime pas parler avec les informaticiens autorisés qu’il croise. Ils ont tous été formés avec des bouts de savoir, de la connaissance expurgée de ce qui fait la beauté de l’informatique. On ne leur apprend pas à innover, à inventer mais simplement à réutiliser des bouts de recettes qui datent d’il y a bientôt trente ans.

26 juillet. Il isole chaque partie du système, les teste les unes après les autres. Pour aller plus vite, il a ramené un interpréteur Python pour lui permettre de ne pas lancer les tests manuellement. Il le supprime à chaque fois qu’il quitte les locaux de l’entreprise, pour plus de sécurité.

30 juillet. Il n’arrive à rien. Il a passé la journée à tourner en rond sans comprendre ce qui ne va pas. Brushing lui a fait savoir qu’il ne lui restait plus que quelques jours pour résoudre le problème. S’il n’y arrive pas, il sait que l’entreprise ne lui fera pas de cadeau. Elle le livrera à la police. Et cette fois, il finira sa vie dans une cellule. Il regarde le soleil se coucher, illuminer les immeubles de Manhattan. 30, il appuie 10 fois sur suivant, les écouteurs dans les oreilles. Des notes de guitare et puis les paroles « No more tears, my heart is dry » Reckoning Song affiche l’ipod. 535 sur 1716 en sous-titre.

2 août. Il a une idée. Il bricole un prototype pour communiquer directement avec le système expert.

3 août, le système fonctionne à nouveau. Il supprime tout ce qu’il a pu installer sur le poste qu’il a utilisé. Il sait que l’entreprise va auditer son poste de travail espérant qu’il y a oublié des bouts de programmes ou des connaissances qu’elle pourra réutiliser. Tout est propre, il est temps.
« Comment avez-vous fait ? Quel était le problème ? » Lloyd l’attendait devant l’ascenseur.
Normalement il ne dévoile jamais les solutions qu’il a mis en place. Mais là, il est trop fier et puis il aime bien le jeunot.
« Le problème n’était pas dans le code » répond alors B
« Mais alors où ? »
« C’est tout simple, votre système expert cherche des indices de catastrophes pour pouvoir les prédire. Il fait cela depuis des années, des catastrophes encore et encore. Incendies, guerre, inondation, tueur en série, encore et toujours. Il avait simplement attrapé une grosse déprime »
« Mais un programme ne peut pas être déprimé !»
« Peut-être, ou peut-être pas, en tout cas le vôtre, oui »
« Et vous avez fait quoi alors ? Vous lui avez raconté une blague »
« Presque, je lui ai offert l’intégrale d’une bande dessinée humoristique des années 2010, Dilbert. Et j’ai ajouté une routine pour qu’automatiquement il en lise quelques uns, tout les jours »
« Et quand il les aura tous lus ? »
« Alors vous aurez peut être à nouveau besoin de moi »
Lloyd le regarde bizarrement. L’ascenseur ouvre ses portes. Il y entre, appuie sur 1.
« Je comprends pourquoi l’informatique a été interdite, vous êtes dangereux » lance Lloyd alors que les portes se referment.

3 août. Une bouteille d’alcool fort dans la main, il regarde les étoiles debout sur son muret quasi-éternel. La bouteille est vide, il la jette. 3 août, il appuie trois fois. Un piano… et puis une voix «I’m a rabbit in your headlights … Scared of the spotlight» Il tangue un peu sur le muret, se retient. Pas ce soir.

13 septembre. Il est à sa table habituelle au Rocka Rolla. Comme toujours, il lui semble que ses pintes fuient. Il a à peine le temps d’en boire une gorgée qu’elles sont déjà vides. Le neveu, il ne se souvient plus de son nom entre en coup de vent.
« Tonton, tu as vu, ils en ont attrapé un, j’ai vu ça sur twittbook ! »
« un quoi ? » demande George ?
« un informaticien illégal là, il travaillait dans une boite de Manhattan, la police pense qu’il préparait un attentat, surement un truc horrible d’après les journalistes ! »
Soudain il a froid, il tremble. Il fait comme si cela ne l’intéressait pas. Il se lève, trébuche, sort.

Chez lui. Lloyd. Le jeune fou n’a pu s’en empêcher. Il pleure.

14 septembre à l’aube. Il n’a pas dormi de la nuit. Il regarde l’aube se lever. Si tôt, tout à l’air si paisible, si propre. 14, il appuie quatre fois sur suivant. La musique commence. Il la reconnaît « Why do you walk in the dark?  ….Do you pray for the the day? » L’écran de l’ipod affiche Everything Must End – Client. 13 sur 1716.

Il fait un pas en avant.

Les rayons du soleil éclairent le muret.

Fricassée de chatrou

Note de l’auteur  de début d’histoire : Ayant lancé en début de mois et bien naïvement, l’idée  d’écrire un polargeek de Noël,  je me devais de trouver le temps d’en écrire un, même si j’étais le seul de tout mes compères de polargeek à en écrire un. Voici donc ma petite histoire de Noël, longtemps réfléchi, écrite le temps d’une nuit, avec Noisli pour fond musical. J’espère qu’elle vous plaira !

 

Cela faisait bien longtemps maintenant que le repas était terminé. Les assiettes avaient été repoussées vers le centre de la table tandis que les convives semblaient respecter quelques secondes de silence, comme pour apprécier encore un peu leur festin.
“Matthieu, je me suis cru assis à la table d’un grand restaurant, je ne comprends pas pourquoi tu as lâché la cuisine…” lança la plus large des trois personnes assises autour de la table de camping qui trônait au milieu d’un des salons les plus encombrés de la ville.

Un salon-bureau aurait rectifié la propriétaire des lieux. Propriétaire qui justement reposait sa tasse de café.
“Et pour conclure convenablement, comme chaque année, je vous propose que nous vérifions que les douze mois qui viennent de s’écouler n’ont pas gâté notre armagnac”.
“Excellente idée Alana” répondit celui qui ceint d’un tablier de cuisinier, se leva en ajoutant “je vais chercher les verres.”
La seule femme du groupe, Alana, puisque c’était bien elle, se leva et ouvrit ce qui ressemblait à un vieux poste de police anglais bleu. Elle en ressortit une bouteille déjà plus qu’à moitié vide.

“Tu es sure que tu n’en a pas bue toute seule, depuis l’année dernière ?” demanda malicieusement le cuisinier, en se rasseyant à table, trois verres à tulipe en main. “Qu’en penses tu Benoît ?”
Préférant ne rien répondre, Alana se contenta de remplir généreusement les verres.

Chacun l’amena à son nez, goûtant aux arômes boisés de l’alcool. Après quelques instants, Alana leva son verre. “Aux 11 mousquetaires”. Ses deux acolytes levèrent à leur tour leurs verres en portant le même toast.

Quelle était cette étrange réunion, qui se tenait dans un non moins étrange appartement éclairé uniquement par quelque bougies et quelques diodes d’ordinateurs ? Quelle était le sens de ce toast, portés en cette fin de nuit d’un 30 novembre, jour aussi  triste et froid qu’une cave à champignon ? Peut-être aurais-je pu vous le raconter si Benoît n’avait pas lancé un “Alana et pour Cas..”
Le regard noir que lui lança Alana le fit taire plus rapidement qu’une extinction de voix instantanée.
“Je ne veux pas en parler”
Un silence lourd comme un croiseur impérial tomba sur nos trois amis. Les secondes succédèrent aux secondes tandis que l’ambiance se dégradait de plus en plus. Le point tragique, celui qui amène à dire des mots regrettables qui brisent des amitiés, s’approchait dangereusement et personne ne semblait pouvoir l’empêcher.
Et minuit sonna.
Au loin, le carillon sourd d’une cathédrale se fit entendre. Mais le salon, lui s’éclaira subitement de rouge et de vert alors que le silence était remplacé par une version 8bits d’un chant de noël.
“Mais qu’est ce que ?”
“Je les avais presque oublié, ce sont mes octocats de Noël” répondit Alana, en montrant une bonne douzaine de petites figurines en vinyle, disséminées dans l’appartement. Chacune d’entre elle représentait un petit animal étrange mi chat mi-poulpe déguisé qui plus est en lutin de Noël. Et elles brillaient toute d’un mélange criard de rouge et de vert.
“Mais où donc as tu trouvé ces cochonneries ?” demanda Matthieu, trop content d’avoir trouvé un sujet qui ferrait oublier à tous les instants précédents.
“C’est grâce à ma première vraie affaire, la première qui ne concernait pas un vol de compte facebook, une récupération de photo ou un nettoyage de virus.”
“J’aimerais bien savoir comment résoudre une affaire t’as amené à avoir ces … choses dans ton appartement. J’espère au moins que ce ne fut pas ton paiement”.
Alana n’était pas dupe. Elle savait que tout cela n’était qu’une excuse pour oublier la question malheureuse de Benoît. Mais à cet instant précis, la seule chose qu’elle voulait c’était passer à autre chose. Elle aurait accepté pour cela une perche plus glissante que celle que lui tendait son ami.
“Très bien… C’était il y a … dix-sept ou dix-huit mois, en mars ou en avril”.
“Ha oui, cela remonte.. cela faisait à peine plus de six mois que tu avais ouvert ton agence”
“Exactement, je ne savais pas encore que je devrais alors installer mon bureau dans mon appartement et je passais mes journées à attendre le client dans mon petit bureau en hôtel d’entreprise”.
“Ils ont du être content que tu partes vu le nombre de fois que tu as fait sonner l’alarme incendie en fumant dans ton bureau”
“Bon Matthieu tu me laisses raconter ou tu me coupes à chaque phrase ?”
“Ok ok, vas y.. et fais passer la bouteille, nos verres sont vides”.
“A la boire aussi vite, elle ne tiendra pas beaucoup d’année..”
Les verres furent pourtant à nouveau remplis et Alana se plongeant dans ses souvenirs.
“C’est dans de tel moment, que ça me manque vraiment … ”
“Oui, mais moi je suis content de ne plus avoir à puer la clope à chaque fois que je passe chez toi ,donc arrête de te lamenter sur le plaisir qu’on éprouve à se tuer à petit feu et commence ton histoire”.
“Il faut toujours que je me sacrifie pour vous…. donc..”

