Nov 132010
 

“Monsieur Paul, revenez s’il vous plait, nous devons revoir quelques détails du projet Brutek” La voix qui avait prononcé cette phrase était sèche, cassante, une voix de sadique digne d’un mauvais film d’horreur.

Monsieur Paul (car le trentenaire légèrement voûté qui venait de sortir du bureau de son supérieur, ses rouleaux de plan sous le bras était Monsieur Paul) grimaça sous une vicieuse attaque de son début d’ulcère et soupira intérieurement.

Il se retourna, faisant face à l’homme à qui appartenait la petite voix de sadique.

-“Le projet Brutek ? La réunion de travail à ce sujet n’est-elle pas prévue dans trois jours ?” répondit-il d’une voix lasse.
-“Que la réunion soit dans trois jours ne m’interdit pas de vouloir en parler avec vous Monsieur Paul. J’ai étudié certains des plans que vous m’avez remis et j’ai remarqué des erreurs, digne d’un débutant. C’est inacceptable. Corrigez les avant la réunion ! Et ne me dites pas que vous n’aurez pas le temps. Je ne suis pas responsable de votre inaptitude. Vous dormirez moins, cela ne vous ferra pas de mal de ne pas perdre autant de temps en ronflements.”

Monsieur Paul soupira à nouveau, un soupir presque muet pour ne pas que son supérieur ne l’entende et entra dans le bureau de celui-ci, s’apprêtant à subir à nouveau un long flot de remontrances et de menaces.

Paul Luksi travaillait depuis dix ans dans ce grand cabinet d’architecte. Lorsque quatre ans plus tôt, il a été affecté à l’équipe de Richard Krelme, il en avait été ravi. L’équipe de Krelme était en effet celle qui s’occupait des plus grands projets, à l’international. Barrages hydroélectriques, viaducs, grattes-ciel, tous les gros contrats étaient pour l’équipe de Krelme.

Bien sûr Richard Krelme avait une odieuse réputation. Sadique, irascible, lunatique, colérique, haineux, aucun mot n’était assez violent pour le qualifier. On racontait dans les couloirs du cabinet qu’il avait poussé plusieurs membres de son équipe à la démission ou pire, au suicide.

Paul n’avait pas écouté les rumeurs, les prenant pour les exagérations de jaloux et il avait accepté la mutation.

-“J’aurais mieux fait d’écouter les bruits de couloir et de ne jamais accepter cette putain de promotion” pensait-il en rentrant chez lui ce soir là, ou plutôt vu l’heure, ce matin là.

Furieux, il gara sa voiture dans le parking souterrain de son immeuble, manquant d’emboutir la voiture garée sur la place voisine lorsque son début d’ulcère lui envoya une longue onde de douleur qui le transperça.
“Cet ulcère finira par vous tuer” lui avait dit son docteur, mais nul doute qu’il ne pensait pas à un accident de voiture à ce moment là.

-“Il me demande de refaire toute la partie ouest, à trois jours de la réunion, tout ça parce qu’il trouve le trait trop épais et mes notes explicatives illisibles. Quel connard, je vais devoir travailler jour et nuit. Je vais finir par lui dire ce que je pense de lui, vraiment, et ce jour là…” grognait Paul tandis qu’il rentrait dans son petit appartement. Il savait, bien entendu, que jamais il ne dirait quelque chose à son chef. Krelme était très bien vu de la direction. Un mot de lui pouvait faire virer n’importe qui. Il prétendait même pouvoir vous empêcher de retrouver un jour du travail.

Mais bien que Paul était conscient qu’il ne se rebellerait jamais, qu’il ne dirait jamais ses quatre vérités à son patron, ces douces rêveries étaient l’une des choses qui lui apportaient un bien maigre réconfort à son enfer quotidien.

