Bande Son

New York, printemps 2310.

La mégalopole ne comptait quasiment plus d’immeubles de pierre ou de verre, presque tous ayant été remplacés par d’immenses tours de plastique et d’acier. Quelques bâtisses avaient tout de même échappées à la folie des nouveaux architectes urbains, parmi lesquelles un vieil immeuble de brique construit à la fin du 20ème siècle et dont la large silhouette recouvrait d’ombre le coin de la 19ème rue et de l’avenue Kurt Cobain. Selon la rumeur, le bâtiment et le bar qui en occupait tout rez-de-chaussée appartenaient à la légende du Néo-Jazz Alex Gantis et il était très probable que cette rumeur soit vraie. Tout d’abord, le bar s’appelait ” le verre dans la pomme “, un jeu de mot français qui rappelait tout autant les origines du chanteur que son amour pour les traits d’esprit décalés. Ensuite, l’enseigne en elle-même, peinte à même le mur, l’était dans une typographie qui n’était pas sans rappeler celle utilisée sur la pochette du dernier album de l’artiste. Enfin, la réouverture de l’établissement abandonné par ses anciens propriétaires était survenue quelques semaines à peine après la soudaine disparition de Gantis.

Quelques sept années plus tôt et alors qu’il était au sommet de sa gloire, le virtuose avait décidé de disparaître de la scène, juste après ce qui fût son concert le plus majestueux, à Londres. Son agent avait alors distribué à la presse une vidéo sur laquelle Alex Gantis expliquait qu’il considérait sa carrière comme un affreux échec personnel. Comme beaucoup de grands artistes, le musicien avait une conception très évoluée de son art, et il expliquait maladroitement que la musique avait pour but de donner une dimension supplémentaire à sa vie comme à celle de ces auditeurs, une dimension perpétuelle qui deviendrait partie intégrante du quotidien des gens. Selon ses propres termes, sa musique aurait dû devenir la ” bande son ” de la vie, un but théorique que tout son talent n’avait pas réussi à atteindre. Pour Gantis, toute son œuvre n’était que l’Ersatz de ce qu’il rêvait d’accomplir et c’est ainsi qu’il décida de mettre fin à ce qu’il considérait comme une mascarade, sur fond de critiques acerbes de la part des spécialistes qui considéraient alors son acte comme un vulgaire coup marketing. Le temps démontra qu’ils avaient tort.

” Le verre dans la pomme ” était un bar intimiste et chaleureux, très semblable aux vieux pubs du 20ème siècle, mis à part qu’il ouvrait en continu quelle que soit l’heure ou le jour. Les murs aux couleurs chaudes accueillaient sur fond ocre ou rouge les rappels d’imminents artistes disparus sans qu’aucun semblant d’ordre n’en régisse le placement. C’est ainsi que, derrière le grand bar aux bordures dorés, une vieille photo de Robert Johnson côtoyait une pochette de 33 Tours d’Eric Clapton et une vieille Gibson dédicacée de KT Tunstall, le tout figurant un hommage anarchique et passionné à la musique, cette musique qui emplissait les yeux et les oreilles des nombreux clients du lieu. Un éclairage hasardeux perçait la fumée des cigarettes de rayons pâles, finissant en halos de lumière tamisés permettant tout juste de distinguer les tables rondes qu’entouraient de confortables canapés de velours rouge. Dans le brouhaha ambiant, on captait quelques fois les paroles amères des fans du propriétaire fantôme, qui n’était jamais apparu dans son bar présumé, même si ces admirateurs continuaient à en garder le secret espoir.Assis tout au fond de la salle, toujours à la même table, John Benton Junior sirotait comme à son habitude un double scotch sec en sombrant petit à petit vers l’état de profonde alcoolisation qu’il affectionnait. L’homme se prétendait être un ancien musicien de Gantis, et il passait toutes ses journées assis à cette place, dans l’obscurité, son verre à la main et le regard dans le vide lorsqu’il ne dormait pas tout simplement, la tête sur la table. On continuait à le servir, par égard pour son probable passé (personne ne savait vraiment s’il disait la vérité) autant que par pitié, tant et si bien qu’il avait fini par faire partie du décor. Quelques nouveaux clients dont la curiosité était piquée par l’attitude de l’étrange vieux bonhomme s’essayaient à lui adresser la parole, mais ils ne recevaient toujours comme réponse qu’un ramassis d’insultes et de vulgarités entrecoupées de phrases parfaitement inintelligibles : les serveurs portaient alors un autre verre à John qui finissait par se calmer. Ce deuxième jour du printemps 2310, John de parvint pas à se saouler complètement ; Alors qu’il levait la main pour commander un autre verre, deux hommes richement habillés entrèrent dans la salle obscurcie et se dirigèrent vers lui d’un pas rapide et déterminé.

Le premier des deux était plutôt petit, vêtu d’un costume de travail noir et d’une cape de représentant de la loi, il était évident qu’il s’agissait d’un avocat. Il tenait fermement un porte-document électronique noir qui n’arborait aucun logo. L’autre, beaucoup plus grand, portait le même costume mais sans cape et avait les mains libres. Sa stature et son comportement ne laissaient aucun doute sur sa fonction, il n’était de toutes façons pas rare que les avocats se déplacent en compagnie d’associés plutôt musclés. L’avocat posa son porte-document sur la table et, sans un mot, pris place aux côtés de John tandis que son associé restait debout à quelques mètres. Il s’adressa ensuite à John de manière très formelle, tout en ouvrant son porte-document.
” Etes vous John Benton Junior ? ”
” Qu’est-ce que ça peut te foutre ? ”
” Je suis avocat pour le compte de New Babylone, et je recherche John Benton Junior, répondez vous à ce nom ? ”

New Babylone était une société importante, fondée deux siècles plus tôt par un milliardaire de génie. La société proposait à ses clients de s’exiler, pour des périodes plus ou moins longues, sur une station spatiale orbitale entièrement dédiée à la détente, aux jeux d’argents et à d’autres plaisirs moins avouables tels que le sexe et la drogue. Le concept avait très rapidement fonctionné, dans un premier temps auprès des grands cadres et PDG fortunés, puis touchant petit à petit toutes les couches de la population. Evidemment, New Babylone avait eu ses détracteurs, mais le succès et l’ascension économique fulgurante de l’entreprise avaient eu raison des opposants au projet et finalement, New Babylone était devenu une société respectée et reconnue comme le principal acteur du tourisme extra planétaire.

L’avocat regardait John fixement, attendant de sa part un réponse, pendant que se dernier vidait d’un trait le verre qu’on venait de lui apporter.
” Et alors, qu’est ce que vous lui voulez à Benton, hein ? ”
” En fait, je souhaite plus exactement parler à Alexandre Mossinot Gantois, connu sous le pseudonyme de … ”
Le verre de John éclata soudainement dans sa main dont le sang commençait déjà à couler quand ce dernier frappa violement du poing sur la table. Ses yeux brillaient d’un éclat malsain et la colère les avait injectés de sang.
” Je sais qui est Mossinot ! Ecoute petit gratte papier d’mes couilles, j’sais pas ou est Alex et je n’ai pas vraiment envie d’en parler avec toi, alors tu remballes tes affaires, ensuite toi et ton gorille vous me foutez le camp, pigé ? ”
Il n’y avait plus un bruit dans la grande salle et tous les clients s’étaient retournés par surprise vers la table de John. Ce dernier repris tant bien que mal son sang froid, puis il leva la main pour commander un autre verre en se rasseyant. L’avocat avait commencé à se lever, et le reste des clients s’étaient déjà désintéressés de la scène quand il se rassit en tendant un document à John.
” Ecoutez, John, j’ai ici un document spécifiant qu’Alexandre Mossinot Gantois, français naturalisé américain, a demandé en 2304 un changement d’Etat civil pour raisons personnelles vers le nom de John Benton Junior. J’ai bien plus de pouvoir que ce que vous pensez, alors vous feriez bien de m’écouter, Gantis ! ”

Alex était abasourdi : avec la mine pitoyable d’un enfant qui s’est fait prendre à voler un bonbon, il se adossa à son fauteuil et accepta d’écouter son interlocuteur. Le masque de John Benton avait quitté en une fraction de seconde le visage sur lequel il s’était installé depuis si longtemps. Si un client s’était retourné vers John à ce moment la, c’est bel et bien Alex Gantis qu’il aurait reconnu. Tout en lui tendant une serviette pour bander sa main blessée, l’avocat s’adressa à lui d’une voix pleine de compassion.
” Nous sommes ici pour vous, Alex. Pour votre rêve, vous comprenez ? Nous sommes sur le point de réussir à donner une bande son à la vie de nos clients. ”
Alex était nerveux, la sueur commençait à perler sur son front, il réfléchissait silencieusement, les bras serrés contre son lui. Il se balançait doucement, sans s’en rendre vraiment compte, d’avant en arrière. Il répondu dans la vague, comme s’il s’adressait à lui-même plutôt qu’à l’avocat.
” Je … j’y ai réfléchi, longtemps … c’est impossible, vous savez ? Impossible. Il faudrait être partout … et comment tout deviner … non ce n’est pas possible, et ça m’a détruit … ”
” Nous avons presque réussi, Alex, je peux vous l’assurer. Notre technologie nous permet de capter facilement l’état émotif de nos clients, et New Babylone est équipée pour cela. Nous avons installé un centre de traitement géant au sein du quel notre nouveau processeur gère les agents logiciels chargés d’analyser les émotions et de les trier. Nous savons aussi comment générer une perception musicale forte dans l’esprit de nos clients sans troubler son entourage. Nous avons tout cela, mais il nous manque l’élément central, celui qu’aucun processeur ne peut remplacer, le chef d’orchestre. Vous êtes le seul que nous connaissions qui soit doué d’une sensibilité artistique et émotionnelle suffisante pour mener se projet à son terme. Nous avons besoin de vous, comme vous avez besoin de nous. ”
En un instant, Alex Gantis, virtuose du Néo-Jazz et plus grand compositeur du 24ème siècle, était réapparu. Son visage s’était éclairé et son regard brûlait d’un intérêt extraordinaire pour les mots de l’avocat. Il fronça légèrement les sourcils en réfléchissant tout haut.
” Oui, oui ça peut marcher … mais, ce n’est pas tout. Il y a un autre problème, c’est la matière … Quelle musique vais-je diffuser ? Il me faut des musiciens, des échantillons, … ”
” Nos ingénieurs ont pensé à tout cela. Vous aurez un orchestre philharmonique à votre disposition 24 heures sur 24, des musiciens que qualité qui ont été sélectionnés à cet effet et qui se relaieront pour être toujours à votre disposition. Nous avons aussi constitué une base de donnée contenant tout ce qui a été écrit et interprété depuis les permisses de la musique. ”
” Où est le piège ? ”
” N’en cherchez pas, vous perdriez votre temps. Voici les quelques règles à respecter : Tout d’abord, il s’agît d’un travail de chaque instant et votre engagement sera irrévocable jusqu’à votre mort. Ensuite, tout devra rester complètement et absolument secret. Enfin, vous ne devrez jamais tenter de communiquer avec un être humain autrement qu’en lui fournissant le son de sa vie. Il y aura quelques autres petites formalités mineures à effectuer, elles sont toutes indiquées dans ce dossier.”
Alex signa sans même le lire le document électronique qui lui était présenté et leva la main pour commander un dernier verre. La satisfaction et l’excitation se lisaient sur son visage.
” Quand dois-je partir ? ”
” Vous avez le temps de boire votre verre, M. Gantis. Bienvenue parmi nous. Votre rêve vous attend.”

New Babylone, quelques jours plus tard.

A grand renfort de spots publicitaires, New Babylone avait finalement levé le voile sur son plus grand coup marketing. Dorénavant, la vie de chacun des visiteurs de New Babylone pourrait être dotée d’une bande son toujours renouvelée et en parfait harmonie avec ses sentiments. La société ne communiquait rien de l’aspect technique de cette nouveauté et ce mystère attisait encore plus la curiosité des futurs clients. Alex avait très rapidement appris à doter d’une bande son la vie de quelques volontaires tests résidant à vie à New Babylone. Il maîtrisait déjà parfaitement le fonctionnement de ses assistants, des petits programmes intelligents qui scrutaient les moindres changements d’émotion des habitants de la station.