A l’époque je fumais encore. Je me souviens, quelques temps avant que cette affaire me tombe dessus, la petite équipe de développeurs web qui avait ses bureaux juste à coté du mien s’était plains aux gestionnaires des locaux et l’on m’avait une fois de plus officiellement signifié que fumer était interdit dans l’immeuble.

Ce jour là, j’attendais donc mes futurs clients en perfectionnant mon approche marketing de mon discours de présentation…
“Ouais tu jouais à Team Fortress quoi”, lança moqueur Matthieu
Alana repris, ignorant l’interruption :
“Alors que je perfectionnais mon discours marketing de présentation, ils me contactèrent par téléphone. Cela ne faisait que quelques mois que j’avais démarré du coup, sans plus d’information que ‘nous avons un problème’, je m’étais proposé d’aller les rencontrer.

La première chose que je me souviens à propos de leur bureau, c’est de m’être dit qu’eux, ils avaient des sous. Leur bureau, un grand open space, aurait pu contenir quatre fois mon appartement et mon bureau tout entier était plus petit que leur placard. J’avais l’impression d’être retour dans ma vie d’avant. Grand bureau, baie vitrée, salle de détente avec console de jeux vidéos, même les pistolets nerfs, tout y était.

Et comme je m’y attendais, c’était une jeune startup qui démarrait. Le patron, qui n’y connaissait visiblement pas grand chose à l’informatique et qui en plus avait le culot d’avoir presque dix ans de moins que moi me raconta avec force détail et un plaisir visible mais non partagé “leur aventure merveilleuse”.

Tout avait à priori commencé 5 mois plus tôt, en décembre lors d’un startup week-end. Il y était allé avec un de ses amis pour faire mûrir son projet de site web social révolutionnaire LifeGame. Il y avait rencontré ce qui allait devenir le noyau dur de l’entreprise. Après avoir brillamment été élu meilleur projet du week-end, “le meilleur projet que le jury est jamais vu” si je cite ses mots, ils avaient lancé leur société à coup de love-money et s’apprêtaient à mettre en ligne une alpha de leur site pour pouvoir démarrer une levée de fond.

Tandis qu’il me servait son conte de fée, je voyait ses yeux briller en imaginant la piscine de dollar qu’il allait lever.

Mais, ils étaient victime d’espionnage industriel, là encore je cite ses mots. Alors qu’ils allaient annoncer en grande pompe leur alpha, ils furent pris de vitesse. Une autre startup, une entreprise lyonnaise annonça avec force capture d’écran, le lancement d’une alpha reposant exactement sur la même idée.

Rien de bien mystérieux pensais-je alors. Si leur idée était bonne, n’importe qui regardant leur vidéo de pitch pouvait s’être lancé sur un projet parallèle. ”

“Et c’était quoi leur projet ?” demanda Benoît.

“Une start-up issu d’un start-up week-end, avec un projet qui parle de réseau sociaux révolutionnaire.. tu crois que j’ai fait attention aux détails ?”
Alana se rendit compte qu’elle avait été un peu trop sèche.
“C’était un truc du genre, faire comme si la vie réelle était un jeu de rôle, en créant des quêtes pour tes amis, comme faire à manger pour notre prochaine soirée, d’où leur nom.

Quand je leur suggérais qu’il était très possible que ce ne soit pas de l’espionnage industriel, mais juste de la récupération suite à leur communication, ils me montrèrent les designs qu’ils avaient imaginés pour leur site et ceux des lyonnais. Et effectivement il n’y avait aucun doute. Le site des lyonnais était un plagiat brutal et total.

Je me rendis donc compte qu’ils avaient vraiment besoin de moi et que c’était vraiment une affaire intéressante. Pourtant cette affaire a failli s’arrêter là lorsqu’ils me proposèrent de travailler pour un tiers de mon prix en arguant que grâce à eux j’aurais une référence de poids, que c’était une chance pour moi de pouvoir les aider, etc etc …”

“Comment les as tu décidé à te payer plein tarif ? Grâce à ta grande science de la stratégie commerciale ? ” ironisa Matthieu

“Continues comme ça et la prochaine fois, je ne t’invite pas à manger” riposta Alana
“Comme c’est moi qui fait à manger, si je ne suis pas là, vous n’allez pas manger grand chose.. ou pire.. un truc que tu auras essayé de préparer toi” contra Matthieu.
“Humpf… Pour en revenir à mon histoire, je n’ai rien eu à faire. Les lyonnais ont ouvert une page facebook avec d’autres exemples de pages de leur futur site, et ces nouveaux visuels étaient eux aussi intégralement copiés sur ceux de LifeGame.

Une fois mon chèque d’acompte touché, et mes loyers de retard payé, je m’étais mis au travail. Je me figurais que ça allait être rapidement plié. J’avais alors tout  tout de suite pensé à un stagiaire qui aurait voulu se faire un peu d’argent ou un ex employé. Mais les plagiat étaient basés sur des designs très récents et LifeGame était trop jeune pour avoir viré des gens. J’imaginais un virus, développé tout exprès pour l’occasion, qui aurait volé le code source et les design de LifeGame.

Mais rien de toutes ces pistes n’aboutirent.

Pas de virus, pas d’employés mécontents, pas de firewall mal configurés, pas de serveurs de test ou de gestion de code source en libre accès sur internet.

Rien.

Je commençais à me dire que je n’étais pas faite pour ce métier et que je ferrais mieux de me contenter de la version informatique de la traque de maris volage, lorsque j’appris qu’une start-up lilloise attaquait pour piratage et vol de propriété intellectuelle une société bordelaise. ”

“Et le rapport avec tes poulpes Alana ? ”

“Tu n’as pas deviné Matthieu ? ”

“Je ne suis pas détective informatique moi … ”

“Le rapport est très simple, la start-up lilloise avait participé au même start-up week-end parisien que LifeGame. Ce fameux start-up week-end de décembre.

Une fois que j’eus compris que le point de départ de l’arnaque se trouvait être ce fameux start-up week-end, ce fut facile de démêler les choses.

Parmi les sponsors de l’édition parisienne, il y avait Github et il y avait donc ces goodies. Des Octocat déguisé en lutin de noël, pour être raccord avec la période.

Et ces petites babioles étaient plus que de bêtes petites sculptures de vinyle. Elles pouvaient se configurer par une petite interface web pour par exemple être verte quand il n’y avait pas de bugs assignés à un développeur ou rouge lorsque les tests automatisés échouaient.”

“Tu es en train de nous dire que c’est Github qui avait piraté ton client et la société lilloise ?” réagit Benoît.

“Non, c’est uniquement les octocats qui ont piraté Lifegame. Elles étaient programmées pour chaque nuit envoyer sur un serveur git tiers tout les repos privés auxquels avaient accès les développeurs.”

“Mais qui a fournit ces mochetés indiscrètes?” demanda Matthieu

“Un des membres de l’organisation du Week-end. Il a fait croire que c’était des goodies officiels et ensuite il a revendu les accès au serveur git pirate. Ce qui expliquait le vol de deux des projets de ce start-up week-end là”.

“Tout s’explique, sauf la question principale. Comment ces octocat sont arrivés chez toi?”

“J’allais y venir Matthieu. En fait, je les ai demandé en plus de mon paiement. Je voulais m’amuser avec, voir ce que je pouvais faire en les bidouillant. Mais je n’ai jamais eu le temps et ils ont finis dans un carton, quand j’ai du libérer mon bureau pour l’installer ici, dans mon appart. Ce n’est qu’il y a quelques mois qu’en fouillant pour retrouver un vieux papier, je suis tombé à nouveau dessus. Et je me suis dit que ça serait rigolo d’avoir des octocats de l’avent, qui me chantent chaque nuit à minuit une chanson de noël”.

“Et donc ?” ajouta Matthieu

“Donc quoi ?”

“Toutes les histoires ont une morale, c’est quoi la morale de ton histoire ?”

“Hum..” Alana réfléchit quelque secondes ..

“La morale de l’histoire, c’est que nos parents, quand on été petit avaient raison.. On ne doit jamais accepter un cadeaux d’un inconnu” Conclut-elle en souriant.