L’après-midi était doux, presque chaud pour ce samedi printanier. Paul, de bonne humeur, marchait dans le centre ville en sifflotant. La réunion de la veille, pour le projet Brutek, s’était merveilleusement passée. Les clients étaient ravis, n’ayant rien à redire, félicitant même Paul pour son travail. Krelme s’était senti obligé de reconnaître qu’effectivement, les plans étaient parfaits. Mais en disant cela, il avait lancé un regard à Paul qui l’avait glacé. Le regard de Krelme était clair. Il ferait payer cher à Paul ce compliment, très cher.

Mais aujourd’hui, en se levant, Paul avait décidé d’oublier le boulot et cet enfant de putain de chef. Il avait décidé qu’il allait, pour une fois, passer l’après midi à faire ce qu’il adorait par dessus tout, chiner.

Avant d’être muté en Enfer, Paul, chaque samedi, arpentait les pavés des rues piétonnes du centre ville et explorait consciencieusement chacune des boutiques des brocanteurs, y découvrant ce qu’il appelait ses trésors. Parfois une vieille lampe ou un tableau poussiéreux, parfois un meuble mangé par les vers ou une vieille arme blanche toute rouillée. Cela faisait pourtant plus de six mois qu’il n’avait pas eu l’occasion de le faire.

Il avait déjà farfouillé dans ses trois magasins préférés. Il y avait déniché une vieille lampe qu’il trouvait superbe avec son abat jour en verre orangé et une vieille fourche de paysan, intégralement en bois et à demi édentée.

Il allait rentrer chez lui lorsqu’il aperçut une vitrine qu’il ne connaissait pas. Il s’approcha. Un grand panneau de carton, qu’une armure du Moyen-Âge tenait entre ses gants de fer, proclamait “Ouverture du magasin, Remise exceptionnelle de 20 % sur tous les articles”

La vitrine était encombrée d’un bric à brac invraisemblable. Chapeaux de l’époque coloniale, sabres d’apparat, petites commodes en bois précieux, vieux livres et au centre la grande armure qui portait un chapeau à plumes comme couvre-chef. Pour parachever ce décor et donner un sens au nom du magasin “La fée cabotine”, des dizaines de petites fées étaient accrochées au plafond de la vitrine par de fins fils de nylon et semblaient voleter un peu partout.

Paul sourit “une vraie caricature de vitrine d’antiquaire” pensa-t-il. “Allons voir si le patron est un vieux Monsieur presque chauve avec de petites lunettes et une bedaine de bon vivant.”

Il poussa la porte, lançant un sonore “Bonjour” de sa voix grave. La tintement de la petite clochette accrochée à la porte fut la seule réponse qu’il obtint.

Alors qu’il refermait la porte, il fut frappé par l’odeur qui emplissait le magasin. C’était un mélange de vieux bois, de poussière et d’une senteur qu’il m’y quelques temps à reconnaître. Finalement, il trouva. L’odeur lui rappelait la senteur des fleurs des bois. C’est alors qu’il remarqua les bâtonnets d’encens qui brûlaient un peu partout.
“Voilà pour les fleurs des bois” se dit-il.

Il s’avançait lentement, contemplant ce que contenait le magasin, lorsque une jeune femme fit irruption devant lui.
-“Bonjour cher premier client, avez vous besoin d’aide ?” La voix de la propriétaire était chaude, lumineuse, envoûtante.
-“Et voilà pour le vieux propriétaire”, se dit Paul un sourire aux lèvres.
-“Non merci, je me contente de regarder.”
-“Bien, si vous avez besoin de moi, je suis dans l’arrière boutique” répondit-elle, tournant les talons dans un tourbillon de mèches rousses.
-“Comme les feuilles des arbres en automne” pensa Paul.

Le magasin était grand, plus grand qu’il ne le semblait de l’extérieur. Alors qu’il était occupé à feuilleter de vieux livres, Paul jeta un coup d’oeil vers la vitrine et se rendit compte qu’il faisait déjà nuit.

“Il est l’heure de rentrer”. Il prit sous son bras les quelques volumes qu’il avait décidé d’acheter et se retourna.