Alex était heureux. Il avait enfin accédé à son paradis, réalisé son rêve. Il était le grand chef d’orchestre de New Babylone, celui qui dotait d’une bande son la vie de millions de gens. Lorsqu’il en avait besoin, il transmettait les informations nécessaires au gigantesque orchestre, juste en dessous de lui, par la simple pensée. Il virevoltait d’un habitant à un autre, observant quelques secondes ou se focalisant des heures sur un cas intéressant. Il pouvait choisir de jouer un petit air stressant, plein de suspense lors de la dernière main d’une partie de poker, ou s’amuser à jouer une marche funèbre lorsqu’un richissime client de la station n’arrivait pas à honorer la fille qu’il s’était payé pour la nuit. Alors que son cerveau bardé d’électrodes flottait doucement dans sa cuve de liquide nutritif, il dota la vie d’un homme qui venait de tout perdre à la roulette d’une sinistre bande son. Finalement, toutes ces petites formalités n’avaient été qu’un faible prix à payer pour pouvoir enfin réaliser son chef d’oeuvre.

Au même moment, à New York.

Les techniciens de New Babylone finissaient d’emporter les meubles du ” verre dans la pomme “. Debout devant le vieux bâtiment, Greg Hulston, chef de projet pour la grande société, regardait la scène avec amusement. L’un des anciens serveurs du bar s’approcha de lui et le salua avec respect.
” Bonjour Monsieur. Nous achevons de démonter le décor, et les comédiens ont tous été payés. Cela représentait une somme considérable, vous vous en doutez, sept ans de travail acharné ! Je pense que nous aurions pu obtenir le même résultat au bout de trois ou quatre ans … ”
” C’était à moi d’en décider, pas à vous ! Cette mission a été menée à bien, et c’est l’essentiel. Finissez d’embarquer le matériel, et rejoignez moi à Chicago rapidement, on dit que la grande actrice Elisabeth Martin souhaite mettre fin à sa carrière. “

Souffre douleurs

“Monsieur Paul, revenez s’il vous plait, nous devons revoir quelques détails du projet Brutek” La voix qui avait prononcé cette phrase était sèche, cassante, une voix de sadique digne d’un mauvais film d’horreur.

Monsieur Paul (car le trentenaire légèrement voûté qui venait de sortir du bureau de son supérieur, ses rouleaux de plan sous le bras était Monsieur Paul) grimaça sous une vicieuse attaque de son début d’ulcère et soupira intérieurement.

Il se retourna, faisant face à l’homme à qui appartenait la petite voix de sadique.

-“Le projet Brutek ? La réunion de travail à ce sujet n’est-elle pas prévue dans trois jours ?” répondit-il d’une voix lasse.
-“Que la réunion soit dans trois jours ne m’interdit pas de vouloir en parler avec vous Monsieur Paul. J’ai étudié certains des plans que vous m’avez remis et j’ai remarqué des erreurs, digne d’un débutant. C’est inacceptable. Corrigez les avant la réunion ! Et ne me dites pas que vous n’aurez pas le temps. Je ne suis pas responsable de votre inaptitude. Vous dormirez moins, cela ne vous ferra pas de mal de ne pas perdre autant de temps en ronflements.”

Monsieur Paul soupira à nouveau, un soupir presque muet pour ne pas que son supérieur ne l’entende et entra dans le bureau de celui-ci, s’apprêtant à subir à nouveau un long flot de remontrances et de menaces.

Paul Luksi travaillait depuis dix ans dans ce grand cabinet d’architecte. Lorsque quatre ans plus tôt, il a été affecté à l’équipe de Richard Krelme, il en avait été ravi. L’équipe de Krelme était en effet celle qui s’occupait des plus grands projets, à l’international. Barrages hydroélectriques, viaducs, grattes-ciel, tous les gros contrats étaient pour l’équipe de Krelme.

Bien sûr Richard Krelme avait une odieuse réputation. Sadique, irascible, lunatique, colérique, haineux, aucun mot n’était assez violent pour le qualifier. On racontait dans les couloirs du cabinet qu’il avait poussé plusieurs membres de son équipe à la démission ou pire, au suicide.

Paul n’avait pas écouté les rumeurs, les prenant pour les exagérations de jaloux et il avait accepté la mutation.

-“J’aurais mieux fait d’écouter les bruits de couloir et de ne jamais accepter cette putain de promotion” pensait-il en rentrant chez lui ce soir là, ou plutôt vu l’heure, ce matin là.

Furieux, il gara sa voiture dans le parking souterrain de son immeuble, manquant d’emboutir la voiture garée sur la place voisine lorsque son début d’ulcère lui envoya une longue onde de douleur qui le transperça.
“Cet ulcère finira par vous tuer” lui avait dit son docteur, mais nul doute qu’il ne pensait pas à un accident de voiture à ce moment là.

-“Il me demande de refaire toute la partie ouest, à trois jours de la réunion, tout ça parce qu’il trouve le trait trop épais et mes notes explicatives illisibles. Quel connard, je vais devoir travailler jour et nuit. Je vais finir par lui dire ce que je pense de lui, vraiment, et ce jour là…” grognait Paul tandis qu’il rentrait dans son petit appartement. Il savait, bien entendu, que jamais il ne dirait quelque chose à son chef. Krelme était très bien vu de la direction. Un mot de lui pouvait faire virer n’importe qui. Il prétendait même pouvoir vous empêcher de retrouver un jour du travail.

Mais bien que Paul était conscient qu’il ne se rebellerait jamais, qu’il ne dirait jamais ses quatre vérités à son patron, ces douces rêveries étaient l’une des choses qui lui apportaient un bien maigre réconfort à son enfer quotidien.

L’après-midi était doux, presque chaud pour ce samedi printanier. Paul, de bonne humeur, marchait dans le centre ville en sifflotant. La réunion de la veille, pour le projet Brutek, s’était merveilleusement passée. Les clients étaient ravis, n’ayant rien à redire, félicitant même Paul pour son travail. Krelme s’était senti obligé de reconnaître qu’effectivement, les plans étaient parfaits. Mais en disant cela, il avait lancé un regard à Paul qui l’avait glacé. Le regard de Krelme était clair. Il ferait payer cher à Paul ce compliment, très cher.

Mais aujourd’hui, en se levant, Paul avait décidé d’oublier le boulot et cet enfant de putain de chef. Il avait décidé qu’il allait, pour une fois, passer l’après midi à faire ce qu’il adorait par dessus tout, chiner.

Avant d’être muté en Enfer, Paul, chaque samedi, arpentait les pavés des rues piétonnes du centre ville et explorait consciencieusement chacune des boutiques des brocanteurs, y découvrant ce qu’il appelait ses trésors. Parfois une vieille lampe ou un tableau poussiéreux, parfois un meuble mangé par les vers ou une vieille arme blanche toute rouillée. Cela faisait pourtant plus de six mois qu’il n’avait pas eu l’occasion de le faire.

Il avait déjà farfouillé dans ses trois magasins préférés. Il y avait déniché une vieille lampe qu’il trouvait superbe avec son abat jour en verre orangé et une vieille fourche de paysan, intégralement en bois et à demi édentée.

Il allait rentrer chez lui lorsqu’il aperçut une vitrine qu’il ne connaissait pas. Il s’approcha. Un grand panneau de carton, qu’une armure du Moyen-Âge tenait entre ses gants de fer, proclamait “Ouverture du magasin, Remise exceptionnelle de 20 % sur tous les articles”

La vitrine était encombrée d’un bric à brac invraisemblable. Chapeaux de l’époque coloniale, sabres d’apparat, petites commodes en bois précieux, vieux livres et au centre la grande armure qui portait un chapeau à plumes comme couvre-chef. Pour parachever ce décor et donner un sens au nom du magasin “La fée cabotine”, des dizaines de petites fées étaient accrochées au plafond de la vitrine par de fins fils de nylon et semblaient voleter un peu partout.

Paul sourit “une vraie caricature de vitrine d’antiquaire” pensa-t-il. “Allons voir si le patron est un vieux Monsieur presque chauve avec de petites lunettes et une bedaine de bon vivant.”

Il poussa la porte, lançant un sonore “Bonjour” de sa voix grave. La tintement de la petite clochette accrochée à la porte fut la seule réponse qu’il obtint.

Alors qu’il refermait la porte, il fut frappé par l’odeur qui emplissait le magasin. C’était un mélange de vieux bois, de poussière et d’une senteur qu’il m’y quelques temps à reconnaître. Finalement, il trouva. L’odeur lui rappelait la senteur des fleurs des bois. C’est alors qu’il remarqua les bâtonnets d’encens qui brûlaient un peu partout.
“Voilà pour les fleurs des bois” se dit-il.

Il s’avançait lentement, contemplant ce que contenait le magasin, lorsque une jeune femme fit irruption devant lui.
-“Bonjour cher premier client, avez vous besoin d’aide ?” La voix de la propriétaire était chaude, lumineuse, envoûtante.
-“Et voilà pour le vieux propriétaire”, se dit Paul un sourire aux lèvres.
-“Non merci, je me contente de regarder.”
-“Bien, si vous avez besoin de moi, je suis dans l’arrière boutique” répondit-elle, tournant les talons dans un tourbillon de mèches rousses.
-“Comme les feuilles des arbres en automne” pensa Paul.

Le magasin était grand, plus grand qu’il ne le semblait de l’extérieur. Alors qu’il était occupé à feuilleter de vieux livres, Paul jeta un coup d’oeil vers la vitrine et se rendit compte qu’il faisait déjà nuit.

“Il est l’heure de rentrer”. Il prit sous son bras les quelques volumes qu’il avait décidé d’acheter et se retourna.

La vendeuse était là. Il sursauta légèrement.
-“Je ne vous avais pas entendu”
-“Pardonnez-moi si je vous ai fait peur, je voulais vous prévenir que nous fermions”
-“Ha ? Je crois que je n’ai pas vu le temps passer”
La vendeuse esquissa un sourire “Vous prenez ces livres ?”
-“Oui, combien vous dois-je ?” répondit-il en lui donnant les livres qu’il tenait.

La vendeuse prit les livres, les feuilletant.
-“De bien jolis ouvrages” commenta-t-elle.
“Cela vous fait 130 euros” rajouta-t-elle en glissant les volumes dans un sachet en papier aux couleurs du magasins. Paul tendit les billets qu’il avait déjà sortis.
-“Voilà et merci.”
-“Merci à vous, n’hésitez pas à revenir et bonne soirée à vous Monsieur mon premier client”

Paul sourit, lui souhaita également une bonne soirée et se dirigea vers la sortie. Alors qu’il allait pour ouvrir la porte vitrée du magasin, un éclair roux attira son regard. Un rire de petite fille sembla tinter à ses oreilles.  Intrigué, il se retourna, cherchant du regard ce qu’il pensait être une petite fille qui courait entre les meubles.

Son coeur rata un battement. Là, du fond du magasin, Krelme le regardait.
“Monsieu..” commença Paul avant de se rendre compte que ce n’était pas son patron mais une tête d’élan empaillée qui le fixait.

Pourtant la ressemblance était frappante. Paul en oublia l’éclat roux, le rire enfantin et se rapprocha de l’élan.

“Stupéfiant” pensa-t-il. Les même bajoues ramollies qui pendent de chaque coté du visage, le même regard torve et haineux, la même forme de visage. Il avait vraiment l’impression de voir son chef.

-“Un très vieux trophée de chasse, venant d’un des anciens ducs de la région,  très bien conservé”
Paul sursauta à nouveau, encore une fois surpris par la vendeuse.
-“Saisissant oui, il me rappelle mon chef, combien coûte-il ?”
-“450 euros”
-“Trop cher pour moi” Paul laissa s’échapper un petit rire gêné “Et puis voir mon patron au boulot me suffit amplement. Vous m’aviez dit que vous fermiez, désolé de vous retarder.”
-“Ce n’est pas grave”
-“Au revoir”
-“Au revoir Paul”

Paul sortit du magasin, encore retourné par la tête d’élan. Il lança un dernier coup d’oeil à travers la vitrine. La vendeuse était déjà repartie dans l’arrière boutique et seule la tête empaillée lui renvoya son regard.
“Bizarre que je ne l’ai pas vu en entrant” se dit-il. Haussant les épaules, il prit le chemin de son appartement.

Les jours passèrent, l’enfer continua. Comme prévu, Krelme lui fit payer très cher le compliment qu’il lui avait dit. Les brimades se multiplièrent, les problèmes se succédèrent et à chaque fois que Paul manquait de s’énerver, son chef était là, prés à se saisir de la plus petite excuse pour le faire virer.

Pour couronner le tout, Paul n’arrivait plus à dormir. Il pensait sans arrêt à la tête d’élan. Elle peuplait chacun de ses rêves, hantait chacun de ses cauchemars. Parfois elle le poursuivait, parfois c’était son patron qui le poursuivait de ses injures. Mais dans ses rêves, son patron n’avait pas son vrai visage mais celui de l’élan.