 

 

Note de l’auteur  de fin d’histoire : Concernant le titre, vous devez vous demander d’où vient le mot chatrou. C’est en fait la façon dont on appelle un poulpe dans cuisine antillaise. Je trouvais que le mot allait très bien pour définir les octocats de Github (et je n’aurais pensé trouver un mot contenant le mot chat et désignant un poulpe .. une fois que je l’ai découvert, je ne pouvais pas ne pas l’utiliser)

Piratage en blouse blanche (épisode 4, The FINAL)

Comme annoncé sur twitter voici le quatrième et dernier épisode de mon premier PolarGeek, quand je vois que j’ai écrit le premier épisode le 24 janvier 2010, je me dis que j’ai vraiment, mais vraiment été long pour écrire les épisodes suivants … Enfin, j’espère que vous prendre autant de plaisir à lire ce dernier épisode que ce que moi j’en ai pris à l’écrire. (D’ailleurs je me suis tellement amusé à me remettre dans la peau d’Alana que je pense que je vais réfléchir à un deuxième polargeek avec elle 🙂 ). Je profite de ce petit chapeau introductif pour remercier ma chérie qui a eu pour difficile tâche de relire chacun des épisodes et qui a tenté de corriger toutes les fautes que je pouvais y laisser. (Si vous en trouvez encore, c’est simplement qu’il y en avait trop pour qu’elle les trouve toutes 🙂 ). Avant de me lancer dans un nouveau polargeek (en espérant qu’il ne me prenne pas 3 ans à nouveau), possible que je retravaille celui-ci et que je le publie en un seul billet .. A voir .. Sur ce, bonne lecture !

 

Et comme Matthieu n’avait pu m’accompagner, j’avais du cette fois-ci affronter les transports en commun pour me rendre sur place. Les presque deux heures qu’il m’avait fallu pour arriver jusqu’à l’immeuble de LearnMore n’allait sûrement pas améliorer l’humeur de Carpendar. Murphy avait l’air de m’avoir à la bonne…
Carpendar me fit lui bien attendre une heure à la porte de son bureau, heure que je passais, comme les deux précédentes, à essayer de comprendre, de trouver une explication. Enfin, il me fit entrer dans son bureau. Il était debout, face à la fenêtre, regardant au loin. Il se retourna quand j’entrais. Je voulus parler, poser une question mais le regard qu’il me lançait me coupa les mots. En une seconde, mon imagination débridée me fit voir ce qui pourrait se passer si Carpendar était un maniaco-dépressif refoulé et que ce nouveau piratage l’avait fait complètement disjoncté.
“Vous avez deux semaines Mademoiselle Oscar”, me lança-t-il. “Si vous n’avez pas de réponse satisfaisante à m’apporter, LearnMore et le groupe Horizon vous attaqueront en justice. Vous ne nous en relèverez pas et vous passerez le reste de votre vie à tenter de payer les dommages et intérêts que vous nous devrez. Monsieur Tave vous attend, au revoir”.
Et il se retourna à nouveau, regardant dans le vague, attendant que je m’éclipse.

Le temps passé dans l’ascenseur me permit de reprendre un peu mes esprits. La boule d’incompréhension, de honte et de stress qui me serrait les entrailles ne m’empêchait presque plus de réfléchir. Qu’est-ce qui s’était passé ? Qu’est-ce que je n’avais pas vu ? Toujours les mêmes questions depuis presque 4 heures maintenant.

Quand j’arrivais dans le bureau de Tave, celui-ci était presque aussi catastrophé que moi. “Si vous ne trouvez pas de solution d’ici deux semaines, Carpendar me vire pour faute lourde et négligence”, me dit-il les mains tremblantes et le regard terrifié. “Et il a promis qu’il me traînerait moi aussi en justice. Nous avons donc intérêt à trouver votre pirate. Il va falloir que l’on reprenne tout pour trouver ce qui m’a échappé. Tout d’abord Mademoiselle, je crois qu’il faut que je sois totalement franc avec vous”, confia Tave d’une petite voix pleurnicharde. “Mais vous devez me promettre de ne rien dire à Monsieur Carpendar”, rajouta-t-il. J’acquiesçai en levant les yeux au ciel.
“Voilà, lorsque les piratages ont commencé, je me suis rendu compte que le mot de passe du compte administrateur principal n’avait pas été changé au moment où l’ancien administrateur réseau, Monsieur Bates, avait cessé de travailler pour LearnMore. Plus grave, son compte utilisateur sur l’application Nbates, qui avait lui aussi les droits administrateurs, n’avait pas été désactivé. J’en ai déduit que c’était lui le responsable. J’ai donc changé le mot de passe du compte administrateur principal et j’ai désactivé son compte. Je lui ai également écrit un mail pour lui dire que je savais ce qu’il avait fait et que s’il recommençait, il aurait des problèmes. Je n’ai jamais eu de réponse mais quand les piratages ont recommencé, j’ai paniqué et je n’ai plus osé en parler.”
Je ne sais pas comment je réussis à ne pas lui planter mes ongles dans les yeux ou à partir dans un grand fou rire hystérique. Et sa tentative d’imitation du regard du Chat potté n’avait pas vraiment pour effet de me calmer. Je dus me répéter de nombreuses fois qu’en prison il n’y avait pas de connexion Internet pour réussir à garder mon calme.
“Vous êtes un abruti, cela, je n’avais pas réussi à le retenir.
– Mais je…, commença-t-il, d’une voix pathétique.
– Stop, je ne veux rien savoir, vous avez fait votre boulot de la manière la plus merdique possible et comme un gamin, vous avez espéré qu’en cachant vos conneries sous le tapis, cela ne se verrait pas. Et à cause de vous, je risque de perdre mon job. Vous êtes un véritable abruti, point. Maintenant, il va falloir arriver à comprendre comment il récupérait les mots de passe…. Je réfléchis quelques secondes. Vous avez bien laissé les configurations du VPN telles que je les avais faites ?
– Oui.
– Nous pourrons au moins voir d’où viennent les connexions. Maintenant montrez-moi la procédure de modification d’un mot de passe.
– Bien, me répondit-il. Vous voulez que je modifie quel mot de passe ?
– Peu importe, celui de l’administrateur par exemple, mettez celui-ci. Je griffonnais rapidement une suite de 17 caractères.”
Tave commença par aller modifier l’application comme je m’y attendais. Et puis il ouvrit un fichier Excel présent sur le réseau. Un fichier nommé Maitre_Des_Clés.xls et qui contenait…. Mon Dieu… Tous les mots de passe en clair. Alors que je tentais de pas mourir d’une attaque là tout de suite, il alla tranquillement à la ligne administrateur applicatif et modifia le mot de passe. Puis sauva le fichier. Et se retourna fièrement vers moi.
– “Voilà c’est fait !
– Mais… Vous venez de mettre le mot de passe dans un fichier en clair ?
– Oui, c’est la procédure. C’est pour ne pas être bloqué si on venait à en oublier un ou si la personne qui les connaît était indisponible à un moment où il faudrait les utiliser. C’est un dispositif de sécurité vous voyez ?
– De sécurité ! Je savais que ma voix montait dans les aigus, mais c’était trop dans la même journée. Mais vous êtes totalement débile ! C’est comme cela qu’il a toujours eu les mots de passe votre Monsieur Bates là !
– Ne m’insultez pas ! Et ce n’est pas possible, ce fichier est sur le serveur de sauvegarde et ce serveur n’est pas accessible à travers le VPN, il faut être branché physiquement dans l’entreprise.
– Donnez-moi un accès physique à la machine, nous allons voir !”
Je fulminais littéralement. La colère mène à la haine et la haine à la souffrance, je ne le savais que trop bien, mais là, ce n’était pas possible d’étouffer ma colère. Alors que je le suivais dans les couloirs de LearnMore, impatiente de vérifier que j’avais raison, je cherchais une Lucky Strike dans mes poches.
“Vous ne pouvez pas fumer ici !, me lança-t-il lorsqu’il vu ma Lucky alors qu’il se retournait pour vérifier que je le suivais bien.
– Je ne compte pas fumer, cela me calme de l’avoir entre les doigts, c’est cela ou vous étrangler lentement avec un câble”. Vu le regard qu’il me jeta, j’eus presque alors l’impression qu’il me croyait capable de mettre mes paroles à exécution.
Nous arrivâmes enfin dans la salle blanche du bâtiment. Comme beaucoup de salles blanches que j’avais pu arpenter, elle était à la fois bordélique et sur-dimensionnée pour les besoins de l’entreprise. A croire que cela flattait l’égo des DSI d’avoir autant de puissance sous le pied, même si ce n’était pour ne pas l’utiliser. Enfin, ce n’était pas le moment de rêver à ce que je pourrais faire avec la puissance de ces beaux bébés. Tave, sûr de lui, enfin autant que possible, m’amena jusqu’à une console administration de baie. Consultant le post-it collé sur le montant de la baie, il retrouva les login et mot de passe du serveur de sauvegarde et s’y logua.
“Je ne comprends pas pourquoi vous voulez un accès physique sur le serveur, je vous dis qu’il n’est pas accessible à partir du VPN.
Sans répondre, j’ouvrais un navigateur Web et tapais rickrolled.fr. Lorsque la page Web s’ouvrit, je me retournais.
– Et voilà.
Je vis au regard qu’il me lança qu’il ne comprenait rien.
– Le serveur de sauvegarde a accès au net. Je vous parie que l’on va trouver, bien caché, un petit programme qui envoie par mail, à intervalle régulier, le fichier que vous avez modifié.
La lumière se fit dans son esprit et il se décomposa un peu plus que ce qu’il ne l’était déjà.
– Oh mon Dieu… Que va-t-on faire ?
J’avais presque envie de citer un dessin animé de ma jeunesse, à la place je me contentais de sourire.
– Le contrer.”
Quelques heures plus tard, j’appelais Matthieu.
“Dis, tu veux bien me rendre un service ?
– Ça dépend.
– J’aurais besoin que tu me prêtes le van pour quelques jours.
– Hum OK mais ça va te coûter un dîner.
Je réfléchis à peine.
– D’accord, mais tu me l’amènes devant LearnMore.
– T’exagères ! Bon j’arrive. Mais t’as intérêt à me le rendre dans l’état où je te le prête.”