La vendeuse était là. Il sursauta légèrement.
-“Je ne vous avais pas entendu”
-“Pardonnez-moi si je vous ai fait peur, je voulais vous prévenir que nous fermions”
-“Ha ? Je crois que je n’ai pas vu le temps passer”
La vendeuse esquissa un sourire “Vous prenez ces livres ?”
-“Oui, combien vous dois-je ?” répondit-il en lui donnant les livres qu’il tenait.

La vendeuse prit les livres, les feuilletant.
-“De bien jolis ouvrages” commenta-t-elle.
“Cela vous fait 130 euros” rajouta-t-elle en glissant les volumes dans un sachet en papier aux couleurs du magasins. Paul tendit les billets qu’il avait déjà sortis.
-“Voilà et merci.”
-“Merci à vous, n’hésitez pas à revenir et bonne soirée à vous Monsieur mon premier client”

Paul sourit, lui souhaita également une bonne soirée et se dirigea vers la sortie. Alors qu’il allait pour ouvrir la porte vitrée du magasin, un éclair roux attira son regard. Un rire de petite fille sembla tinter à ses oreilles.  Intrigué, il se retourna, cherchant du regard ce qu’il pensait être une petite fille qui courait entre les meubles.

Son coeur rata un battement. Là, du fond du magasin, Krelme le regardait.
“Monsieu..” commença Paul avant de se rendre compte que ce n’était pas son patron mais une tête d’élan empaillée qui le fixait.

Pourtant la ressemblance était frappante. Paul en oublia l’éclat roux, le rire enfantin et se rapprocha de l’élan.

“Stupéfiant” pensa-t-il. Les même bajoues ramollies qui pendent de chaque coté du visage, le même regard torve et haineux, la même forme de visage. Il avait vraiment l’impression de voir son chef.

-“Un très vieux trophée de chasse, venant d’un des anciens ducs de la région,  très bien conservé”
Paul sursauta à nouveau, encore une fois surpris par la vendeuse.
-“Saisissant oui, il me rappelle mon chef, combien coûte-il ?”
-“450 euros”
-“Trop cher pour moi” Paul laissa s’échapper un petit rire gêné “Et puis voir mon patron au boulot me suffit amplement. Vous m’aviez dit que vous fermiez, désolé de vous retarder.”
-“Ce n’est pas grave”
-“Au revoir”
-“Au revoir Paul”

Paul sortit du magasin, encore retourné par la tête d’élan. Il lança un dernier coup d’oeil à travers la vitrine. La vendeuse était déjà repartie dans l’arrière boutique et seule la tête empaillée lui renvoya son regard.
“Bizarre que je ne l’ai pas vu en entrant” se dit-il. Haussant les épaules, il prit le chemin de son appartement.

Les jours passèrent, l’enfer continua. Comme prévu, Krelme lui fit payer très cher le compliment qu’il lui avait dit. Les brimades se multiplièrent, les problèmes se succédèrent et à chaque fois que Paul manquait de s’énerver, son chef était là, prés à se saisir de la plus petite excuse pour le faire virer.

Pour couronner le tout, Paul n’arrivait plus à dormir. Il pensait sans arrêt à la tête d’élan. Elle peuplait chacun de ses rêves, hantait chacun de ses cauchemars. Parfois elle le poursuivait, parfois c’était son patron qui le poursuivait de ses injures. Mais dans ses rêves, son patron n’avait pas son vrai visage mais celui de l’élan.

Tout cela n’arrangeait pas son ulcère qui n’arrêtait pas de le lancer. Parfois, la douleur était si forte qu’il manquait d’en perdre conscience. Il ne pouvait alors rien faire d’autre que trembler de souffrance en fouillant ses poches ou son bureau pour chercher les comprimés que lui avait donné son médecin et qui soulageaient ses douleurs.