Tout cela n’arrangeait pas son ulcère qui n’arrêtait pas de le lancer. Parfois, la douleur était si forte qu’il manquait d’en perdre conscience. Il ne pouvait alors rien faire d’autre que trembler de souffrance en fouillant ses poches ou son bureau pour chercher les comprimés que lui avait donné son médecin et qui soulageaient ses douleurs.

-“Je n’en peux plus”
Paul avait donné rendez vous à Marc, un de ses amis d’enfance, dans l’un des bars où ils avaient leurs habitudes. Assis tous les deux autour de l’un des tonneaux de chêne qui servaient de tables dans l’établissement, ils sirotaient lentement leur bières.
-“Toujours ton patron ?”
-“Lui oui et aussi l’élan.”
-“L’élan ?” demanda Marc, fronçant les sourcils d’incompréhension.
-“Oui, une tête d’élan empaillée que j’ai vu chez la nouvelle antiquaire que j’ai découvert il y a quelques temps.”
Et Paul raconta tout l’histoire, décrivant la tête d’élan, la ressemblance frappante avec son chef, les cauchemars qui l’empêchaient de dormir avec la tête d’élan, toujours présente.

-“C’est vrai que tu n’as pas l’air bien, tu es vraiment pâle et tu as de ces cernes, à faire peur”
-“Je ne dors presque plus Marc, je ne sais plus quoi faire.”
-“Tu sais quoi ? Je serais toi, je l’achèterais cette tête d’élan. Je l’accrocherais à un des murs de mon appartement et tous les soirs je l’insulterais en imaginant que c’est mon patron, je lui lancerais des fléchettes, je lui cracherais dessus. Tu vois le truc ?” répondit Marc en éclatant de rire, se moquant gentiment de Paul.
-“C’est peut-être une idée, tu as raison” répondit Paul, qui lui était sérieux.
-“Hé, je plaisantais. Tu devrais penser à prendre des vacances ou à changer de boulot”
-“Tu sais bien que je ne peux pas Marc”
-“Bon alors, trouve toi une fille. Tu sais, Sophie à une cousine qui vient de divorcer, je pourrais…”
-“Arrête avec tes conneries Marc, parle moi plutôt de ta fille, comment se porte ma petite filleule ?”
-“Bien, elle nous empêche juste de dormir vu qu’elle fait ses dents”

Pendant les jours suivants, la conversation avec Marc poursuivit Paul. Après tout, Pourquoi pas ? pourquoi ne pas acheter cette tête d’élan, se disait-il. Bien entendu, il n’allait pas lui cracher dessus ou l’insulter, ce serait puéril. Mais il pouvait l’acheter, juste pour l’accrocher dans son salon.

Le samedi suivant, dès neuf heure du matin, il était déjà devant la vitrine du magasin. Fouillant la vitrine du regard, il ne trouva pas la tête d’élan. Craignant le pire, serrant les dents pour ne pas se plier de douleur suite à une nouvelle crise de son ulcère, il ouvrit la porte d’une main tremblante.
La même odeur le frappa à nouveau. Délicate odeur de sous bois, de fruits rouges et de fleurs des champs qui lui emplissaient les narines.
-“Bonjour, est ce qu’il y a quelqu’un ?” demanda-t-il en s’avançant.
-“Bonjour Monsieur mon premier client”.
Il reconnut tout de suite la voix de la patronne. Elle apparut d’ailleurs, tenant la tête d’élan.
-“Vous venez l’acheter, n’est ce pas ?” ajouta-t-elle.
Paul, lorsqu’il vit la tête d’élan, laissa malgré lui échapper un long soupir de soulagement.
-“Oui, en regardant à travers la vitrine, je ne l’ai pas vu, j’ai cru que vous l’aviez vendu”
-“Non, je savais que vous reviendrez la chercher alors je l’avais mise dans l’arrière boutique.”
-“Oh…” Paul ne savait plus quoi dire, soudain bizarrement empli de joie. “Merci de l’avoir fait”
-“Ce n’est rien, mon premier client a bien droit à quelques petites faveurs” répondit la vendeuse, en laissant échapper un petit rire.

La tête d’élan trônait sur son mur, bien au centre. Paul se tenait devant elle, mains sur les hanches, fier de son travail. Il avait même réussi à l’accrocher droit.

“Alors salopard, ça fait quoi d’être accroché à mon mur ? Tu fais moins le fier là maintenant hein connard ?”
C’était sorti tout seul. Il ne s’était même pas rendu compte qu’il avait insulté la tête d’élan. Il allait se traiter de fou lorsqu’il se rendit compte qu’il se sentait bien mieux maintenant, beaucoup moins stressé, que ses douleurs d’estomac s’étaient tues.

“Après tout, pourquoi pas” se dit-il.

Et les insultes se mirent à pleuvoir, encore et encore, jusqu’à ce qu’il n’est plus de salive, jusqu’à ce que sa gorge lui fasse mal. Ensuite, pour la première fois depuis des années, Paul dormit d’un sommeil de bébé, sans aucun cauchemars.

Deux mois passèrent. Paul n’était plus le même homme. Au boulot, il était serein, toujours souriant, ne faisant plus aucun cas des colères ou des menaces de Krelme.

-“Allez Paul, dis nous comment tu fais, tu as des appuis hauts placés ?”
Paul était à la cafétéria de son cabinet d’architecte, attendant que son café soit prêt. Laurent et Matthieu, deux de ses collègues, le pressaient de questions depuis quelques jours. Ils voulaient savoir, connaître eux aussi le secret de son tout nouveau calme. Cette fois, c’était Laurent qui était revenu à la charge.
-“Mais non, vous vous imaginez des choses tous les deux. Il n’y a rien de changé, j’ai juste décidé de prendre les choses plus sereinement” répondit Paul.
-“Bien sûr, bien sûr” attaqua Matthieu. “Prendre sereinement les réflexions de Krelme. Arrête, on y croit pas. Ou alors tu t’es fait prescrire des cachets ? C’est ça ? Des calmants ou un truc dans le genre ?”
-“Mais non, puisque je vous dit qu’il n’y a rien”
Mais les deux comparses ne s’arrêtèrent bien évidemment pas. Chaque jour, ils continuèrent à poser questions sur questions, à espionner Paul, à l’épier, à tenter de le surprendre en flagrant délit de prise de cachets.

Si bien que Paul finit par craquer.
-“Bon vous avez raison, j’ai un truc. Si je vous le dit, vous me laisserez en paix ?  Et vous garderez cela pour vous ?”
Laurent et Matthieu échangèrent un regard. “Bien entendu Paul. Tu sais que nous ne sommes pas des commères.”
-“Bon, alors, voilà. Il y a quelques mois je fouinais chez un antiquaire et j’ai vu cette tête d’élan…”
Et Paul leur raconta tout. L’achat, la première fois qu’il avait insulté la tête empaillée puis les insultes quotidiennes, les crachats, les brûlures de cigarettes, les jets de fléchettes.

Lorsqu’il eut finit, les deux compères échangèrent à nouveau un regard.
-“Hé bien, qui aurait cru..” fut la seule chose que Laurent trouva à dire.
-“Ton antiquaire n’en aurait pas une deuxième par hasard ? Pour moi ?” demanda Matthieu en riant.
-“Non, elle n’en avait qu’une” répondit Paul qui regrettait déjà d’avoir parlé.
-“Vous me croyez fou” rajouta-t-il.
-“Mais non voyons, ce n’est pas commun comme histoire mais cela ne fait pas de toi un fou” répondit Laurent.
Inquiet, Paul rappela “Vous avez promis de ne rien dire. Si cela parvenait aux oreilles de Krelme, je suis fichu.”
-“Mais ne t’inquiète pas voyons, nous sommes amis n’est ce pas Paul ?” le rassura Matthieu.”Nous ne dirons rien” rajouta-il.
-“Oui nous ne dirons rien” appuya Laurent. “Mais, tu ne voudrais pas nous la montrer, ta tête d’élan ?”
Paul sentit son coeur s’arrêter et des gouttes de sueur froide lui couler dans le dos. C’était sa tête à lui, ils voulaient lui voler, sa tête à lui dont il avait tant besoin.
-“Non… Non, c’est la mienne. Je vous en ai déjà trop dit. J’ai du travail” Paul sorti de la cafétéria, oubliant son café, s’enfuyant plus qu’il ne sortait, sans comprendre pourquoi l’idée de montrer la tête d’élan à quelqu’un d’autre que lui était si intolérable.

Tout le service était en ébullition. La réunion finale du projet Brutek devait se tenir le lendemain. Paul savait qu’il allait devoir travailler toute la nuit. Krelme était en train de vérifier les derniers plans que Paul lui avait envoyé.

Paul se doutait que Krelme n’allait pas tarder à le convoquer pour lui demander de faire, encore, des modifications de dernières minutes. Mais cela ne le troublait plus. Ce matin, il avait patiemment enfoncé une douzaine de longues aiguilles à tricoter dans la tête d’élan, en imaginant qu’il faisait subir ce traitement à son chef, s’offrant ainsi une longue journée de calme olympien.

La pendule du bureau venait d’afficher 23h30. Il n’y avait plus que Paul et Krelme dans le bâtiment. Paul faisait les dernières modifications sur une partie mineure des plans. La sonnerie stridente du téléphone interne faillit lui faire raturer son trait.
-“Monsieur Paul, venez dans mon bureau je vous prie.” C’était Krelme, bien entendu.
-“J’arrive” Paul raccrocha, mal à l’aise. Son patron lui avait semblé joyeux, bien trop joyeux. Quelque chose n’allait pas. Pour se calmer, il pensa au stock d’aiguilles qui lui restait, aux insultes dont il pourrait bientôt abreuver la tête d’élan.

Lorsqu’il entra dans le bureau de Krelme, celui-ci se tenait debout, derrière son bureau, une grande tasse de café à la main.
-“Asseyez vous, Monsieur Paul”
Paul obéit, remarquant que la majeure partie des plans qu’il avait réalisé pour le projet Brutek se trouvaient étalés sur le bureau de son patron, essayant de voir de son fauteuil ce qui n’allait pas, ce qu’il allait devoir refaire dans l’urgence au cours de la nuit.
-“Ce sont bien vos plans ?” demanda Krelme avec une voix doucereuse, pleine de miel.
-“Oui, monsieur, ce sont mes plans”
Krelme vida alors sa tasse de café, lentement, sur la liasse de plan étalé sur son bureau, y prenant visiblement beaucoup de plaisir. Son regard brûlait de haine tandis qu’il détruisait ainsi le travail de Paul.
-“Mais que faites vous ?” hurla celui-ci

-“Je sais tout” répondit Krelme, froidement calme.
-“Je sais tout sur vous, sur votre ridicule tête d’élan, sur la façon dont vous l’utilisez.
Vous n’êtes qu’un fou, qu’un pauvre fou. Et vous allez être viré pour avoir saccagé les plan du projet Brutek.”
-“Mais, c’est vous qui venait de ..” tenta de contrer Paul.

Krelme rit, un long rire mauvais, cruel.
-“Prouvez le. Cela sera votre parole contre la mienne. Et quand tout le monde saura pour votre tête d’élan, votre parole ne vaudra plus rien”
-“Mais je ne vais pas m’arrêter à ça” poursuivit Krelme.
-“Je vous ferai virer, mais ensuite, je vous ferai interner comme le dangereux fou que vous êtes. Et je ferai brûler cette horreur de tête d’élan.”

Lorsqu’il entendit ces mots, quelque chose se brisa en Paul. Non, il avait trop besoin de la tête d’élan. Il ne pouvait pas vivre seul, sans elle.

Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il se leva, pris un des T d’architecte en acier posé contre le bureau et dans un rugissement de colère, frappa, encore et encore. Il frappa jusqu’à ce qu’il ait mal aux bras, jusqu’à ce qu’il soit recouvert de sang.

-“Monsieur Luksi, c’est la gendarmerie. Ouvrez où nous enfonçons la porte”
Un rire fou et une bordée d’insulte “Sale petit connard de fils de pute, tu voulais me faire virer. Tu pensais être plus fort que moi” fut la seule réponse que reçut l’équipe de la force d’intervention spéciale de la gendarmerie.

Monsieur et Madame Luksi, retraités, habitaient un petit pavillon cossu en campagne. Madame Luksi ne s’était jamais remise du départ de son fils pour la ville. Elle tenait donc propre la chambre de son ‘bébé’ pour les trop courts moments que Paul revenait passer à la maison. Noël n’était pas attendu avant  trois mois, mais déjà elle avait acheté et emballé les cadeaux pour son fils et les avaient déposés sous le lit de celui-ci.