Des coups tapés sur la porte arrière du van me réveillèrent en sursaut. Me levant tant bien que mal de la couchette aménagée sur l’un des côtés, je regardais à travers la vitre teintée. C’était Matthieu. Je lui ouvris la porte arrière et le fis entrer rapidement.
“Non mais ça va pas, tu veux qu’il repère le van ?
– Merci je vais bien et toi ?
Il me lança un regard dubitatif.
– Tu es restée dans mon van depuis trois jours ? Non stop ? Parce que je crois que t’aurais besoin d’une douche.
– Oui mais je peux pas me le permettre, la douche ça attendra que j’ai pris ce fumier sur le fait.
– Écoute, il n’est même pas sept heures du mat, tu crois vraiment qu’il va faire ce que tu attends qu’il fasse de si bonne heure ? Je suis venu en bagnole, fait un saut chez toi et profite d’une heure pour redevenir humaine.
– Comment ça redevenir humaine ?
– Non mais c’est juste un conseil hein, je surveille à ta place si tu veux et à ton retour tu m’expliqueras pourquoi tu surveilles la maison d’un inconnu.
– Non, je ne préfère pas m’absenter, je suis sûre qu’il va justement partir à ce moment là. Et puis bon, si la couchette n’était pas aussi inconfortable, je n’aurais pas autant l’air d’une zombie.
– Tu ne te plaignais de la couchette il n’y a pas si longtemps et pourtant à l’époque on était deux à y dormir.
Un ange passa, lentement, très lentement. Un deuxième le suivit.. Le troisième arrivait lorsque je me décidais.
– T’as raison, je vais aller prendre une douche rapide, appelle-moi s’il bouge de chez lui et suis le.”

Murphy me laissa tranquille pour cette fois. Et moins d’une heure plus tard, j’étais de nouveau assise dans le van de Matthieu à attendre que le pirate du dimanche que je surveillais depuis trois jours fasse ce que j’attendais qu’il fasse.
“Bon tu m’expliques ?” osa Matthieu.
Je lui expliquais donc. En version rapide. Les piratages à répétition, mon incompréhension et puis la révélation. Il récupérait les mots de passe grâce à un programme de sa confection qu’il avait mis sur le serveur de sauvegarde. Il l’avait bien caché mais j’avais fini par le trouver. Il envoyait le fichier des mots de passe tous les jours à 17h30. L’heure était bien trouvée, cela permettait de ne pas laisser de traces trop visibles. Une fois que j’avais compris sa façon d’avoir les accès, il n’y avait plus de mystère. Il se connectait ensuite sur le VPN puis à travers celui-ci à tout ce qu’il voulait.
“Mais cela ne m’explique pas ce que l’on fait ici ? rétorqua Matthieu.
– J’allais y venir, tu le saurais déjà, si tu ne m’avais pas coupée.
Matthieu leva les yeux au ciel, mais ne dit rien.
– Avoir compris comment il faisait ne suffit pas, il faut que je le prenne sur le fait. J’ai étudié les logs du VPN. Les seules connexions que je n’ai pu relier à des domiciles d’utilisateurs autorisés proviennent de fast food qui se trouvent à proximité de chez lui. Il est très prudent, il change de lieu à chaque fois et n’utilise jamais un point d’accès à moins de dix kilomètres de chez lui. Mais cela ne suffira pas pour qu’il s’en sorte. Parce que je lui ai tendu un piège.
Je laissais passer quelques secondes pour ménager mes effets.
– Je suis sûre qu’il n’y résistera pas. J’ai demandé à son incompétent de remplaçant de lui écrire un e-mail. Celui-ci lui le supplie d’arrêter de venir modifier des questions. Il lui dit que sinon il va perdre son emploi, qu’il va être attaqué en justice par LearnMore, etc. En plus de cela, je lui ai fait modifier tous les mots de passe et cela sans arrêter le petit programme qui envoie le fichier des mots de passe. Je suis sûre qu’il ne résistera pas à faire virer Tave. Et au moment où il se loguera sur le système, je loguerais tout ce qui se passe sur la borne Wifi de l’endroit d’où il se connectera. Et hop, allez en prison, ne passez pas par la case départ, ne recevez pas 20 000.
– Hum, et ça n’aurait pas suffit de simplement lui interdire de se connecter en arrêtant son truc qui lui envoyait les mots de passe ?
– Oui, j’aurais pu faire ça, mais ses anciens employeurs ne pourraient pas le traîner en justice et qui sait, il a peut-être d’autres petits programmes fouineurs qui tournent sur d’autres machines…
Matthieu sourit doucement.
– Dis plutôt que tu veux l’avoir, que tu veux qu’il sache que tu as compris et que c’est toi qui a gagné totalement.”
Ne préférant pas répondre, je me concentrais sur la surveillance de celui qui était devenu mon ennemi.

Quelques heures plus tard, alors que je somnolais à nouveau seule dans le van, il finit par se manifester. Sa voiture, un peu trop voyante, typiquement dans le mode je fais ma crise de la quarantaine alors que je vis encore chez maman, sortit doucement de son garage.
“Viens voir maman”. J’embrayais lentement et me mis à le suivre espérant que cette fois c’était la bonne et qu’il n’allait pas acheté son pain ou faire des courses comme lors de ses précédentes sorties. Mais il semblait que j’avais de la chance. J’appelais Tave sur son portable.
“Je crois que c’est pour bientôt. Préparez-vous à  faire ce qu’on a prévu quand je vous le dirais.
– Bien, j’espère que votre stratagème va marcher, s’il modifie encore une fois les choses et que Monsieur Carpentar apprend que nous l’avons laisser faire volontairement, nous sommes cuits”, me répondit-il visiblement terrorisé.
Et c’était vrai. Obnubilée par la sensation de la traque, par l’envie de gagner, je me demandais, à présent que les conséquences possibles m’apparaissaient clairement, si je ne m’étais pas laissée emporter.
“Ça va marcher, ne vous inquiétez pas, soyez juste prêt à activer la nouvelle configuration du VPN à mon signal. Restez en ligne, il se gare.”
Il se garait en effet sur le parking d’un fast food. Il sortit de sa voiture, laptop sous le bras.
“Banco”, murmurais-je. Je savais que je souriais. Il était à moi, ma proie.
Garant le van un peu en vrac, je me dépêchais de rentrer dans le fast food et de m’installer à une table. Bates faisait la queue, comme si rien n’était. J’en profitais pour vérifier que j’enregistrais bien toutes les communications qui passerait par la borne d’accès Wifi du fast food.
“Tout est bien en place, Tave ? Ça va commencer, tenez moi au courant.
– Oui oui, je surveille, je surveille.”
Il était terrorisé, j’espérais qu’il n’allait pas me lâcher. Je lui donnais l’IP du point d’accès du fast food et lui demandais d’attendre.
Bates s’assit, posa son plateau, ouvrit son laptop.
“Ça commence.
J’observais mon écran, regardant le peu de trafic Wifi. Il se connecta enfin à la boite mail qui recevait les mots de passe.
– Il a les mots de passe Tave, préparez-vous.
– Je suis prêt, je ne vois rien de mon côté.
Je scrutais mon écran.
– Là ! Il se connecte au VPN, Tave, vous le voyez ?
– Oui, je vois sa connexion, il se connecte au backoffice, il va se loguer.
– Attendez qu’il se soit logué.
– Il y est, je regarde où il va. Tave s’affola. Il va dans la partie de nettoyage de l’application, qu’est-ce qu’il veut…
Je savais ce qu’il voulait faire, supprimer la totalité de la base. Je coupais Tave.
– Coupez tout, maintenant !”
Je n’eus pas besoin de savoir qu’il avait fait.
Le générique d’un vieux dessin animé, dont le personnage principal portait le même nom que moi résonna dans le lieu. Je souris en imaginant ce qu’il y avait affiché sur son navigateur à ce moment là. Une page Web vide, avec au centre “You Got Owned by Alana”.

Je me levais, rejoignis sa table.
“Bonjour Monsieur Bates. Je pense que nous avons à parler tous les deux.”