-“Je n’en peux plus”
Paul avait donné rendez vous à Marc, un de ses amis d’enfance, dans l’un des bars où ils avaient leurs habitudes. Assis tous les deux autour de l’un des tonneaux de chêne qui servaient de tables dans l’établissement, ils sirotaient lentement leur bières.
-“Toujours ton patron ?”
-“Lui oui et aussi l’élan.”
-“L’élan ?” demanda Marc, fronçant les sourcils d’incompréhension.
-“Oui, une tête d’élan empaillée que j’ai vu chez la nouvelle antiquaire que j’ai découvert il y a quelques temps.”
Et Paul raconta tout l’histoire, décrivant la tête d’élan, la ressemblance frappante avec son chef, les cauchemars qui l’empêchaient de dormir avec la tête d’élan, toujours présente.

-“C’est vrai que tu n’as pas l’air bien, tu es vraiment pâle et tu as de ces cernes, à faire peur”
-“Je ne dors presque plus Marc, je ne sais plus quoi faire.”
-“Tu sais quoi ? Je serais toi, je l’achèterais cette tête d’élan. Je l’accrocherais à un des murs de mon appartement et tous les soirs je l’insulterais en imaginant que c’est mon patron, je lui lancerais des fléchettes, je lui cracherais dessus. Tu vois le truc ?” répondit Marc en éclatant de rire, se moquant gentiment de Paul.
-“C’est peut-être une idée, tu as raison” répondit Paul, qui lui était sérieux.
-“Hé, je plaisantais. Tu devrais penser à prendre des vacances ou à changer de boulot”
-“Tu sais bien que je ne peux pas Marc”
-“Bon alors, trouve toi une fille. Tu sais, Sophie à une cousine qui vient de divorcer, je pourrais…”
-“Arrête avec tes conneries Marc, parle moi plutôt de ta fille, comment se porte ma petite filleule ?”
-“Bien, elle nous empêche juste de dormir vu qu’elle fait ses dents”

Pendant les jours suivants, la conversation avec Marc poursuivit Paul. Après tout, Pourquoi pas ? pourquoi ne pas acheter cette tête d’élan, se disait-il. Bien entendu, il n’allait pas lui cracher dessus ou l’insulter, ce serait puéril. Mais il pouvait l’acheter, juste pour l’accrocher dans son salon.

Le samedi suivant, dès neuf heure du matin, il était déjà devant la vitrine du magasin. Fouillant la vitrine du regard, il ne trouva pas la tête d’élan. Craignant le pire, serrant les dents pour ne pas se plier de douleur suite à une nouvelle crise de son ulcère, il ouvrit la porte d’une main tremblante.
La même odeur le frappa à nouveau. Délicate odeur de sous bois, de fruits rouges et de fleurs des champs qui lui emplissaient les narines.
-“Bonjour, est ce qu’il y a quelqu’un ?” demanda-t-il en s’avançant.
-“Bonjour Monsieur mon premier client”.
Il reconnut tout de suite la voix de la patronne. Elle apparut d’ailleurs, tenant la tête d’élan.
-“Vous venez l’acheter, n’est ce pas ?” ajouta-t-elle.
Paul, lorsqu’il vit la tête d’élan, laissa malgré lui échapper un long soupir de soulagement.
-“Oui, en regardant à travers la vitrine, je ne l’ai pas vu, j’ai cru que vous l’aviez vendu”
-“Non, je savais que vous reviendrez la chercher alors je l’avais mise dans l’arrière boutique.”
-“Oh…” Paul ne savait plus quoi dire, soudain bizarrement empli de joie. “Merci de l’avoir fait”
-“Ce n’est rien, mon premier client a bien droit à quelques petites faveurs” répondit la vendeuse, en laissant échapper un petit rire.

La tête d’élan trônait sur son mur, bien au centre. Paul se tenait devant elle, mains sur les hanches, fier de son travail. Il avait même réussi à l’accrocher droit.

“Alors salopard, ça fait quoi d’être accroché à mon mur ? Tu fais moins le fier là maintenant hein connard ?”
C’était sorti tout seul. Il ne s’était même pas rendu compte qu’il avait insulté la tête d’élan. Il allait se traiter de fou lorsqu’il se rendit compte qu’il se sentait bien mieux maintenant, beaucoup moins stressé, que ses douleurs d’estomac s’étaient tues.

“Après tout, pourquoi pas” se dit-il.