Monsieur et Madame Luski avaient un emploi du temps journalier strict et qui ne souffrait pas de changement. Chaque jour, après le déjeuner qui se finissait vers 12h50, ils s’installaient devant leur poste de télévision, avec leur deux chats et une tasse de thé miel-citron. Ils regardaient alors le journal télévisé puis faisaient une légère sieste avant de jouer quelques parties de Scrabble, parties que Madame Luksi gagnait invariablement.

Pourtant pour la première fois depuis plus de dix ans, ils étaient en retard. Ce jour là en effet, la voisine était venue juste avant le repas pour leur raconter que son petit-fils allait devenir avocat, qu’il avait réussit un examen très difficile, qu’il serait bientôt riche et à n’en pas douter bientôt marié à une belle et intelligente femme. Il était donc 13h15 lorsque Madame Luksi alluma le poste de télévision, sa tasse de thé chaud à la main.

Comme à chaque fois qu’on l’allumait, le poste de télévision, antique machine qui aurait plus été à sa place dans un musée de l’audiovisuel plutôt que dans le salon d’une maison, même une maison de retraités, se mit en marche avec le volume sonore à zéro. Madame Luski ne vit donc que la photo de son fils en haut à droite de l’écran, tandis que le présentateur parlait sans être entendu.

“Papa, vient vite, Paul passe à la télévision.
Je savais bien qu’il allait être célèbre, je lui ai toujours dit.”

“Mais dépêche toi, tu vas tout rater” cria-t-elle de sa petite voix aigu en cherchant la télécommande, cachée sous un coussin, pour monter le son.
La télécommande retrouvée, la voix du présentateur se fit enfin entendre.

“Paul Luksi, l’architecte fou qui aurait tué son patron en le décapitant…”

Le bruit clair d’une tasse qui se brise et celui, sourd, d’un corps qui tombe résonnèrent alors dans le petit salon. Le présentateur, indifférent à ce qui se passait dans le petit salon de la petite maison continua tranquillement de parler, donnant de plus ample information sur ce meurtre plus qu’inhabituel.

“…aul Luski a été appréhendé ce matin à son domicile par les forces de police. La tête de son patron a été retrouvé sur les lieux. Paul Luksi, ayant apparemment cédé à la folie, avait fixé la tête de sa victime au mur, la couronnant de deux bois de cerf. Lorsque les forces de polices ont fait irruption chez lui, il était en train d’enfoncer des aiguilles à tricoter dans les yeux de la tête de son patron tout en l’insultant. Il a fallu toute la force des six gendarmes présents pour le ceinturer.

Nous passons maintenant à notre reportage sur les préparatifs d’Halloween”.

C’est le moment que choisit le poste de télévision pour se détraquer à nouveau et remettre le son à zéro.  Le reportage sur Halloween passa donc, en silence, sans que personne ne le regarde. Pendant ce temps, les chats se frottaient au corps de leur maîtresse en léchant le thé répandu sur le sol. On n’entendit plus que leurs ronronnement de bonheur jusqu’à ce que :
“Maman, tu sais ou j’ai mis mes appareils pour entendre, je ne les trouve plus, ils ne sont pas dans le petit placard…”

Lorsqu’ils enfoncèrent la porte, les gendarmes trouvèrent Paul Luksi en train d’enfoncer une longue aiguille à tricoter dans ce qu’ils prirent tout d’abord pour une tête d’élan accrochée au mur.

En fait, et la presse le lendemain ne se priva pas de donner tous les détails, Paul avait détaché la tête d’élan de son socle et lui avait sciée les bois.  Il les avait ensuite ficelés avec du fil de fer à la tête de Richard Krelme qu’il avait ramené avec lui . Il avait alors cloué la tête de son ancien chef au socle en bois et c’était celle-ci qu’il insultait en lui enfonçant une aiguille à tricoter dans l’oeil gauche lorsque les gendarmes l’appréhendèrent.

Piratage en blouse blanche (épisode 3)

Quatre jours maintenant que j’étais plongée dans l’audit du code d’e-learning. Enfin disons plutôt cinq jours, si j’en crois le tac que j’ai entendu quand j’ai commencé mon dernier, enfin presque dernier, expresso.

Et mon dieu, j’ai rarement vu une application aussi mal développée. Quand je parlais de garagistes à propos de certaines SSII, je crois que j’étais en dessous de la vérité. J’ai déjà listé des dizaines de failles possibles, de trous de sécurité si grands qu’on pourrait y faire passer des troupeaux d’éléphants… J’avais vraiment l’impression de remonter un fleuve de merdes codifiques depuis que j’avais plongé mon nez là-dedans.

“Mais…”, je ne pus retenir une exclamation, m’attirant le regard courroucé de mon Dark Vador Bubble Head, réveillé en sursaut alors qu’il rêvait de conquérir la galaxie et de faire cuire à la broche des petits lutins verts.

Pourquoi, mais pourquoi celui qui avait codé cette appli avait trouvé intelligent de faire générer en javascript des bouts de requêtes SQL exécutées sans vérification sur le serveur ? Je n’avais plus qu’à rajouter un item dans mon long long long rapport de failles et faire un petit patch rapide.

De longs couloirs dégueulasses et sombres. A ma droite, Drak courait en clopinant, lâchant un juron douloureux de temps en temps, visiblement mal en point. A ma gauche, Risfil, qui n’a plus rien de l’elfe propre sur lui qu’il était encore il y a quelques heures. Je ravale mes larmes en pensant à Fyx, notre barde qui doit servir de festin aux créatures qui nous sont tombées dessus… J’entends encore son dernier cri lorsque ces monstres l’ont fait tomber à terre et ont commencé à le dévorer, alors qu’il était encore vivant… Nous n’aurions pas du accepter la mission que l’encapuchonné nous proposait. Dès le départ, je savais que c’était trop bien payé pour être honnête. Et les morts ne profitent pas de leur argent. Si je devais mourir, ça ne serait pas seule. Je me retournais écartant les bras tout en psalmodiant les premiers mots de mon plus puissant sortilège. Le pouvoir se rua dans mes veines, électrisant mes cheveux, tandis que la magie hurlait d’impatience, attendant que je prononce le dernier mot de mon sortilège, attendant d’être libérée et de…

Je reconnu rapidement la sonnerie qui me vrillait les tympans comme étant celle de mon smartphone. Le retrouver ne fut pas une aussi mince affaire.
“Allo ?
– Hum, excusez-moi Monsieur le zombie, j’ai du me tromper de numéro…
– Fais pas le con Mathieu, tu me réveilles.
– A 15 heures ?
– J’ai bossé tard.
– Ok, tu as le temps pour un ciné avec tes vieux potes ?
– Pas cette fois, non, faut que je m’y remette.
– Ok, tant pis, passe le bonjour à Jack.”

Avant que je n’ai pu répondre de la répartie la plus cinglante que j’eus été capable de trouver au saut du lit, ce fourbe avait déjà raccroché. Tant pis. Je trouverais bien l’occasion de me venger. En attendant, je récupérais Jack qui était tombé de notre lit, je l’adossais à nouveau aux coussins et rallumais la machine à expresso.

Je vous ai déjà dit que je détestais les lundi ? Et bien, c’est encore pire lorsqu’ils arrivent après un week-end passé à auditer l’un des logiciels le plus mal codé de l’histoire de l’humanité. Cette appli était une telle catastrophe que sur les dernières heures j’aurais préféré faire n’importe quoi, même des logiciels de gestion d’assurance en WinDev plutôt que continuer à explorer ce code…

“Bonjour Messieurs, j’ai donc procédé durant la semaine dernière à un rapide audit non exhaustif de votre application”. Carpendar n’avait malheureusement pas profité de la semaine pour redécorer son bureau. J’avais l’impression que chacune des photos de lui me regardait tandis que j’exposais le résultat de mes recherches au petit comité qui m’écoutait. “Je dis non exhaustif parce que vu la somme de problèmes que j’ai trouvée…”, petit signe vers le gros rapport posé sur le bureau du DG, “… je pense qu’il faudra que vous procédiez à un audit complet de votre application”.

Plus je parlais, plus l’heure tournait, plus je les voyais se décomposer. J’étais presque sûre que Carpendar réfléchissait à comment il allait pouvoir faire en sorte que mon rapport n’arrive jamais jusqu’aux dirigeants d’Horizon. Quant à Tave, il devait prier pour que mes conclusions ne soient pas trop violentes avec lui. “En conclusion, en ce qui concerne l’audit, je vous ai joint un patch corrigeant ou limitant chacun des problèmes que j’ai pu trouver. Je vous conseille d’ailleurs vivement de me laisser les mettre en place dès la fin de cette réunion”.

“Et concernant les piratages ? D’après Monsieur Tave, personne n’a tenté de se connecter d’une manière frauduleuse. N’est-ce pas ?” Le gugus avait un large sourire victorieux en répondant à son boss. Je préférais de loin lorsque quelques minutes plus tôt il suait à grosses gouttes en se demandant si j’allais citer les noms des responsables qui avaient commit le code que j’avais audité et s’il en ferait partie. “Effectivement, aucune tentative de connexion frauduleuse, comme je le pensais. Je pense que Mademoiselle Oscar a formulé des conclusions un peu hâtives la semaine dernière et que c’est bien, comme je vous l’avais dit, un piratage d’un élève.” J’enrageais. L’image rapide d’un clavier lui écrasant le crâne me traversa l’esprit. Le bougre continua sur sa lancée. “Il est fort probable que les corrections qui nous sont proposées régleront le problème. Est-il absolument nécessaire de garder le dispositif de contrôle que nous avons du mettre en place ? Il ralentit en effet notre applicatif et j’ai peur que les utilisateurs finissent par se plaindre”. Mais qu’est-ce qu’il avait à me descendre comme ça celui-là ? A croire qu’il veut absolument redorer son blason.

“Qu’en pensez-vous Mademoiselle ?”, me demande Carpendar. “Je pense qu’il est trop tôt pour en déduire quoi que se soit. Et que la plupart des protections que j’ai mises en place la semaine dernière sont de toute façon indispensables si vous voulez pouvoir dormir sur vos deux oreilles. Et qu’en cas de problèmes, elles vous donneront des informations qui vous permettront de réagir au mieux. Voilà ce que je vous propose : nous nous revoyons dans une quinzaine de jours et si vous souhaitez vraiment diminuer tout ce qui est logs et surveillance, je vous conseillerais sur ce que vous pouvez désactiver sans risque. Et je le ferais gratuitement. Mais en attendant, j’aimerais pouvoir patcher au plus vite votre application, certains problèmes sont vraiment critiques. Et j’aurais besoin de Monsieur Tave, son nom est cité à plusieurs reprises dans des portions de code  problématiques, il pourrait être utile que je lui explique quelques subtilités”. Le dit Tave se fit littéralement fusillé du regard par son patron. Œil pour œil, Monsieur le développeur. Et tant pis si je n’étais pas entièrement sûre que cela soit vrai, les auteurs ne figurant quasiment jamais en entête des fichiers. Il le méritait bien. Je ne dis pas que c’est pas injuste, je dis que ça soulage, comme dirait Théo.

“Merci Mathieu de m’avoir amenée, je ne sais pas comment j’aurais fait sinon.
– Tu sais que j’aime te rendre service ma grande, et puis peut-être que tu accepteras un dîner…
– Le jour où tes zergs arriveront à la cheville de mes protoss peut-être, pas avant…
– Tu es trop dure. Je me gèle les fesses pour t’amener en banlieue alors que j’aurais pu rester au chaud devant mon clavier et voilà comment tu me remercies.
– Tu aurais pu aussi penser à la nettoyer, j’ai des poils de chien partout maintenant.
– Evey ne perd pas ses poils”, commença-t-il à répliquer alors que je lui en tendais trois ou quatre accrochés à ma manche de manteau. “Ou alors presque pas”, finit-il en maugréant.
– “Je vais faire un tour dans le coin, appelle-moi quand tu veux que je te ramène.
– Tu es vraiment un amour Mathieu, promis la prochaine partie, je laisse 35 secondes d’avance à tes zergs”. Je ne comprends pas pourquoi, il démarra alors sans me répondre et en me tirant la langue… Les hommes…

Même sans mon bonnet, étrangement, la standardiste me reconnue. “Monsieur Carpendar vous attend, vous pouvez y aller”.