Un pub. L’un de mes pubs préférés. Calée au fond de la salle, à une petite table qui était devenue ma petite table, bercée par la Guinness, je me laissais noyée par le bruit ambiant et la musique un peu trop forte tout en observant les gens.
“Je savais que je te trouverais ici, tu viens toujours ici quand tu déprimes et que tu ne veux pas parler aux autres.
Matthieu se tenait en face de ma table, un air vaguement soucieux sur le visage.
Je finis le fond de ma pinte avant de répondre.
– Je ne déprime pas du tout, je médite en observant les gens. Regarde la table du fond par exemple, dis-je en montrant une table de quatre occupés par un couple et leur petite fille. Elle doit avoir quoi deux ou trois ans et elle est déjà attablée dans un bar. Et lui est complètement accro à son téléphone, ça en est risible. Je suis quasi sûre que c’est pour ça qu’ils sont à une table près des fenêtres, pour pouvoir capter la 3G.
Matthieu secoua lentement la tête avant de s’asseoir en face de moi.
– Vas-y, fais la maligne, mais je sais très bien que ça va pas. Et, j’avoue que je ne comprends pas pourquoi tu déprimes. La dernière fois que l’on s’est parlés, tu  avais réussi à attraper ton pirate de serveur, il se passe quoi ? Il a été plus malin que prévu ?
Je le fusillais du regard tout en faisant signe au serveur irlandais de m’amener une nouvelle pinte.
– Non, il n’a pas été plus malin. Je l’ai coincé, et avec la manière.
– Oui je sais, tu nous avais raconté. J’aurais bien voulu être là, mais alors qu’est-ce qui ne va pas ?
– Je l’ai revu, lors de mon dernier passage chez LearnMore.
– Ah bon ? Qu’est-ce qu’il faisait là-bas ?
– Je vais te dire, quand il m’a croisé, il a tenu à me l’expliquer, tellement il jubilait.
Je descendit une grande goulée de bière et repris mon souffle.
– En fait, après s’être fait virer, il s’est fait embaucher par une boite concurrente de LearnMore. Elle n’était pas au courant qu’il s’amusait à pirater LearnMore, mais ce salaud a abouti à un accord avec LearnMore
– Ah ?
– Oui, il ne le poursuive pas mais en échange il devient leur taupe là-bas. Il récupère des informations, fait en sorte qu’il y ait sans arrêt des petits problèmes, etc. Et le pire, et il était tout fier de me l’annoncer, c’est que LearnMore lui a fait un joli petit chèque en plus, pour s’assurer de sa loyauté.
– Mais merde, c’est pas possible, tu vas faire quoi ?
– Rien.
– Comment ça rien ? Tu ne peux pas laisser passer ça Alana !
– Parce que tu crois que ça me fait plaisir ? Quand il m’a dit ça, je suis de suite allée voir Carpentar, pour lui dire que j’allais rendre publique toute l’affaire. Mais il m’a menacée de poursuites, de destruction complète de ma réputation. Et je ne peux pas me le permettre. Je ne suis pas de taille. Leurs avocats me détruiraient, je n’aurais plus jamais aucun client, plus personne ne voudrait même m’avoir en tant que salariée…
– Saloperie.
– Pas mieux.
– Allez, je t’offre la prochaine.”

 

Bonus Track du DVD polar geek, les références des trois premiers épisodes

Bon alors, comme je n’ai pas eu le temps de beaucoup poster depuis lundi, un petit billet rapide listant les petites références plus ou moins obscures qui se sont glissées dans les trois premiers épisodes de mon PolarGeek.

Petites précisions à propos des références, quand c’est Alana qui les donne directement, à travers une pensée ou un dialogue, je m’oblige à n’utiliser que des références qu’elle peut avoir, histoire de rester un peu logique, tout de même.

L’épisode 1 était un peu trop court pour pouvoir s’amuser à mettre des clins d’œils (à part l’histoire des chocolatines ..:) ). Il n’y a donc qu’une référence aux fauteuils déco starwars.  Bon, en fait, je ne vais pas relever toutes les références à StarWars plus ou moins explicite, ça serait vous faire injure. Et rallonger artificiellement mon billet.

Pour l’épisode 2 :

  • Casey Pollard, c’est un petit clin d’oeil à Cayce Pollard, l’héroïne d’identification des schémas de William Gibson (un de ses chefs d’œuvres)
  • LearnMore, c’est directement relié à BuyMore, le magasin qui occupe une place centrale dans la série Chuck.
  • Le bonnet Domo Kun, je vous invite à aller le voir sur thinkgeek (le liens direct vers le bonnet) .

Pour l’épisode 3 :

  • Jack, qui apparaît dans le premier dialogue entre Alana et Mathieu est une référence, bien entendu, mais mystère, je ne vais pas non plus pas vous dévoiler tout de suite qui est Jack…
  • ‘Je ne dis pas que c’est pas injuste, je dis que ça soulage’ est une citation des tontons flingueurs, de Théo, pour être exact.
  • Evey, le nom de la chienne de Mathieu, c’est bien entendu tiré de V pour Vendetta.
  • La mention du scout ou du Alana was explosed by grenade → Team Fortress 2 (où je suis un très mauvais joueurs), mais ce n’est pas et de loin, la première fois qu’Alana en parle.
  • Tout plein de références directes à StarCraft 2, Zerg, Protoss et autres ..

Piratage en blouse blanche (épisode 3)

Quatre jours maintenant que j’étais plongée dans l’audit du code d’e-learning. Enfin disons plutôt cinq jours, si j’en crois le tac que j’ai entendu quand j’ai commencé mon dernier, enfin presque dernier, expresso.

Et mon dieu, j’ai rarement vu une application aussi mal développée. Quand je parlais de garagistes à propos de certaines SSII, je crois que j’étais en dessous de la vérité. J’ai déjà listé des dizaines de failles possibles, de trous de sécurité si grands qu’on pourrait y faire passer des troupeaux d’éléphants… J’avais vraiment l’impression de remonter un fleuve de merdes codifiques depuis que j’avais plongé mon nez là-dedans.

“Mais…”, je ne pus retenir une exclamation, m’attirant le regard courroucé de mon Dark Vador Bubble Head, réveillé en sursaut alors qu’il rêvait de conquérir la galaxie et de faire cuire à la broche des petits lutins verts.

Pourquoi, mais pourquoi celui qui avait codé cette appli avait trouvé intelligent de faire générer en javascript des bouts de requêtes SQL exécutées sans vérification sur le serveur ? Je n’avais plus qu’à rajouter un item dans mon long long long rapport de failles et faire un petit patch rapide.

De longs couloirs dégueulasses et sombres. A ma droite, Drak courait en clopinant, lâchant un juron douloureux de temps en temps, visiblement mal en point. A ma gauche, Risfil, qui n’a plus rien de l’elfe propre sur lui qu’il était encore il y a quelques heures. Je ravale mes larmes en pensant à Fyx, notre barde qui doit servir de festin aux créatures qui nous sont tombées dessus… J’entends encore son dernier cri lorsque ces monstres l’ont fait tomber à terre et ont commencé à le dévorer, alors qu’il était encore vivant… Nous n’aurions pas du accepter la mission que l’encapuchonné nous proposait. Dès le départ, je savais que c’était trop bien payé pour être honnête. Et les morts ne profitent pas de leur argent. Si je devais mourir, ça ne serait pas seule. Je me retournais écartant les bras tout en psalmodiant les premiers mots de mon plus puissant sortilège. Le pouvoir se rua dans mes veines, électrisant mes cheveux, tandis que la magie hurlait d’impatience, attendant que je prononce le dernier mot de mon sortilège, attendant d’être libérée et de…

Je reconnu rapidement la sonnerie qui me vrillait les tympans comme étant celle de mon smartphone. Le retrouver ne fut pas une aussi mince affaire.
“Allo ?
– Hum, excusez-moi Monsieur le zombie, j’ai du me tromper de numéro…
– Fais pas le con Mathieu, tu me réveilles.
– A 15 heures ?
– J’ai bossé tard.
– Ok, tu as le temps pour un ciné avec tes vieux potes ?
– Pas cette fois, non, faut que je m’y remette.
– Ok, tant pis, passe le bonjour à Jack.”

Avant que je n’ai pu répondre de la répartie la plus cinglante que j’eus été capable de trouver au saut du lit, ce fourbe avait déjà raccroché. Tant pis. Je trouverais bien l’occasion de me venger. En attendant, je récupérais Jack qui était tombé de notre lit, je l’adossais à nouveau aux coussins et rallumais la machine à expresso.

Je vous ai déjà dit que je détestais les lundi ? Et bien, c’est encore pire lorsqu’ils arrivent après un week-end passé à auditer l’un des logiciels le plus mal codé de l’histoire de l’humanité. Cette appli était une telle catastrophe que sur les dernières heures j’aurais préféré faire n’importe quoi, même des logiciels de gestion d’assurance en WinDev plutôt que continuer à explorer ce code…

“Bonjour Messieurs, j’ai donc procédé durant la semaine dernière à un rapide audit non exhaustif de votre application”. Carpendar n’avait malheureusement pas profité de la semaine pour redécorer son bureau. J’avais l’impression que chacune des photos de lui me regardait tandis que j’exposais le résultat de mes recherches au petit comité qui m’écoutait. “Je dis non exhaustif parce que vu la somme de problèmes que j’ai trouvée…”, petit signe vers le gros rapport posé sur le bureau du DG, “… je pense qu’il faudra que vous procédiez à un audit complet de votre application”.

Plus je parlais, plus l’heure tournait, plus je les voyais se décomposer. J’étais presque sûre que Carpendar réfléchissait à comment il allait pouvoir faire en sorte que mon rapport n’arrive jamais jusqu’aux dirigeants d’Horizon. Quant à Tave, il devait prier pour que mes conclusions ne soient pas trop violentes avec lui. “En conclusion, en ce qui concerne l’audit, je vous ai joint un patch corrigeant ou limitant chacun des problèmes que j’ai pu trouver. Je vous conseille d’ailleurs vivement de me laisser les mettre en place dès la fin de cette réunion”.