Et les insultes se mirent à pleuvoir, encore et encore, jusqu’à ce qu’il n’est plus de salive, jusqu’à ce que sa gorge lui fasse mal. Ensuite, pour la première fois depuis des années, Paul dormit d’un sommeil de bébé, sans aucun cauchemars.

Deux mois passèrent. Paul n’était plus le même homme. Au boulot, il était serein, toujours souriant, ne faisant plus aucun cas des colères ou des menaces de Krelme.

-“Allez Paul, dis nous comment tu fais, tu as des appuis hauts placés ?”
Paul était à la cafétéria de son cabinet d’architecte, attendant que son café soit prêt. Laurent et Matthieu, deux de ses collègues, le pressaient de questions depuis quelques jours. Ils voulaient savoir, connaître eux aussi le secret de son tout nouveau calme. Cette fois, c’était Laurent qui était revenu à la charge.
-“Mais non, vous vous imaginez des choses tous les deux. Il n’y a rien de changé, j’ai juste décidé de prendre les choses plus sereinement” répondit Paul.
-“Bien sûr, bien sûr” attaqua Matthieu. “Prendre sereinement les réflexions de Krelme. Arrête, on y croit pas. Ou alors tu t’es fait prescrire des cachets ? C’est ça ? Des calmants ou un truc dans le genre ?”
-“Mais non, puisque je vous dit qu’il n’y a rien”
Mais les deux comparses ne s’arrêtèrent bien évidemment pas. Chaque jour, ils continuèrent à poser questions sur questions, à espionner Paul, à l’épier, à tenter de le surprendre en flagrant délit de prise de cachets.

Si bien que Paul finit par craquer.
-“Bon vous avez raison, j’ai un truc. Si je vous le dit, vous me laisserez en paix ?  Et vous garderez cela pour vous ?”
Laurent et Matthieu échangèrent un regard. “Bien entendu Paul. Tu sais que nous ne sommes pas des commères.”
-“Bon, alors, voilà. Il y a quelques mois je fouinais chez un antiquaire et j’ai vu cette tête d’élan…”
Et Paul leur raconta tout. L’achat, la première fois qu’il avait insulté la tête empaillée puis les insultes quotidiennes, les crachats, les brûlures de cigarettes, les jets de fléchettes.

Lorsqu’il eut finit, les deux compères échangèrent à nouveau un regard.
-“Hé bien, qui aurait cru..” fut la seule chose que Laurent trouva à dire.
-“Ton antiquaire n’en aurait pas une deuxième par hasard ? Pour moi ?” demanda Matthieu en riant.
-“Non, elle n’en avait qu’une” répondit Paul qui regrettait déjà d’avoir parlé.
-“Vous me croyez fou” rajouta-t-il.
-“Mais non voyons, ce n’est pas commun comme histoire mais cela ne fait pas de toi un fou” répondit Laurent.
Inquiet, Paul rappela “Vous avez promis de ne rien dire. Si cela parvenait aux oreilles de Krelme, je suis fichu.”
-“Mais ne t’inquiète pas voyons, nous sommes amis n’est ce pas Paul ?” le rassura Matthieu.”Nous ne dirons rien” rajouta-il.
-“Oui nous ne dirons rien” appuya Laurent. “Mais, tu ne voudrais pas nous la montrer, ta tête d’élan ?”
Paul sentit son coeur s’arrêter et des gouttes de sueur froide lui couler dans le dos. C’était sa tête à lui, ils voulaient lui voler, sa tête à lui dont il avait tant besoin.
-“Non… Non, c’est la mienne. Je vous en ai déjà trop dit. J’ai du travail” Paul sorti de la cafétéria, oubliant son café, s’enfuyant plus qu’il ne sortait, sans comprendre pourquoi l’idée de montrer la tête d’élan à quelqu’un d’autre que lui était si intolérable.

Tout le service était en ébullition. La réunion finale du projet Brutek devait se tenir le lendemain. Paul savait qu’il allait devoir travailler toute la nuit. Krelme était en train de vérifier les derniers plans que Paul lui avait envoyé.