L’ambiance du jour, dans le bureau du DG, n’était pas du tout la même que celle de la semaine dernière. Carpendar était visiblement joyeux, un peu comme s’il venait d’être classé premier sur un championnat de TeamFortress. Il exsudait la confiance et l’autosatisfaction. Quant à Tave, il me semblait étrange. Un peu comme s’il était surpris. Un peu comme le dernier survivant d’un Saw. “Mademoiselle Oscar, vous aviez raison et cela depuis le début. D’ailleurs pour vous remercier de vos services…”. Le DG fit glisser une enveloppe vers moi. Sans trop comprendre je l’ouvrais. J’y trouvais un premier chèque, correspondant au paiement de la facture que j’avais envoyée pour les jours passés. Mais il n’était pas seul. Son petit frère, son frère jumeau en fait, se trouvait aussi dans l’enveloppe. “Oui, nous avons décidé de rajouter une prime pour l’efficacité de votre travail. Vous nous ferez une facture supplémentaire que vous pourrez envoyer à notre service comptabilité.” “Merci beaucoup mais je ne comprends…”, je dus prendre sur moi de ne pas sauter sur place de bonheur. Ces deux chèques m’envoyaient directement au paradis des situations financières.

“Comme je le disais, vous aviez raison depuis le début. Samedi, Monsieur Tave a détecté une intrusion par l’un de nos salariés. Un professeur, que nous avions embauché il y a peu, s’est connecté et a changé plusieurs questions de l’examen qui se tient en ce moment même. Autant dire que nous avons tout de suite supprimé tous ses accès et que nous avons entamé une procédure de licenciement pour faute grave.
– Voici donc la raison de votre bonne humeur ?
– Pas seulement. En fait, ce recrutement a été fait par le service de DRH du groupe Horizon qui n’avait pas vérifié qu’il y a quelques mois ce salarié travaillait pour l’un de nos concurrents. Je ne suis pas loin de croire qu’il s’agissait en fait d’un salarié infiltré par ce concurrent. C’est la thèse que je viens de soutenir pendant une longue réunion avec le directoire du groupe Horizon et les responsables de leur DRH. Autant dire que certains se sont fait remonter les bretelles.” Bien évidement, lui n’en faisait pas partie. Il n’eut pas besoin de le préciser, tout le monde l’avait bien compris. Et s’il était aussi heureux, c’est qu’il était apparu comme le pompier, l’homme qui avait géré la crise et réglé le problème, sans bavure, sans vague. De quoi asseoir sa position au sein d’Horizon. Je comprenais bien mieux sa bonne humeur.

Pourtant, tandis que j’attendais devant leur immeuble que Matthieu revienne me chercher, quelque chose me semblait louche. Une impression de trop facile, de truc qui ne collait pas. Un peu la même impression lorsque que je fais irruption avec mon scout dans la base ennemie et que je la trouve vide, sans personne. Et généralement, d’après mon expérience, cette sensation laisse rapidement place aux tirs en rafale, des points de vie en chute libre avant de se conclure par un rageant Alana was explosed by grenade.

Mon Mocha Grande me réchauffait lentement, après la rincée que j’avais du combattre pour arriver jusque là. Le siroter lentement, Netbook sur les genoux, dans l’un de mes Starbucks préférés au troisième sous-sol d’un centre commercial, en attendant que la séance du ciné d’en face finisse me plongeait presque dans une transe tranquille. Comme toujours, j’avais enlevé l’opercule de plastique qui m’empêchait de le savourer pleinement. Et comme toujours, la buée opacifiait légèrement mes lunettes. Encore 35 minutes avant d’aller commencer à faire la queue pour ma place. Tout le temps de finir mon café et d’envoyer quelques mails. Enfin c’est ce que je pensais. Parce que je n’avais pas fini de penser cela que mon téléphone se mettait à sonner vigoureusement.

Carpendar, indiquait-il. Alors que je décrochais, une pensée me traversa l’esprit rapidement. Les grenades venaient d’exploser.
“Bonjour Mons…
– Je n’ai pas le temps pour des politesses. Je pensais que vous étiez la meilleure ! Les piratages recommencent. Je vous veux dans mon bureau tout de suite, au plus vite. Si vous ne réglez pas le problème, vous ne trouverez plus jamais un seul client. Je vous le promets. Vous finirez au tribunal et dans 72 ans vous nous paierez encore des dommages et intérêts.”

Avant que j’ai eu le temps de dire un mot, rien qu’un petit mot, il avait déjà raccroché. Apparemment, ce n’était pas un bon jour pour aller se faire un ciné…

Ep2 : Nilgor, bourreau de père en fils

Les hivers en Ilderland sont longs, rudes et glacés. La neige tombe sans interruption pendant de nombreux mois. Les vents froids s’amusent à gifler ceux qui se risquent à sortir. L’hiver est si terrible que les loups viennent aux coins des maisons fouiller les ordures qui traînent, gelées. Et, au plus profond de l’hiver, lorsqu’il fait si froid que l’air que l’on respire nous brûle la poitrine, il parait qu’alors, certaines nuits, les croquemitaines sortent de leur cachette et viennent toquer aux fenêtres des maisons, espérant qu’un petit enfant curieux leur ouvrira et qu’ils pourront le kidnapper et le dévorer.

IlderBourg, la capitale, n’est pas épargnée par le froid de la morte saison, bien au contraire. Perchée toute en haut de l’unique montagne du pays, elle grelotte, glacée, essayant de résister tant bien que mal aux assauts du blizzard, en attendant impatiemment le printemps. Des feux brûlent à chaque coin de rue. Des pages du Roi parcourent les rues, répandant du sel au sol pour empêcher qu’il s’y forme du verglas. Pourtant, chaque année, lorsque le printemps arrive et que les bonhommes de neige fondent, les préposés au nettoyage des ruelles se rendent compte que certains étaient en fait de pauvres hères morts de froid, gelés et recouverts de neige.

Le vieux Roi, lui, adore l’hiver. Le vent froid, la neige blanche et pure lui rappelle sa jeunesse et les guerres qu’il a dû mener pour protéger l’Ilderland alors qu’il n’était qu’un jeune prince. Il se promène souvent dans la cour de son château, emplissant ses poumons du parfum de l’hiver tandis qu’il lui semble entendre à nouveau les bruits des batailles de sa jeunesse, les cris d’agonie des soldats, le bruit des épées s’entrechoquant et les cris des corbeaux qui tournent au dessus du carnage.

Ce jour d’hiver, comme chaque jour, le Roi se promenait. Alors qu’il marchait lentement le long du chemin de ronde de sa forteresse, contemplant son royaume, son regard tomba sur la chaumière appuyée contre le mur d’enceinte Nord, la demeure et l’atelier de son bourreau. Une épaisse fumée noire sortait de la cheminée de celle-ci et des bruits bizarres s’en échappait, à intervalles réguliers, d’abord comme si deux pièces de métal glissaient l’une contre l’autre, puis un bruit sourd, puis à nouveau le glissement des pièces de métal suivi du bruit sourd.

Intrigué, le vieux Roi décida de rendre visite à son bourreau.

Lorsqu’il entra dans la chaumière de son bourreau, il comprit  tout de suite d’où provenait les bruits bizarres qu’il avait entendu de l’extérieur. Ils émanaient de la machine à découper en fine tranches les prisonniers. Deux apprentis du bourreau s’affairait autour d’elle, l’utilisant sans cesse, se servant de mannequins à la place de prisonniers. Après chaque découpage, ils prenaient des notes puis modifiaient les poids qui actionnaient les lames découpeuses.

Alors qu’il pensait sa curiosité satisfaite, il remarqua avec étonnement la grande hotte de métal qui chapeautait la cheminée à foyer ouvert. Cette cheminée était un élément essentiel de l’atelier du bourreau. Siégeant au centre de la chaumière, elle réchauffait la pièce et servait aux petits travaux de forge que demandait la construction des machines à torture. Enfin, elle permettait de chauffer à blanc les lames, pinces et autres instruments que Nilgor utilisait lorsqu’il pratiquait  son art dans sa chaumière. Mais, le Roi ne comprenait pas à quoi pouvait servir la grande hotte de métal. Un long tuyau noir sortait de la hotte et la reliait à une deuxième hotte placée juste au-dessus de l’établi du maître des lieux. Un des assistants de Nilgor, juché sur une espèce de monture en fer, pédalait de toutes ses forces, entraînant ainsi tout un ensemble de poulies et de câbles reliés au grand tube noir de métal.

Nilgor qui travaillait sur sa planche à dessin rudimentaire, se leva en sursautant et salua bien bas le Roi tout en bégayant légèrement.
“Messire, quel honneur de vous avoir dans ma modeste chaumière. J’en suis ravi. Je voulais justement vous montrer les plans de ma nouvelle machine, une vraie merveille, une avancée phénoménale dans la façon de penser la tor…”.

Le Roi, sans attendre la fin de la tirade de Nilgor le coupa d’un geste de la main et d’un “plus tard” tranchant.
“Avant de me montrer votre nouvelle création, expliquez-moi à quoi sert cette bizarre machinerie, maître bourreau”, ordonna le Roi tout en montrant la grande hotte, les tubes de métal noir, les poulies et l’apprenti qui s’échinait toujours sur ses pédales.

“Trois fois rien, mon Seigneur, c’est une idée qui m’est venue récemment. Voyez vous mon Roi, je suis plutôt frileux et l’hiver il m’est très difficile de dessiner des plans corrects, le froid faisant trembler mes doigts. Alors j’ai inventé ce dispositif tout simple, il recueille l’air chaud qui se trouve au dessus du foyer et l’amène jusqu’au dessus de mon établi. L’air est déplacé grâce à des hélices logées dans les tubes et qui sont actionnées par mon assistant. Invention très ingénieuse, n’est-il pas mon Roi ?”

Le Roi acquiesça distraitement, tandis qu’il regardait à nouveau les apprentis utiliser la  machine à découper en fine tranches les prisonniers.
“Maître bourreau, que font donc vos apprentis avec cette machine ?”.
Nilgor saisit une lamelle d’un des gros mannequins qui traînait par terre.
“Vous vous souvenez sûrement Messire, les problèmes que nous avions eu avec la découpeuse lors de la dernière torture publique”.
“Bien entendu que je me souviens,” rétorqua le Roi. “Le royaume a du dédommager les spectateurs, cela nous a coûté une fortune, nous avons même du augmenter les impôts”.
Nilgor, honteux d’être indirectement responsable de la presque faillite du royaume, repris : “Je vous présente encore une fois toutes mes excuses mon Roi. Je ne pouvais prévoir que ce demi-ogre serait si gras et si gros. Il était impensable que les lames puissent ainsi se coincer a mi parcours. Pour que cela ne se reproduise plus, j’ai fait construire des mannequins de la corpulence de ce demi-ogre et mes apprentis testent la machine. Nous pourrons ainsi nous en resservir”.
Le Roi qui commençait déjà à s’ennuyer hocha la tête.
“Bien, très bien maître Bourreau, mais notre temps est précieux, montrez moi donc les plans de votre nouvelle machine”.
Nilgor ne se le fit pas dire deux fois et s’empressa de déplier les plans sur lesquels il travaillait avant que le Roi n’entre.
“Regardez Messire, l’idée est très simple, et c’est mon système de chauffage de ma planche à dessin qui me l’a inspiré. Cette machine est faite pour torturer deux gueux dont l’un des deux aura la vie sauve. Elle se compose de deux cages. Le fond de chaque cage est plongée dans de l’huile bouillante. A l’intérieur de chaque cage, il y a une plateforme sur laquelle est fixée le même mécanisme que celui-ci”. Nilgor montre alors l’espèce de monture sur laquelle un pauvre apprenti tout en sueur s’échine à pédaler.
“Vous voyez”, reprend Nilgor. “La plateforme est raccrochée à une tige à dents en métal. Cette tige permet de faire descendre ou monter la plateforme grâce à cette roue à dents que vous pouvez voir. Comme vous pouvez le voir sur le plan, la roue est reliée à un contrepoids par une chaîne. Lorsqu’on lâche le contrepoids, la plateforme, et donc le prisonnier, ont donc tendance à descendre lentement vers l’huile bouillante. C’est là qu’intervient ce bizarre mécanisme à pédales ainsi que le deuxième contrepoids, lui aussi relié à la roue à dents grâce à une autre poulie. Mais alors que le premier contrepoids fait descendre la tige et donc la plateforme vers l’huile bouillante, le deuxième contrepoids lui exerce une force opposée qui a donc tendance à ralentir ou même stopper la descente.”
“Mais alors Bourreau, jamais aucun des deux prisonniers ne frira et votre machine ne sert à rien, si personne ne meurt”
“Vous auriez tout à fait raison Majesté, si le deuxième contrepoids n’était pas une outre pleine d’eau mais, percée. C’est là toute l’astuce. Au fur et à mesure que l’eau s’écoule, l’outre s’allège et donc ne contrebalance plus le contrepoids de pierre. Le prisonnier se rapproche alors de l’huile. Le mécanisme à pédale que peut actionner le prisonnier permet de pomper de l’eau et de remplir l’outre. Donc, si le prisonnier pédale de toutes ses forces, il pourra ralentir ou même stopper la descente de la plateforme. A ce jeu là, il y aura forcément un des deux prisonniers qui se fatiguera et qui finira par frire lentement. L’autre aura la vie sauve”.
“Merveilleux maître bourreau, tout simplement merveilleux, encore une fois vous prouvez que vous êtes le meilleur”.
“Ce n’est pas tout, Messire” enchaîna Nilgor.
“J’ai eu une autre idée, celle de faire participer les spectateurs, vous voyez, les contrepoids sont en fait des sacs dans lesquels il y a un certain nombre de pierres. Voilà ce que j’ai imaginé, les spectateurs pourraient avoir le droit de rajouter des pierres dans le sac de l’un des deux prisonniers, celui qu’ils veulent voir être frit, cela permettrait d’impliquer les spectateurs dans la torture, je suis sûr qu’ils ador…”.
“Mais vous avez tout a fait raison mon Nilgor”, coupa à nouveau le Roi. “Nous pourrions d’ailleurs faire payer les spectateurs pour cela”, continue sa Majesté.
“C’est décidément une idée géniale que vous avez eu là, le royaume vous pardonne presque le fiasco du demi-ogre. Bien je vous laisse travailler maintenant, il faut absolument que cette magnifique machine soit prête pour la prochaine torture publique”.
Et tandis que Nilgor retournait s’activer sur sa planche à dessin, tandis que son pauvre apprenti suait sang et eau sur ses pédales, le Roi lui, repris sa petite promenade en rêvant aux recettes de la future séance de torture.