“Et concernant les piratages ? D’après Monsieur Tave, personne n’a tenté de se connecter d’une manière frauduleuse. N’est-ce pas ?” Le gugus avait un large sourire victorieux en répondant à son boss. Je préférais de loin lorsque quelques minutes plus tôt il suait à grosses gouttes en se demandant si j’allais citer les noms des responsables qui avaient commit le code que j’avais audité et s’il en ferait partie. “Effectivement, aucune tentative de connexion frauduleuse, comme je le pensais. Je pense que Mademoiselle Oscar a formulé des conclusions un peu hâtives la semaine dernière et que c’est bien, comme je vous l’avais dit, un piratage d’un élève.” J’enrageais. L’image rapide d’un clavier lui écrasant le crâne me traversa l’esprit. Le bougre continua sur sa lancée. “Il est fort probable que les corrections qui nous sont proposées régleront le problème. Est-il absolument nécessaire de garder le dispositif de contrôle que nous avons du mettre en place ? Il ralentit en effet notre applicatif et j’ai peur que les utilisateurs finissent par se plaindre”. Mais qu’est-ce qu’il avait à me descendre comme ça celui-là ? A croire qu’il veut absolument redorer son blason.

“Qu’en pensez-vous Mademoiselle ?”, me demande Carpendar. “Je pense qu’il est trop tôt pour en déduire quoi que se soit. Et que la plupart des protections que j’ai mises en place la semaine dernière sont de toute façon indispensables si vous voulez pouvoir dormir sur vos deux oreilles. Et qu’en cas de problèmes, elles vous donneront des informations qui vous permettront de réagir au mieux. Voilà ce que je vous propose : nous nous revoyons dans une quinzaine de jours et si vous souhaitez vraiment diminuer tout ce qui est logs et surveillance, je vous conseillerais sur ce que vous pouvez désactiver sans risque. Et je le ferais gratuitement. Mais en attendant, j’aimerais pouvoir patcher au plus vite votre application, certains problèmes sont vraiment critiques. Et j’aurais besoin de Monsieur Tave, son nom est cité à plusieurs reprises dans des portions de code  problématiques, il pourrait être utile que je lui explique quelques subtilités”. Le dit Tave se fit littéralement fusillé du regard par son patron. Œil pour œil, Monsieur le développeur. Et tant pis si je n’étais pas entièrement sûre que cela soit vrai, les auteurs ne figurant quasiment jamais en entête des fichiers. Il le méritait bien. Je ne dis pas que c’est pas injuste, je dis que ça soulage, comme dirait Théo.

“Merci Mathieu de m’avoir amenée, je ne sais pas comment j’aurais fait sinon.
– Tu sais que j’aime te rendre service ma grande, et puis peut-être que tu accepteras un dîner…
– Le jour où tes zergs arriveront à la cheville de mes protoss peut-être, pas avant…
– Tu es trop dure. Je me gèle les fesses pour t’amener en banlieue alors que j’aurais pu rester au chaud devant mon clavier et voilà comment tu me remercies.
– Tu aurais pu aussi penser à la nettoyer, j’ai des poils de chien partout maintenant.
– Evey ne perd pas ses poils”, commença-t-il à répliquer alors que je lui en tendais trois ou quatre accrochés à ma manche de manteau. “Ou alors presque pas”, finit-il en maugréant.
– “Je vais faire un tour dans le coin, appelle-moi quand tu veux que je te ramène.
– Tu es vraiment un amour Mathieu, promis la prochaine partie, je laisse 35 secondes d’avance à tes zergs”. Je ne comprends pas pourquoi, il démarra alors sans me répondre et en me tirant la langue… Les hommes…

Même sans mon bonnet, étrangement, la standardiste me reconnue. “Monsieur Carpendar vous attend, vous pouvez y aller”.

L’ambiance du jour, dans le bureau du DG, n’était pas du tout la même que celle de la semaine dernière. Carpendar était visiblement joyeux, un peu comme s’il venait d’être classé premier sur un championnat de TeamFortress. Il exsudait la confiance et l’autosatisfaction. Quant à Tave, il me semblait étrange. Un peu comme s’il était surpris. Un peu comme le dernier survivant d’un Saw. “Mademoiselle Oscar, vous aviez raison et cela depuis le début. D’ailleurs pour vous remercier de vos services…”. Le DG fit glisser une enveloppe vers moi. Sans trop comprendre je l’ouvrais. J’y trouvais un premier chèque, correspondant au paiement de la facture que j’avais envoyée pour les jours passés. Mais il n’était pas seul. Son petit frère, son frère jumeau en fait, se trouvait aussi dans l’enveloppe. “Oui, nous avons décidé de rajouter une prime pour l’efficacité de votre travail. Vous nous ferez une facture supplémentaire que vous pourrez envoyer à notre service comptabilité.” “Merci beaucoup mais je ne comprends…”, je dus prendre sur moi de ne pas sauter sur place de bonheur. Ces deux chèques m’envoyaient directement au paradis des situations financières.

“Comme je le disais, vous aviez raison depuis le début. Samedi, Monsieur Tave a détecté une intrusion par l’un de nos salariés. Un professeur, que nous avions embauché il y a peu, s’est connecté et a changé plusieurs questions de l’examen qui se tient en ce moment même. Autant dire que nous avons tout de suite supprimé tous ses accès et que nous avons entamé une procédure de licenciement pour faute grave.
– Voici donc la raison de votre bonne humeur ?
– Pas seulement. En fait, ce recrutement a été fait par le service de DRH du groupe Horizon qui n’avait pas vérifié qu’il y a quelques mois ce salarié travaillait pour l’un de nos concurrents. Je ne suis pas loin de croire qu’il s’agissait en fait d’un salarié infiltré par ce concurrent. C’est la thèse que je viens de soutenir pendant une longue réunion avec le directoire du groupe Horizon et les responsables de leur DRH. Autant dire que certains se sont fait remonter les bretelles.” Bien évidement, lui n’en faisait pas partie. Il n’eut pas besoin de le préciser, tout le monde l’avait bien compris. Et s’il était aussi heureux, c’est qu’il était apparu comme le pompier, l’homme qui avait géré la crise et réglé le problème, sans bavure, sans vague. De quoi asseoir sa position au sein d’Horizon. Je comprenais bien mieux sa bonne humeur.

Pourtant, tandis que j’attendais devant leur immeuble que Matthieu revienne me chercher, quelque chose me semblait louche. Une impression de trop facile, de truc qui ne collait pas. Un peu la même impression lorsque que je fais irruption avec mon scout dans la base ennemie et que je la trouve vide, sans personne. Et généralement, d’après mon expérience, cette sensation laisse rapidement place aux tirs en rafale, des points de vie en chute libre avant de se conclure par un rageant Alana was explosed by grenade.

Mon Mocha Grande me réchauffait lentement, après la rincée que j’avais du combattre pour arriver jusque là. Le siroter lentement, Netbook sur les genoux, dans l’un de mes Starbucks préférés au troisième sous-sol d’un centre commercial, en attendant que la séance du ciné d’en face finisse me plongeait presque dans une transe tranquille. Comme toujours, j’avais enlevé l’opercule de plastique qui m’empêchait de le savourer pleinement. Et comme toujours, la buée opacifiait légèrement mes lunettes. Encore 35 minutes avant d’aller commencer à faire la queue pour ma place. Tout le temps de finir mon café et d’envoyer quelques mails. Enfin c’est ce que je pensais. Parce que je n’avais pas fini de penser cela que mon téléphone se mettait à sonner vigoureusement.

Carpendar, indiquait-il. Alors que je décrochais, une pensée me traversa l’esprit rapidement. Les grenades venaient d’exploser.
“Bonjour Mons…
– Je n’ai pas le temps pour des politesses. Je pensais que vous étiez la meilleure ! Les piratages recommencent. Je vous veux dans mon bureau tout de suite, au plus vite. Si vous ne réglez pas le problème, vous ne trouverez plus jamais un seul client. Je vous le promets. Vous finirez au tribunal et dans 72 ans vous nous paierez encore des dommages et intérêts.”