Paul se doutait que Krelme n’allait pas tarder à le convoquer pour lui demander de faire, encore, des modifications de dernières minutes. Mais cela ne le troublait plus. Ce matin, il avait patiemment enfoncé une douzaine de longues aiguilles à tricoter dans la tête d’élan, en imaginant qu’il faisait subir ce traitement à son chef, s’offrant ainsi une longue journée de calme olympien.

La pendule du bureau venait d’afficher 23h30. Il n’y avait plus que Paul et Krelme dans le bâtiment. Paul faisait les dernières modifications sur une partie mineure des plans. La sonnerie stridente du téléphone interne faillit lui faire raturer son trait.
-“Monsieur Paul, venez dans mon bureau je vous prie.” C’était Krelme, bien entendu.
-“J’arrive” Paul raccrocha, mal à l’aise. Son patron lui avait semblé joyeux, bien trop joyeux. Quelque chose n’allait pas. Pour se calmer, il pensa au stock d’aiguilles qui lui restait, aux insultes dont il pourrait bientôt abreuver la tête d’élan.

Lorsqu’il entra dans le bureau de Krelme, celui-ci se tenait debout, derrière son bureau, une grande tasse de café à la main.
-“Asseyez vous, Monsieur Paul”
Paul obéit, remarquant que la majeure partie des plans qu’il avait réalisé pour le projet Brutek se trouvaient étalés sur le bureau de son patron, essayant de voir de son fauteuil ce qui n’allait pas, ce qu’il allait devoir refaire dans l’urgence au cours de la nuit.
-“Ce sont bien vos plans ?” demanda Krelme avec une voix doucereuse, pleine de miel.
-“Oui, monsieur, ce sont mes plans”
Krelme vida alors sa tasse de café, lentement, sur la liasse de plan étalé sur son bureau, y prenant visiblement beaucoup de plaisir. Son regard brûlait de haine tandis qu’il détruisait ainsi le travail de Paul.
-“Mais que faites vous ?” hurla celui-ci

-“Je sais tout” répondit Krelme, froidement calme.
-“Je sais tout sur vous, sur votre ridicule tête d’élan, sur la façon dont vous l’utilisez.
Vous n’êtes qu’un fou, qu’un pauvre fou. Et vous allez être viré pour avoir saccagé les plan du projet Brutek.”
-“Mais, c’est vous qui venait de ..” tenta de contrer Paul.

Krelme rit, un long rire mauvais, cruel.
-“Prouvez le. Cela sera votre parole contre la mienne. Et quand tout le monde saura pour votre tête d’élan, votre parole ne vaudra plus rien”
-“Mais je ne vais pas m’arrêter à ça” poursuivit Krelme.
-“Je vous ferai virer, mais ensuite, je vous ferai interner comme le dangereux fou que vous êtes. Et je ferai brûler cette horreur de tête d’élan.”

Lorsqu’il entendit ces mots, quelque chose se brisa en Paul. Non, il avait trop besoin de la tête d’élan. Il ne pouvait pas vivre seul, sans elle.

Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il se leva, pris un des T d’architecte en acier posé contre le bureau et dans un rugissement de colère, frappa, encore et encore. Il frappa jusqu’à ce qu’il ait mal aux bras, jusqu’à ce qu’il soit recouvert de sang.

-“Monsieur Luksi, c’est la gendarmerie. Ouvrez où nous enfonçons la porte”
Un rire fou et une bordée d’insulte “Sale petit connard de fils de pute, tu voulais me faire virer. Tu pensais être plus fort que moi” fut la seule réponse que reçut l’équipe de la force d’intervention spéciale de la gendarmerie.

Monsieur et Madame Luksi, retraités, habitaient un petit pavillon cossu en campagne. Madame Luksi ne s’était jamais remise du départ de son fils pour la ville. Elle tenait donc propre la chambre de son ‘bébé’ pour les trop courts moments que Paul revenait passer à la maison. Noël n’était pas attendu avant  trois mois, mais déjà elle avait acheté et emballé les cadeaux pour son fils et les avaient déposés sous le lit de celui-ci.