La cantatrice et l’assassin

Explication de texte :

La cantatrice et l’assassin est la première nouvelle que j’ai fini, vraiment fini et que j’estime ‘lisible’. (si je l’ai fini, c’est peut-être parce qu’il est très court… mais bon l’important est que je sois arrivé à le finir). Je me souviens l’avoir écrit un samedi après-midi, de novembre, il y a quelques années, juste après une opération mineure. Je m’en souviens bien, parce que les anesthésies, même locales, me mettent toujours un peu dans le cirage et que cette petite histoire, j’en ai rêvé une bonne partie, en début d’après-midi, avant de me réveiller et de me jeter sur un stylo, pour l’écrire d’une traite.

L’assassin chercha du regard le numéro de la chambre que ses patrons .. ou ses maîtres, oui maîtres était le mot qui convenait pensa-t-il, lui avaient donné en le déposant à deux rues de l’hôtel de luxe dont il arpentait les couloirs. Il n’avait que quelques dizaines de minutes avant qu’on ne découvre son intrusion. Il devait tuer la cantatrice. Lorsqu’il avait demandé ce qu’était une cantatrice, ses maîtres lui avaient répondu qu’une cantatrice créait de la musique et de l’espoir. L’assassin ne savait pas ce qu’était l’espoir et encore moins ce que pouvait être la musique. Il trouva enfin la porte de la chambre qu’il cherchait. Tout en la crochetant, il pensa à la tulipe de sang qu’il allait tracer avec la pointe de sa lame sur la peau de sa victime. La serrure céda silencieusement. D’un bond, il entra dans la chambre, sa lame déjà dégainée et prête à tuer. La chambre était vide et plongée dans la pénombre. Seules quelques bougies et la pâle clarté des deux clairs de lune filtrant à travers les volets faisaient reculer l’obscurité. Il ferma la porte en se demandant sur quelle partie du corps de la cantatrice il dessinerait sa tulipe. L’assassin aimait les peaux jeunes et lisses, les tulipes y fleurissaient bien mieux que sur la peau des vieillards. Ses maîtres lui avaient dit que la cantatrice était jeune, l’assassin sourit. Ce soir, sa tulipe serait superbe.

L’assassin s’éloigna de la porte et scruta la pièce d’un long regard. Décorée de rouge et d’or, elle rayonnait la joie et la chaleur. Des valises à demi-ouvertes étaient posées sur le bord du lit bordeaux. Sur un dossier de siège, une robe de soirée attendait d’être mise. L’assassin passa ses doigts sur le doux tissu soyeux. De la lumière filtrait du dessous d’une porte. Ce devait être la salle de bain. Ses maîtres lui avaient certifié qu’elle serait dans sa chambre, la cantatrice devait donc être là. L’assassin tendit l’oreille, mais l’isolation était parfaite. Impossible de savoir ce que faisait la cantatrice. Il raffermit sa prise sur le manche de sa lame et avança doucement vers la porte, tous les sens aux aguets. Il posa enfin la main sur la poignée. Il pensait ouvrir la porte et se jeter en avant pour égorger sa cible avant qu’elle n’ait le temps d’appeler des secours. Il fit tourner la poignée et prépara sa dague. Alors qu’il allait sauter dans la pièce, la musique le stoppa net dans  son élan. La cantatrice était sous la douche, il pouvait la distinguer vaguement à travers le rideau de plastique. Mais surtout, la cantatrice chantait. De toute sa vie, l’assassin n’avait jamais entendu la moindre musique, le plus petit chant. Et là, brutalement, il entendait un chant si parfait.. qu’il en avait mal. Quelque part il le savait, des gardes avaient découvert sa présence. Ils devaient sûrement déjà être en train de hurler dans leur radio tout en courant vers cette petite salle de bain. Il le savait et pourtant il ne bougeait pas. Plus rien n’avait d’importance, plus rien d’autre n’existait que ce chant qui lui parlait, qui lui racontait sa propre vie.

Il entendit le chant lui parler des lacs infinis de tristesse où il s’était si souvent noyé. Il écouta le chant lui parler des déserts de souffrance que lui avaient infligés ses maîtres pour parfaire son entraînement. Le chant lui raconta les étendues blanches et infinies de solitude qu’il avait traversé tout au long de sa vie. L’assassin sentait les larmes couler sur ses joues. Ses doigts se déserrèrent et sa lame tomba au sol. Le chant continuait à lui parler et lui continuait à écouter et à pleurer. Les bruits de cavalcade se rapprochèrent et les gardes enfoncèrent la porte de la chambre qu’il avait si soigneusement refermé. Ils se précipitèrent à l’intérieur de la chambre en hurlant à la cantatrice de ne pas bouger. La cantatrice, effrayée, arrêta de chanter.  Apeurée, elle cria qu’elle était dans la salle de bain et passa la tête entre les deux pans du rideau de douche. Elle vit alors son assassin, les yeux plein de larmes, le regard perdu et rempli de douleur, son arme traînant sur le sol. Elle vit aussi les gardes faire irruption. L’assassin encore empêtré dans la puissance et la beauté du chant reprit alors quelque peu ses esprits. Il tenta de se baisser tout en ramassant son arme pour faire face aux soldats et lutter. La cantatrice vit toute la scène comme au ralenti. L’assassin se retournait lentement, un instant elle crut qu’il allait réussir à ramasser son arme et à rouler bouler jusque derrière un meuble. Mais les gardes dégainèrent et tirèrent. L’assassin reçut les tirs des lasers en plein ventre. Il crut que ses entrailles hurlaient de douleur dans son crâne. Il s’écroula, sa vie s’écoulant lentement de ses blessures.

Le chef des gardes s’excusa auprès de la cantatrice pour cet incident. Il lui promit que tout serait rapidement remis en ordre, qu’on allait la changer de chambre et que cela ne se reproduirait plus. Il hurla dans sa radio pour que le service de ramassage se dépêche d’arriver pour s’occuper d’un mort et qu’on envoie au plus vite des gens pour la cantatrice.

L’assassin, enveloppé de son linceul de souffrance tenait ses mains crispées sur son ventre déchiré. Il tourna la tête vers la cantatrice. “Chantez encore, s’il vous plaît” supplia-t-il de la voix pâteuse des agonisants. Les gardes ricanèrent en lui promettant qu’il aurait bientôt droit aux doux chants des démons de l’enfer et le chef de la sécurité lui envoya un coup de pied dans les genoux pour faire bonne figure.

“De là d’où je viens, on respecte les mourants et on exécute leur dernière volonté, même si ce sont des criminels” s’insurgea la cantatrice d’un ton sec et tranchant. Elle sortit de la douche et s’agenouilla dans le sang de l’assassin. Les gardes éberlués ne savaient plus que dire ou que faire. La plus grande des cantatrices, celle pour qui les princes se damneraient, celle que tous rêvaient d’entendre chanter, celle dont les chants ravissaient les foules et faisaient naître l’espoir dans des millions de cœurs. Celle-la même était nue devant eux, assise dans le sang de celui qui avait tenté de la tuer. La cantatrice prit la tête de l’assassin et la posa sur ses genoux. L’assassin ouvrit à nouveau les yeux. Il plongea son regard au fond de celui de la cantatrice qui lui caressait les cheveux et le front. Il déglutit et articula difficilement alors que du sang apparaissait déjà aux commissures de ses lèvres : “Chantez encore, s’il vous plaît, chantez encore pour moi.”
La cantatrice continua à peigner les cheveux de son assassin. Les larmes coulaient maintenant sur ses joues.
“Oui, je vais chanter encore une fois pour toi” répondit-elle dans un souffle. La cantatrice commença alors à chanter. Elle chanta la vie, la rougeur de l’amour et le blanc de la haine, elle chanta l’espoir, la douleur et la joie. Les gardes debout écoutaient et pleuraient submergés par la force du chant.

Le regard de l’assassin ne lâchait plus celui de la cantatrice, muet dialogue, muet pardon. Il écoutait le chant qui lui parlait, lui apprenait les sentiments et les émotions qu’il ne connaissait pas. Et la cantatrice chanta encore, la flaque de sang autour d’elle s’agrandissant peu à peu.

Pour  la première fois, alors que sa vie le quittait, l’assassin comprenait ce qu’était le bonheur d’être en vie, pour la première fois il était heureux et en paix.  Il laissa le chant lui raconter le bonheur, il laissa le chant le bercer. La cantatrice chanta jusqu’à ce que le visage de son assassin devienne froid sous ses doigts. Elle ferma alors les yeux de l’inconnu qui avait voulu la tuer. Et pour la première fois, une cantatrice pleura son assassin.

Ep1 : Nilgor, bourreau de père en fils.

Connaissez vous l’Ilderland ? C’est un joli petit pays, perdu quelque part dans les méandres du Moyen-Âge. La capitale est nichée au sommet d’une haute et sombre montagne, qui se trouve d’ailleurs être l’unique montagne du pays. Le château du Roi, lui se dresse en plein centre de la capitale. C’est un beau et fier château, tout en donjons, tours de garde, remparts et minaret. Dans la cour du château, quelques petites maisons recouvertes de leur toit de chaumes sur lesquels, parfois, se réfugient poules et poulets.

Puisque nous parlons de chaumière, vous voyez la petite là, qui se dresse tout contre le mur d’enceinte nord, avec ses murs noircis et son toit légèrement bancal ? C’est là qu’habite Nilgor, le maître bourreau. Quelque soit l’heure de la nuit ou du jour, elle bourdonne d’activités, des bruits bizarres y retentissent, des explosions s’y font entendre, des feux s’y déclenchent, des odeurs pestilentielles s’en échappent parfois. Et lorsque par miracle le calme s’y fait pour quelques instants, on ne tarde alors pas en voir sortir Nilgor, les bras chargés de plans, courant à la recherche du Roi comme si le destin du monde en dépendait.
Nilgor prend en effet son métier très au sérieux qu’il a hérité de son père que lui même avait hérité de son père et cela depuis que l’Ilderland est l’Ilderland.
Nilgor est le bourreau du Roi. Lorsque c’est nécessaire, il torture et met à mort les malheureux prisonniers qui pourrissent dans les geôles du château.

Mais les geôles sont bien souvent désespérément vide. Alors en attendant, pour ne pas s’ennuyer, il invente de nouveaux moyens de torture, tous plus tordus, loufoques, inimaginables les uns que les autres.

Vous voulez mon avis à propos de Nilgor ? Mon arrière-arrière-grand-père avait coutume de dire que les maisons ressemblaient à leur propriétaire. Si c’est vraiment le cas, le plafond de la chaumière de Nilgor doit être un véritable repaire d’araignées.

Tenez justement, le voilà qui sort en courant de sa chaumière, apparement tout excité, venez approchons-nous…

En effet, Nilgor, habillé de son uniforme de bourreau courrait vers le donjon du château tenant un bizarre assemblage de métal dans ses mains.