Avant que j’ai eu le temps de dire un mot, rien qu’un petit mot, il avait déjà raccroché. Apparemment, ce n’était pas un bon jour pour aller se faire un ciné…

Piratage en blouse blanche (épisode 2)

Bon, ben voilà, après quelques semaine d’attente, et malgré les multiples obstacles que j’ai du surmonter, voici le nouveau chapitre de mon polar geek, qui du coup, gagne un titre un peu moins générique que Polar Geek. Un remerciement tout spécial à ma chère et tendre qui a hérité du travail de relecture. Et au vu de ses remarques, parfois assassines, ce ne fut pas de tout repos….
Bonne Lecture

«Avec plaisir oui, sucré et avec un peu de lait s’il vous plaît».
Et en plus il sucre son café… Si vous voulez mon avis, on devrait torturer les gens qui gâchent le café en le sucrant.
«Vous me disiez que vous vous étiez fait pirater, expliquez-moi ça, et d’abord, qu’est-ce que vous vous êtes fait pirater ?».
«Oui vous avez raison, il faut que je vous explique. Mais… Tout d’abord, ce que je vous dirais restera bien confidentiel n’est-ce pas ? Comme avec les avocats ?».
Ne pas rire, ne pas rire, me répétais-je alors.
«En fait non, Monsieur, mais j’ai une certaine déontologie que je respecte et si vous le voulez nous pouvons signer un accord de confidentialité tout de suite, celui-ci m’empêchera légalement de divulguer vos problèmes».
«Ah oui alors, signons cela, j’aurais l’esprit plus tranquille».
Aussitôt dit, aussitôt fait. Et c’est ainsi que j’appris son nom : Arthur Carpendar, DG d’une société appelée LearnMore.
«Maintenant que vous vous êtes assuré de mon silence Monsieur Carpendar, je vous écoute».
Tandis qu’il rangeait précieusement sa copie de l’accord de confidentialité, il commença à parler : «LearnMore est une société qui propose des formations à distance reconnues par l’État. Nous formons nos étudiants à tout type de métiers, mais nous sommes avant tout présents dans le médical. Nous nous occupons aussi des plateformes d’apprentissage et d’examens d’une majorité des écoles d’infirmières du pays».
Pendant que mon client parlait, je prenais rapidement des notes sur l’un des petits carnets à spirale qui jonchaient mon bureau. Oui, je sais, le papier c’est dépassé. Mais écrire m’aide à réfléchir. Et j’aime la sensation de mon stylo qui glisse sur le papier, je trouve ça étrangement sensuel.
«Et depuis quelques temps, un de nos élèves a réussi à nous pirater. Des dizaines de notes ont été changées, plusieurs tests ont vu leurs questions modifiées et d’une façon qui nous a ridiculisés…».
«Ah bon, que voulez-vous dire par là ?».
«Que demander à des élèves infirmiers s’il est vrai que le code du travail leur interdit de porter des sous-vêtements sous leur blouse, cela nous ridiculise…».
Comment dans de telles situations, je réussis à ne pas rire, parfois je m’impressionne moi-même. Cette fois-ci encore je jugulais mon rire et me contentais d’un : «En effet, ce n’est pas du meilleur effet».
«Non et cela doit cesser. Il y a quelques mois, nous avons été rachetés par un grand groupe américain, le groupe Horizon. Il y a eu, du coup, un nombre important de remaniements dans nos équipes, si vous voyez ce que je veux dire. Si l’affaire s’ébruite, c’est ma tête qui va tomber».
«Oui, je vois. Je saurais faire preuve de la plus grande discrétion. Mais pourquoi pensez-vous que c’est un piratage ? Vous avez des indices ?».
«En fait, c’est ce que pense notre ingénieur réseau, chef de projet. Il y a presque deux ans, nous avons demandé à une société de services de faire des modifications profondes dans le code. Notre informaticien pense qu’ils ont fait un travail de mauvaise qualité et ouvert des failles qu’un de nos élèves a fini par trouver».

Taper sur les sociétés de services, c’est toujours si pratique. Enfin, il faut bien dire qu’elles le méritent assez souvent. Mais on ne peut pas vendre de la viande et en même temps avoir un engagement qualité haut de gamme. Ce n’est que mon avis, mais je ne supporte plus ces garagistes de l’informatique.

«Ce que je vous propose, si vous acceptez mes tarifs, c’est de venir le plus rapidement possible dans vos locaux pour commencer à auditer le code de votre applicatif ainsi que votre SI et trouver votre pirate».
Mon presque client me coupa avant que je puisse énoncer mon prix de journée : «Votre prix sera le mien. Cet après-midi c’est le mieux si vous êtes disponible, je préviendrais les informaticiens».
Je ravalais précipitamment le chiffre que j’allais énoncer et pleine d’aplomb, en croisant les doigts derrière mon écran, lui assenais le double.
«C’est parfait», lâcha-t-il sans même frémir.
J’envoyais une petite prière silencieuse au dieu des détectives et tentait un : «Et bien entendu, il me faudrait trois jours d’acompte».
«Bien, je m’en doutais. Casey Pollard m’avait prévenu».
C’est bizarre comme parfois, les mots nous prennent au dépourvu. Je fus heureuse d’être assise.
«Pollard vous a parlé de moi?», demandais-je comme si cela n’avait aucune importance.
«Oui, je le connais depuis des années, nous avons des amis communs. Il y a trois ou quatre jours, je lui ai dit que j’avais des problèmes informatiques que je voulais régler en toute discrétion. Il m’a tendu votre carte en me disant qu’elle serait la solution à tous mes problèmes. Il a rajouté que ça allait me coûter cher, mais que le travail serait parfait».

Je bouillais de rage. Il avait même mes cartes de visite… Pensait-il que je n’étais pas capable de me débrouiller seule qu’il me faisait l’aumône des clients ? Je me rendis compte que je venais d’égorger violemment une Lucky Strike à coup d’ongles rageurs. Et que j’avais loupé les derniers mots de mon client.

«… le connaissez ?».
«Ah… C’est une longue histoire, disons que nous avons eu l’occasion de travailler ensemble. Par contre, si vous voulez bien me pardonner, je dois préparer l’entretien de cet après-midi avec votre équipe». Se rendit-il compte que je le jetais presque dehors ? Me prit-il pour une autiste d’une impolitesse crasse ? Je dois bien dire que sur le moment, cela m’importait peu. Je voulais juste être seule et me vider la tête avec une bonne session de Team Fortress.

L’après-midi était, comme il se doit pour un lundi après-midi d’hiver, gris et glacial. Après une vraie croisade à travers les transports publics suivie d’une petite marche que l’on pourrait qualifier de revigorante mais que je décrirais plutôt comme frigorifiante, je finis par enfin me retrouver devant les locaux de LearnMore. Pour que vous vous fassiez une idée, comparé à l’immeuble qui me faisait face, les tunnels du métro ressemblaient au pays joyeux de l’île aux enfants. Je me serais cru dans un mauvais polar. Vous savez ceux où les immeubles sont toujours gris et lugubres, perdus au fond d’une zone industrielle où les seules femmes que l’on croise sont celles qui attendent sur le bord de la route en faisant tourner leur petit sac à main. Un vrai cliché.

«Bonjour, Alana Oscar, Monsieur Carpendar m’attend», annonçais-je à la standardiste en soufflant sur le bout de mes doigts pour les réchauffer. J’ai le bout des doigts très sensibles, je ne supporte pas les gants, je ne peux donc porter que des mitaines. Et de toute façon, cela peut être très sexy les mitaines. En voyant que la standardiste me regardait avec des yeux aussi gros que des assiettes à pizza italienne, je me rendis compte que j’avais oublié d’enlever mon bonnet. C’est un cadeau de ma petite nièce. Elle a eu droit à un atelier couture pendant ses dernières vacances. J’ai donc gagné un gros bonnet en laine, comment dire, arc en ciel. Mais il tient chaud et ça lui fait plaisir que je le porte. Et puis en y réfléchissant, il nuit moins à ma vie sociale que mon vieux bonnet Domo Kun.
«C’est la nouvelle tendance de l’hiver, si vous m’appelez Monsieur Carpendar tout de suite, je vous dirais où vous pouvez l’avoir à tout petit prix». Elle ne daigna même pas me répondre…

«Vous avez raison Mademoiselle, il est ennuyeux qu’il n’y ait pas de logs sur les connexions du VPN, mais ce n’est pas très grave dans l’affaire qui vous occupe vu que ce n’est pas par ce biais que se connectent les élèves». Cela faisait moins d’une heure que j’étais là et j’avais déjà envie de courir à travers les couloirs en hurlant avant d’assommer le responsable réseau à coup de clavier, voire de l’écarteler avec des RJ45. Et le fait que ses notions d’anatomie humaine lui fasse croire que les yeux des femmes étaient à hauteur de poitrine, n’aidait pas vraiment non plus.

«Laissez-moi juge de ce qui est grave ou pas, Monsieur Tave». Je remontais mes lunettes d’une petite pichenette avant de continuer. Je ne devrais pas vous le dire, mais ce sont des verres blancs. Une femme informaticienne c’est déjà suffisamment dérangeant, si je ne portais pas de lunettes, je pense que certains de mes interlocuteurs refuseraient de croire que j’existe et me classeraient dans la catégorie créature mythique et fantasmée.

«Si je récapitule, votre applicatif est accessible à vos élèves, par le web, ce qui est normal. C’est la même chose pour les professeurs qui ne sont pas des salariés LearnMore. Mais aucun log n’est fait de leur activité, on sait juste quand ils se connectent et combien de temps. L’accès administrateur de ce même applicatif n’est possible que de votre réseau d’entreprise, cette limitation étant mise en place par de la restriction IP. Mais permettez-moi de vous dire que LearnMore n’a jamais été et ne sera jamais un password sécurisé. Pour que le tout soit un peu plus piquant, il existe un VPN qui donne accès à votre réseau d’entreprise, pour vos salariés mobiles. Bien entendu, à partir de ce VPN on peut se connecter sur votre application, y compris en accès administrateur, mais ça, apparemment, ça ne gène personne. Et, histoire d’être sûr de remporter le Darwin Awards des réseaux informatiques, il n’y a pas de logs de connexions concernant ce VPN. Rien, nada, nichego, le VPN le plus aveugle que je connaisse. Est-ce que j’oublie quelque chose ?»

«C’est que… Je… Je n’étais que développeur PHP jusqu’il y a peu de temps. Ce n’est que depuis la restructuration que je dois m’occuper du réseau aussi. J’ai tout laissé comme c’était avant que l’on vire le responsable».