Monsieur et Madame Luski avaient un emploi du temps journalier strict et qui ne souffrait pas de changement. Chaque jour, après le déjeuner qui se finissait vers 12h50, ils s’installaient devant leur poste de télévision, avec leur deux chats et une tasse de thé miel-citron. Ils regardaient alors le journal télévisé puis faisaient une légère sieste avant de jouer quelques parties de Scrabble, parties que Madame Luksi gagnait invariablement.

Pourtant pour la première fois depuis plus de dix ans, ils étaient en retard. Ce jour là en effet, la voisine était venue juste avant le repas pour leur raconter que son petit-fils allait devenir avocat, qu’il avait réussit un examen très difficile, qu’il serait bientôt riche et à n’en pas douter bientôt marié à une belle et intelligente femme. Il était donc 13h15 lorsque Madame Luksi alluma le poste de télévision, sa tasse de thé chaud à la main.

Comme à chaque fois qu’on l’allumait, le poste de télévision, antique machine qui aurait plus été à sa place dans un musée de l’audiovisuel plutôt que dans le salon d’une maison, même une maison de retraités, se mit en marche avec le volume sonore à zéro. Madame Luski ne vit donc que la photo de son fils en haut à droite de l’écran, tandis que le présentateur parlait sans être entendu.

“Papa, vient vite, Paul passe à la télévision.
Je savais bien qu’il allait être célèbre, je lui ai toujours dit.”

“Mais dépêche toi, tu vas tout rater” cria-t-elle de sa petite voix aigu en cherchant la télécommande, cachée sous un coussin, pour monter le son.
La télécommande retrouvée, la voix du présentateur se fit enfin entendre.

“Paul Luksi, l’architecte fou qui aurait tué son patron en le décapitant…”

Le bruit clair d’une tasse qui se brise et celui, sourd, d’un corps qui tombe résonnèrent alors dans le petit salon. Le présentateur, indifférent à ce qui se passait dans le petit salon de la petite maison continua tranquillement de parler, donnant de plus ample information sur ce meurtre plus qu’inhabituel.

“…aul Luski a été appréhendé ce matin à son domicile par les forces de police. La tête de son patron a été retrouvé sur les lieux. Paul Luksi, ayant apparemment cédé à la folie, avait fixé la tête de sa victime au mur, la couronnant de deux bois de cerf. Lorsque les forces de polices ont fait irruption chez lui, il était en train d’enfoncer des aiguilles à tricoter dans les yeux de la tête de son patron tout en l’insultant. Il a fallu toute la force des six gendarmes présents pour le ceinturer.

Nous passons maintenant à notre reportage sur les préparatifs d’Halloween”.

C’est le moment que choisit le poste de télévision pour se détraquer à nouveau et remettre le son à zéro.  Le reportage sur Halloween passa donc, en silence, sans que personne ne le regarde. Pendant ce temps, les chats se frottaient au corps de leur maîtresse en léchant le thé répandu sur le sol. On n’entendit plus que leurs ronronnement de bonheur jusqu’à ce que :
“Maman, tu sais ou j’ai mis mes appareils pour entendre, je ne les trouve plus, ils ne sont pas dans le petit placard…”

Lorsqu’ils enfoncèrent la porte, les gendarmes trouvèrent Paul Luksi en train d’enfoncer une longue aiguille à tricoter dans ce qu’ils prirent tout d’abord pour une tête d’élan accrochée au mur.

En fait, et la presse le lendemain ne se priva pas de donner tous les détails, Paul avait détaché la tête d’élan de son socle et lui avait sciée les bois.  Il les avait ensuite ficelés avec du fil de fer à la tête de Richard Krelme qu’il avait ramené avec lui . Il avait alors cloué la tête de son ancien chef au socle en bois et c’était celle-ci qu’il insultait en lui enfonçant une aiguille à tricoter dans l’oeil gauche lorsque les gendarmes l’appréhendèrent.


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