“Le Roi, je cherche le Roi, laissez passer le bourreau du Roi” s’époumonait-il en courant vers la salle du trône. Le Roi s’y trouvait d’ailleurs, somnolant sur son grand trône d’ivoire et d’or rembourré de coussins. Lorsque que Nilgor entra, ou plutôt fit irruption dans la grande salle, le Roi sursauta, manquant d’en perdre sa couronne.

Le Roi de l’Ilderland avait tout du bon vieux Roi. Ses cheveux blancs et sa longue barbe immaculée trahissaient son âge plus que vénérable. Un  embonpoint plus que confortable et qui augmentait avec les années, suffisait à prouver son amour de la bonne chair. Et si, en ce début d’après midi, le Roi somnolait sur son trône, c’était parce qu’il digérait lentement le dernier festin qu’il venait à peine de finir d’engloutir.

Le Roi se redressa, remettant sa couronne d’aplomb et tout en baillant à moitié, s’adressa à Nilgor d’une voix passablement endormie. “Oui, maître bourreau ?”

Le Roi aimait bien Nilgor. C’était en effet grâce à Nilgor que le royaume était aussi prospère. Grâce à Nilgor que le Roi avait pu s’offrir son magnifique trône. La réputation de son maître bourreau avait en effet franchi les frontières du pays. Elle était allée même bien plus loin, traversant pays après pays, jusqu’à, mais cela n’était sûrement que rumeurs d’ivrognes, ce qu’elle rebondisse contre les bords du monde. Des dizaines et des dizaines de touristes se pressaient à chacune des exécutions publiques de l’Ilderland espérant pouvoir admirer la nouvelle machine à torturer que Nilgor n’avait pas manqué de construire. Et qui dit touristes dit argent, dépenses, souvenirs, achat de petits cadeaux. Des boutiques de souvenirs n’avaient d’ailleurs pas tardées à fleurir partout dans la ville. On y vendait des modèles réduits de machines à tortures, des plans, des maquettes, des poupées Nilgor, des oreillers, des tableaux dédicacées et que sais-je encore.  Et à chaque fois qu’un touriste achetait un souvenir, louait une chambre, s’offrait un repas, une partie de son argent, grâce à la magnifique invention qu’était les impôts, se retrouvait dans les coffres du Roi. Alors oui, le Roi adorait son maître bourreau. Il l’adorait tellement qu’il lui pardonnait même les multiples entorses à l’étiquette que Nilgor ne manquait pas de faire. Que voulez-vous, on ne tue pas la poule aux oeufs d’or.

Nilgor après une rapide révérence, tellement râtée qu’elle en aurait fait se pâmer de honte un courtisan professionnel, s’approcha du Roi, donnant des explications d’une voix surexcitée.

“Vous voyez, Majesté, après le repas, j’adore manger une fine tranche de fromage sur du pain. Et comme je suis assez gourmand, j’en mange toujours deux. Mais c’est vraiment difficile de couper une fine tranche de fromage, une tranche dont l’épaisseur ne varie pas et qui soit suffisamment longue pour recouvrir le pain.”

A ce moment, Nilgor sortit un pavé d’emmental d’une quinzaine de centimètres de long, d’une demi douzaine de largeur et d’épaisseur, mimant le geste consistant à couper une longue lamelle d’un peu moins d’un demi-centimètre d’épaisseur.

“Vous voyez ?  C’est presque impossible de faire une belle tranche, et ça m’a toujours empêcher de pleinement déguster mon fromage…”.

Le Roi, ne comprenait pas vraiment ce que lui racontait son bourreau, commençait à s’impatienter et à se dire qu’il n’arriverait jamais à se rendormir…

“Soit, soit, mon maître bourreau, mais en quoi cela concerne votre Roi ?
Venez-en au fait que diable !”

Nilgor s’empourpra, puis continua.

“Vous allez comprendre Majesté, regardez. Pour résoudre mon problème, j’ai inventé une machine découpeuse de tranches de fromage. Et comme je suis gourmand, elle coupe deux tranches à la fois”

Nilgor s’approcha un peu plus du Roi,lui montrant le bizarre assemblage qu’il tenait contre lui. La machine, si on pouvait l’appelait ainsi était en fait très simple, deux espèces de C de fer se faisaient face. Les C étaient reliés par quatre tiges filetées de métal. On rapprochait les C de fer l’une de l’autre en vissant des écrous qui se trouvaient sur les tiges. Si on serrait les écrous au maximum, on se retrouvait donc avec un parallélépipède. Sur les parties horizontale des C, on pouvait distinguer une petite rainure, se trouvant à peu près à un demi centimètre de la partie verticale du C de fer.

“Regardez Majesté, je place le fromage entre les mâchoires de ma machine, je serre avec les écrous jusqu’à ce que le fromage soit coincé et ensuite…”.

Nilgor sorti deux lames de fer qu’il plaça dans les rainures et qu’il fit glisser ensuite dans celles-ci, coupant deux tranches parfaites de fromages.

“Et voilà, j’obtiens deux magnifiques tranches de fromage, et cela quelle que soit l’épaisseur de départ de mon bout de fromage, n’est-ce pas magnifique Majesté ?”

Le Roi qui ne comprenait maintenant plus rien et qui commençait à s’ennuyer ferme, s’énerva un peu plus.

“Vous gagnez toutes mes félicitations pour votre invention cher maître bourreau, mais en quoi cela justifie-t-il que vous dérangiez votre Roi ? Vous auriez du montrer cela à mon chef cuisinier.”

Nilgor s’empourpra un peu plus.

“Je suis désolé d’abuser ainsi de votre temps mon cher Roi, mais si je viens vous parlez de ma toute petite invention, c’est parce qu’il m’est apparu tantôt, tandis que je me coupais deux tranches de fromage, que nous pourrions construire une machine bien plus grande, et qu’à la place de fromage nous pourrions découper un supplicié en tranche, toutes fines, jusqu’à ce que mort s’en suive, qu’en pensez-vous mon Roi ? Si vous m’en donnez la permission j’aimerais construire tout de suite la machine pour pouvoir l’utiliser dès que possible”

Le Roi, réprima un frisson, imaginant la chose, se disant une fois de plus que son maître bourreau était complètement fou…

Puis le Roi pensa à tout l’argent qu’allait rapporter la prochaine torture publique et il sourit à Nilgor.

“C’est vraiment une idée géniale que vous avez eu mon cher maître bourreau, vous avez bien entendu mon autorisation, construisez la machine aussi vite que possible. Je suis sûr qu’elle enthousiasmera les foules qui viendront assister à votre office.”

Et tandis que le Roi continuait tranquillement sa sieste, rêvant de trône et de festin, Nilgor tout joyeux, rempli du sentiment du devoir bien fait, commençait à construire sa découpeuse de suppliciés.

Piratage en blouse blanche (épisode 2)

Bon, ben voilà, après quelques semaine d’attente, et malgré les multiples obstacles que j’ai du surmonter, voici le nouveau chapitre de mon polar geek, qui du coup, gagne un titre un peu moins générique que Polar Geek. Un remerciement tout spécial à ma chère et tendre qui a hérité du travail de relecture. Et au vu de ses remarques, parfois assassines, ce ne fut pas de tout repos….
Bonne Lecture

«Avec plaisir oui, sucré et avec un peu de lait s’il vous plaît».
Et en plus il sucre son café… Si vous voulez mon avis, on devrait torturer les gens qui gâchent le café en le sucrant.
«Vous me disiez que vous vous étiez fait pirater, expliquez-moi ça, et d’abord, qu’est-ce que vous vous êtes fait pirater ?».
«Oui vous avez raison, il faut que je vous explique. Mais… Tout d’abord, ce que je vous dirais restera bien confidentiel n’est-ce pas ? Comme avec les avocats ?».
Ne pas rire, ne pas rire, me répétais-je alors.
«En fait non, Monsieur, mais j’ai une certaine déontologie que je respecte et si vous le voulez nous pouvons signer un accord de confidentialité tout de suite, celui-ci m’empêchera légalement de divulguer vos problèmes».
«Ah oui alors, signons cela, j’aurais l’esprit plus tranquille».
Aussitôt dit, aussitôt fait. Et c’est ainsi que j’appris son nom : Arthur Carpendar, DG d’une société appelée LearnMore.
«Maintenant que vous vous êtes assuré de mon silence Monsieur Carpendar, je vous écoute».
Tandis qu’il rangeait précieusement sa copie de l’accord de confidentialité, il commença à parler : «LearnMore est une société qui propose des formations à distance reconnues par l’État. Nous formons nos étudiants à tout type de métiers, mais nous sommes avant tout présents dans le médical. Nous nous occupons aussi des plateformes d’apprentissage et d’examens d’une majorité des écoles d’infirmières du pays».
Pendant que mon client parlait, je prenais rapidement des notes sur l’un des petits carnets à spirale qui jonchaient mon bureau. Oui, je sais, le papier c’est dépassé. Mais écrire m’aide à réfléchir. Et j’aime la sensation de mon stylo qui glisse sur le papier, je trouve ça étrangement sensuel.
«Et depuis quelques temps, un de nos élèves a réussi à nous pirater. Des dizaines de notes ont été changées, plusieurs tests ont vu leurs questions modifiées et d’une façon qui nous a ridiculisés…».
«Ah bon, que voulez-vous dire par là ?».
«Que demander à des élèves infirmiers s’il est vrai que le code du travail leur interdit de porter des sous-vêtements sous leur blouse, cela nous ridiculise…».
Comment dans de telles situations, je réussis à ne pas rire, parfois je m’impressionne moi-même. Cette fois-ci encore je jugulais mon rire et me contentais d’un : «En effet, ce n’est pas du meilleur effet».
«Non et cela doit cesser. Il y a quelques mois, nous avons été rachetés par un grand groupe américain, le groupe Horizon. Il y a eu, du coup, un nombre important de remaniements dans nos équipes, si vous voyez ce que je veux dire. Si l’affaire s’ébruite, c’est ma tête qui va tomber».
«Oui, je vois. Je saurais faire preuve de la plus grande discrétion. Mais pourquoi pensez-vous que c’est un piratage ? Vous avez des indices ?».
«En fait, c’est ce que pense notre ingénieur réseau, chef de projet. Il y a presque deux ans, nous avons demandé à une société de services de faire des modifications profondes dans le code. Notre informaticien pense qu’ils ont fait un travail de mauvaise qualité et ouvert des failles qu’un de nos élèves a fini par trouver».

Taper sur les sociétés de services, c’est toujours si pratique. Enfin, il faut bien dire qu’elles le méritent assez souvent. Mais on ne peut pas vendre de la viande et en même temps avoir un engagement qualité haut de gamme. Ce n’est que mon avis, mais je ne supporte plus ces garagistes de l’informatique.

«Ce que je vous propose, si vous acceptez mes tarifs, c’est de venir le plus rapidement possible dans vos locaux pour commencer à auditer le code de votre applicatif ainsi que votre SI et trouver votre pirate».
Mon presque client me coupa avant que je puisse énoncer mon prix de journée : «Votre prix sera le mien. Cet après-midi c’est le mieux si vous êtes disponible, je préviendrais les informaticiens».
Je ravalais précipitamment le chiffre que j’allais énoncer et pleine d’aplomb, en croisant les doigts derrière mon écran, lui assenais le double.
«C’est parfait», lâcha-t-il sans même frémir.
J’envoyais une petite prière silencieuse au dieu des détectives et tentait un : «Et bien entendu, il me faudrait trois jours d’acompte».
«Bien, je m’en doutais. Casey Pollard m’avait prévenu».
C’est bizarre comme parfois, les mots nous prennent au dépourvu. Je fus heureuse d’être assise.
«Pollard vous a parlé de moi?», demandais-je comme si cela n’avait aucune importance.
«Oui, je le connais depuis des années, nous avons des amis communs. Il y a trois ou quatre jours, je lui ai dit que j’avais des problèmes informatiques que je voulais régler en toute discrétion. Il m’a tendu votre carte en me disant qu’elle serait la solution à tous mes problèmes. Il a rajouté que ça allait me coûter cher, mais que le travail serait parfait».

Je bouillais de rage. Il avait même mes cartes de visite… Pensait-il que je n’étais pas capable de me débrouiller seule qu’il me faisait l’aumône des clients ? Je me rendis compte que je venais d’égorger violemment une Lucky Strike à coup d’ongles rageurs. Et que j’avais loupé les derniers mots de mon client.