«J’ai bien compris monsieur Tave…», faire un jeu de mot en lui disant qu’il était un pauvre gus me démangeait depuis qu’il s’était présenté, surtout qu’il avait le physique de l’emploi. «… que vous n’étiez pas qualifié pour gérer l’infrastructure réseau, et que vous n’êtes pas le seul à blâmer… Mais tout de même. Vous pensez vraiment que ce n’est pas grave qu’il n’y ait aucun log nulle part ? Vous pensez vraiment qu’il n’est pas important de logguer quand et d’où se connectent ceux qui ont les privilèges administrateurs ? Au vu de ce que vous venez de me montrer, les modifications dans vos bases pourraient venir de n’importe où et l’hypothèse que vous imaginez, celle de l’élève pirate informatique, me semble clairement la moins plausible».

C’est le moment que choisit Carpendar pour intervenir. «Monsieur Tave pensait pourtant que cela ne pouvait provenir que des élèves, que c’était, comme je vous l’ai dit ce matin, dû à une faille qu’aurait laissé la société de services qui a travaillé sur notre applicatif. Comment pouvez-vous affirmer le contraire sans avoir vu le code source. Et, si ce n’est pas cela, qui a donc piraté nos bases ?».
«Je parle en terme de plausibilité. Vu la qualité de votre sécurité informatique, je pense que c’est là que ce trouve le point faible. A mon avis, c’est tout simplement un sabotage interne. Quelqu’un qui par exemple n’a pas apprécié le rachat de votre société et qui se connecte soit directement de vos locaux, soit à travers le VPN».

Je vis alors clairement que mon hypothèse les choquait. L’admin réseau surtout, avait l’air catastrophé. Le pauvre, il devait se dire que tout allait lui retomber dessus. «Je vais tout de même auditer le code de votre application, au cas où. Mais pendant que je ferrais cela, vous monsieur Tave, vous allez changer les mots de passe de tous vos salariés en prétextant que le groupe Horizon vous oblige à mettre en place une politique de changement de mots de passe forcé tous les trimestres. Vous allez également faire en sorte que chaque action faite sur l’applicatif de cours soit loguées. Et enfin vous allez activer tous les logs possibles sur le VPN. Et surtout, surtout, vous allez changer le mot de passe du compte admin de votre applicatif. Et c’est moi qui vous donnerait le nouveau mot de passe. Des questions ?».
«Non Mademoiselle, je vais m’y mettre tout de suite et je vous tiendrais au courant».
«Non, avant cela, nous allons voir la configuration de votre VPN et définir des zones d’accès en fonction des fonctions des salariés. Monsieur Carpendar, nul besoin que vous restiez plus longtemps, cela va devenir technique, je viendrais vous voir pour faire un rapide debriefing avant de repartir, pourriez-vous simplement faire en sorte que je puisse rentrer en taxi après notre réunion ?».

Le bureau de Carpendar criait que celui-ci avait plus d’égo qu’un jeune diplômé de l’ENA. Des reproductions de tableaux que je trouvais moches à souhait, mais qui devaient être la dernière mode côtoyait des photos de lui lors de grandes occasions. Au centre, trônait un lourd bureau très Renaissance, un bureau de Président, tout à fait la sorte de bureau qui vous dit quand vous le voyez ”celui qui s’assoit ici est important, pour de vrai, tu devrais être heureuse de simplement avoir le droit de pouvoir lui adresser la parole”. Tout cela me fit sourire. Les DG, décidément, tous les mêmes.

«Je ne vous cacherais pas que votre politique de sécurité est déplorable. Je suis presque étonnée que vous n’ayez pas eu de problèmes plus tôt. Nous avons, avec Monsieur Tave, mis en place, une configuration un peu plus étoffée du VPN, en limitant autant que possible les accès. Avec les logs que l’on a rajouté un peu partout, nous devrions pouvoir y voir plus clair. Le risque principal, maintenant, c’est que votre pirate, si c’est un salarié interne prenne peur du fait du changement de mot de passe et arrête tout. De mon coté je vais auditer le code de votre application et je reviens vous voir dans une semaine, plus tôt si vous détectez une activité suspecte».

Piratage en blouse blanche (épisode 1)

Voilà le premier épisode de ma contribution à Polar Geek. Je sais, c’est très court. Mais ce n’est que le premier épisode, une petite scène d’ouverture pour présenter les personnages. Et puis c’était histoire de me mettre en jambe, avant d’attaquer les choses sérieuses. J’espère en tout cas que ce premier épisode vous plaira (et les suivants encore plus). Allez hop, place à Polar Geek (j’espère trouver rapidement un nom pour cette histoire) :

Je déteste les matins, et encore plus les lundi matins. Surtout que depuis peu, pour réduire les coûts, j’ai installé mon bureau dans mon petit chez moi. Je ne peux donc même plus rester à trainasser en nuisette le lundi matin. Bon d’accord, je ne mets que des pyjamas. Mais le problème reste le même. Le lundi matin est, j’en suis certaine, le premier des cercles de l’enfer. Une espèce d’avant goût de ce qui attend les méchants. Du coup, je croise les doigts pour avoir le droit de faire la bise à Saint Pierre.

Voilà à peu près les pensées qui me trottaient la tête ce matin là. Toute à ces joyeuses pensées, je regardais le temps passer en discutant sur IRC, d’un sujet hautement important : est-ce qu’il était plus viril de dire «pain au chocolat» ou «chocolatine». Qu’une fille parle de virilité, ce n’est pas commun vous allez me dire. Et vous aurez raison. Mais j’ai tendance à oublier que je suis une fille. Et puis une fille qui vit seule avec ses ordinateurs et des peluches de petits démons ou de pingouins, ce n’est de toute façon pas commun. J’étais donc en train d’occuper mon temps d’une manière très instructive lorsque la sonnette de l’immeuble sonna.

«Oui ?», demandais-je, en essayant d’avoir l’air heureuse de répondre. Je sais, je suis d’une inventivité rare lorsque je parle à d’autres personnes, mais je vous l’ai déjà dit, c’était un lundi matin.
«Je viens voir A. Oscar», me répondit sèchement une voix d’homme, un brin essoufflé.
«Je vous ouvre, c’est au cinquième mais l’ascenseur est en panne», lui répondis-je avec toujours autant d’imagination, tout en lui ouvrant la porte.

Quelques dizaines de marches plus tard, j’entends mon visiteur, qui totalement haletant, frappe à ma porte. Je suis très fière de ma porte. Une belle porte blindée, vert pisseux mais sur laquelle sont collées, en lettres dorées, les mentions «A. Oscar» et juste en dessous «détective informatique». J’ai à chaque fois l’impression, lorsque je rentre chez moi, que je suis dans un vieux polar américain et que lorsque je rentrerais dans mon appartement, Bogart se retournera en me lançant un langoureux t’as de beaux yeux tu sais avant de… Enfin, voilà, j’adore ma porte. Mais revenons à mon visiteur qui entre, tout essoufflé. La quarantaine bien tassée, il détaille mon salon, contemple avec un petit air méprisant ma collection de figurines en vinyle puis me lance «Bonjour, je suis venu voir Monsieur Oscar, pourriez-vous m’annoncer ?».

Tu l’as bien cherché pourriez-vous me dire. Et vous auriez raison. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois, loin de là, que l’on me prenait pour la secrétaire de Monsieur Oscar. Pourquoi est-ce que je n’écrivais pas mon prénom en toutes lettres alors, pourriez-vous continuer à me demander. Ne vous méprenez pas, je n’ai pas honte de mon prénom, même si Alana ce n’est pas très commun (que voulez-vous, il doit y avoir peu de petites filles dont le papa admire Alan Turing), j’ai appris à l’aimer mon prénom. Non, il semblerait simplement que la plupart des gens qui pourrait avoir besoin de mes services pensent qu’une fille ne peut pas être compétente. Ce qui m’oblige à ruser. Mais qui du coup m’énerve lorsque l’on me prend pour la secrétaire. Je me rendis d’ailleurs compte que je l’étais, énervée, lorsque je pris conscience que je tapotais machinalement le filtre d’une de mes Lucky Strike contre mon clavier. J’essaie d’arrêter de fumer voyez-vous. Et mon patch de nicotine à moi, c’est de tapoter sans fin le filtre d’une Lucky contre mon clavier. Mais revenons à ce brave homme, que je fais patienter depuis quelques temps maintenant et qui visiblement commence à s’énerver, là debout dans mon salon bureau.

«Excusez-moi Monsieur, une affaire urgente à régler, permettez-moi de me présenter Alana Oscar, détective» (j’adore prononcer ce mot, à ce moment là, ça me donne des petits frissons partout). Je continue, sans lui laisser le temps de me couper. «Non ne vous excusez pas, les gens font souvent l’erreur, mais que voulez-vous, il se trouve que parfois un prénom féminin fait peur quand on parle d’informatique. Mais asseyez-vous et dites moi pourquoi vous êtes venus».

Mon bonhomme, ayant eu le temps de se reprendre son souffle, s’assit dans mes fauteuils décoration Star Wars et lâcha une seule phrase, d’un ton catastrophé. «Nous nous sommes fait pirater». C’est toujours pareil avec les clients, au moindre pépin, c’est la faute aux méchants pirates d’Internet. Aucune autre explication ne leur vient à l’esprit, non, c’est un piratage. J’essayais de cacher mon petit sourire amusé.

«Vous voulez un café pendant que vous me donnerez un peu plus de détails ?».

To be continued…