«… le connaissez ?».
«Ah… C’est une longue histoire, disons que nous avons eu l’occasion de travailler ensemble. Par contre, si vous voulez bien me pardonner, je dois préparer l’entretien de cet après-midi avec votre équipe». Se rendit-il compte que je le jetais presque dehors ? Me prit-il pour une autiste d’une impolitesse crasse ? Je dois bien dire que sur le moment, cela m’importait peu. Je voulais juste être seule et me vider la tête avec une bonne session de Team Fortress.

L’après-midi était, comme il se doit pour un lundi après-midi d’hiver, gris et glacial. Après une vraie croisade à travers les transports publics suivie d’une petite marche que l’on pourrait qualifier de revigorante mais que je décrirais plutôt comme frigorifiante, je finis par enfin me retrouver devant les locaux de LearnMore. Pour que vous vous fassiez une idée, comparé à l’immeuble qui me faisait face, les tunnels du métro ressemblaient au pays joyeux de l’île aux enfants. Je me serais cru dans un mauvais polar. Vous savez ceux où les immeubles sont toujours gris et lugubres, perdus au fond d’une zone industrielle où les seules femmes que l’on croise sont celles qui attendent sur le bord de la route en faisant tourner leur petit sac à main. Un vrai cliché.

«Bonjour, Alana Oscar, Monsieur Carpendar m’attend», annonçais-je à la standardiste en soufflant sur le bout de mes doigts pour les réchauffer. J’ai le bout des doigts très sensibles, je ne supporte pas les gants, je ne peux donc porter que des mitaines. Et de toute façon, cela peut être très sexy les mitaines. En voyant que la standardiste me regardait avec des yeux aussi gros que des assiettes à pizza italienne, je me rendis compte que j’avais oublié d’enlever mon bonnet. C’est un cadeau de ma petite nièce. Elle a eu droit à un atelier couture pendant ses dernières vacances. J’ai donc gagné un gros bonnet en laine, comment dire, arc en ciel. Mais il tient chaud et ça lui fait plaisir que je le porte. Et puis en y réfléchissant, il nuit moins à ma vie sociale que mon vieux bonnet Domo Kun.
«C’est la nouvelle tendance de l’hiver, si vous m’appelez Monsieur Carpendar tout de suite, je vous dirais où vous pouvez l’avoir à tout petit prix». Elle ne daigna même pas me répondre…

«Vous avez raison Mademoiselle, il est ennuyeux qu’il n’y ait pas de logs sur les connexions du VPN, mais ce n’est pas très grave dans l’affaire qui vous occupe vu que ce n’est pas par ce biais que se connectent les élèves». Cela faisait moins d’une heure que j’étais là et j’avais déjà envie de courir à travers les couloirs en hurlant avant d’assommer le responsable réseau à coup de clavier, voire de l’écarteler avec des RJ45. Et le fait que ses notions d’anatomie humaine lui fasse croire que les yeux des femmes étaient à hauteur de poitrine, n’aidait pas vraiment non plus.

«Laissez-moi juge de ce qui est grave ou pas, Monsieur Tave». Je remontais mes lunettes d’une petite pichenette avant de continuer. Je ne devrais pas vous le dire, mais ce sont des verres blancs. Une femme informaticienne c’est déjà suffisamment dérangeant, si je ne portais pas de lunettes, je pense que certains de mes interlocuteurs refuseraient de croire que j’existe et me classeraient dans la catégorie créature mythique et fantasmée.

«Si je récapitule, votre applicatif est accessible à vos élèves, par le web, ce qui est normal. C’est la même chose pour les professeurs qui ne sont pas des salariés LearnMore. Mais aucun log n’est fait de leur activité, on sait juste quand ils se connectent et combien de temps. L’accès administrateur de ce même applicatif n’est possible que de votre réseau d’entreprise, cette limitation étant mise en place par de la restriction IP. Mais permettez-moi de vous dire que LearnMore n’a jamais été et ne sera jamais un password sécurisé. Pour que le tout soit un peu plus piquant, il existe un VPN qui donne accès à votre réseau d’entreprise, pour vos salariés mobiles. Bien entendu, à partir de ce VPN on peut se connecter sur votre application, y compris en accès administrateur, mais ça, apparemment, ça ne gène personne. Et, histoire d’être sûr de remporter le Darwin Awards des réseaux informatiques, il n’y a pas de logs de connexions concernant ce VPN. Rien, nada, nichego, le VPN le plus aveugle que je connaisse. Est-ce que j’oublie quelque chose ?»

«C’est que… Je… Je n’étais que développeur PHP jusqu’il y a peu de temps. Ce n’est que depuis la restructuration que je dois m’occuper du réseau aussi. J’ai tout laissé comme c’était avant que l’on vire le responsable».

«J’ai bien compris monsieur Tave…», faire un jeu de mot en lui disant qu’il était un pauvre gus me démangeait depuis qu’il s’était présenté, surtout qu’il avait le physique de l’emploi. «… que vous n’étiez pas qualifié pour gérer l’infrastructure réseau, et que vous n’êtes pas le seul à blâmer… Mais tout de même. Vous pensez vraiment que ce n’est pas grave qu’il n’y ait aucun log nulle part ? Vous pensez vraiment qu’il n’est pas important de logguer quand et d’où se connectent ceux qui ont les privilèges administrateurs ? Au vu de ce que vous venez de me montrer, les modifications dans vos bases pourraient venir de n’importe où et l’hypothèse que vous imaginez, celle de l’élève pirate informatique, me semble clairement la moins plausible».

C’est le moment que choisit Carpendar pour intervenir. «Monsieur Tave pensait pourtant que cela ne pouvait provenir que des élèves, que c’était, comme je vous l’ai dit ce matin, dû à une faille qu’aurait laissé la société de services qui a travaillé sur notre applicatif. Comment pouvez-vous affirmer le contraire sans avoir vu le code source. Et, si ce n’est pas cela, qui a donc piraté nos bases ?».
«Je parle en terme de plausibilité. Vu la qualité de votre sécurité informatique, je pense que c’est là que ce trouve le point faible. A mon avis, c’est tout simplement un sabotage interne. Quelqu’un qui par exemple n’a pas apprécié le rachat de votre société et qui se connecte soit directement de vos locaux, soit à travers le VPN».

Je vis alors clairement que mon hypothèse les choquait. L’admin réseau surtout, avait l’air catastrophé. Le pauvre, il devait se dire que tout allait lui retomber dessus. «Je vais tout de même auditer le code de votre application, au cas où. Mais pendant que je ferrais cela, vous monsieur Tave, vous allez changer les mots de passe de tous vos salariés en prétextant que le groupe Horizon vous oblige à mettre en place une politique de changement de mots de passe forcé tous les trimestres. Vous allez également faire en sorte que chaque action faite sur l’applicatif de cours soit loguées. Et enfin vous allez activer tous les logs possibles sur le VPN. Et surtout, surtout, vous allez changer le mot de passe du compte admin de votre applicatif. Et c’est moi qui vous donnerait le nouveau mot de passe. Des questions ?».
«Non Mademoiselle, je vais m’y mettre tout de suite et je vous tiendrais au courant».
«Non, avant cela, nous allons voir la configuration de votre VPN et définir des zones d’accès en fonction des fonctions des salariés. Monsieur Carpendar, nul besoin que vous restiez plus longtemps, cela va devenir technique, je viendrais vous voir pour faire un rapide debriefing avant de repartir, pourriez-vous simplement faire en sorte que je puisse rentrer en taxi après notre réunion ?».

Le bureau de Carpendar criait que celui-ci avait plus d’égo qu’un jeune diplômé de l’ENA. Des reproductions de tableaux que je trouvais moches à souhait, mais qui devaient être la dernière mode côtoyait des photos de lui lors de grandes occasions. Au centre, trônait un lourd bureau très Renaissance, un bureau de Président, tout à fait la sorte de bureau qui vous dit quand vous le voyez ”celui qui s’assoit ici est important, pour de vrai, tu devrais être heureuse de simplement avoir le droit de pouvoir lui adresser la parole”. Tout cela me fit sourire. Les DG, décidément, tous les mêmes.

«Je ne vous cacherais pas que votre politique de sécurité est déplorable. Je suis presque étonnée que vous n’ayez pas eu de problèmes plus tôt. Nous avons, avec Monsieur Tave, mis en place, une configuration un peu plus étoffée du VPN, en limitant autant que possible les accès. Avec les logs que l’on a rajouté un peu partout, nous devrions pouvoir y voir plus clair. Le risque principal, maintenant, c’est que votre pirate, si c’est un salarié interne prenne peur du fait du changement de mot de passe et arrête tout. De mon coté je vais auditer le code de votre application et je reviens vous voir dans une semaine, plus tôt si vous détectez une activité suspecte».

Piratage en blouse blanche (épisode 1)

Voilà le premier épisode de ma contribution à Polar Geek. Je sais, c’est très court. Mais ce n’est que le premier épisode, une petite scène d’ouverture pour présenter les personnages. Et puis c’était histoire de me mettre en jambe, avant d’attaquer les choses sérieuses. J’espère en tout cas que ce premier épisode vous plaira (et les suivants encore plus). Allez hop, place à Polar Geek (j’espère trouver rapidement un nom pour cette histoire) :

Je déteste les matins, et encore plus les lundi matins. Surtout que depuis peu, pour réduire les coûts, j’ai installé mon bureau dans mon petit chez moi. Je ne peux donc même plus rester à trainasser en nuisette le lundi matin. Bon d’accord, je ne mets que des pyjamas. Mais le problème reste le même. Le lundi matin est, j’en suis certaine, le premier des cercles de l’enfer. Une espèce d’avant goût de ce qui attend les méchants. Du coup, je croise les doigts pour avoir le droit de faire la bise à Saint Pierre.

Voilà à peu près les pensées qui me trottaient la tête ce matin là. Toute à ces joyeuses pensées, je regardais le temps passer en discutant sur IRC, d’un sujet hautement important : est-ce qu’il était plus viril de dire «pain au chocolat» ou «chocolatine». Qu’une fille parle de virilité, ce n’est pas commun vous allez me dire. Et vous aurez raison. Mais j’ai tendance à oublier que je suis une fille. Et puis une fille qui vit seule avec ses ordinateurs et des peluches de petits démons ou de pingouins, ce n’est de toute façon pas commun. J’étais donc en train d’occuper mon temps d’une manière très instructive lorsque la sonnette de l’immeuble sonna.

«Oui ?», demandais-je, en essayant d’avoir l’air heureuse de répondre. Je sais, je suis d’une inventivité rare lorsque je parle à d’autres personnes, mais je vous l’ai déjà dit, c’était un lundi matin.
«Je viens voir A. Oscar», me répondit sèchement une voix d’homme, un brin essoufflé.
«Je vous ouvre, c’est au cinquième mais l’ascenseur est en panne», lui répondis-je avec toujours autant d’imagination, tout en lui ouvrant la porte.

Quelques dizaines de marches plus tard, j’entends mon visiteur, qui totalement haletant, frappe à ma porte. Je suis très fière de ma porte. Une belle porte blindée, vert pisseux mais sur laquelle sont collées, en lettres dorées, les mentions «A. Oscar» et juste en dessous «détective informatique». J’ai à chaque fois l’impression, lorsque je rentre chez moi, que je suis dans un vieux polar américain et que lorsque je rentrerais dans mon appartement, Bogart se retournera en me lançant un langoureux t’as de beaux yeux tu sais avant de… Enfin, voilà, j’adore ma porte. Mais revenons à mon visiteur qui entre, tout essoufflé. La quarantaine bien tassée, il détaille mon salon, contemple avec un petit air méprisant ma collection de figurines en vinyle puis me lance «Bonjour, je suis venu voir Monsieur Oscar, pourriez-vous m’annoncer ?».

Tu l’as bien cherché pourriez-vous me dire. Et vous auriez raison. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois, loin de là, que l’on me prenait pour la secrétaire de Monsieur Oscar. Pourquoi est-ce que je n’écrivais pas mon prénom en toutes lettres alors, pourriez-vous continuer à me demander. Ne vous méprenez pas, je n’ai pas honte de mon prénom, même si Alana ce n’est pas très commun (que voulez-vous, il doit y avoir peu de petites filles dont le papa admire Alan Turing), j’ai appris à l’aimer mon prénom. Non, il semblerait simplement que la plupart des gens qui pourrait avoir besoin de mes services pensent qu’une fille ne peut pas être compétente. Ce qui m’oblige à ruser. Mais qui du coup m’énerve lorsque l’on me prend pour la secrétaire. Je me rendis d’ailleurs compte que je l’étais, énervée, lorsque je pris conscience que je tapotais machinalement le filtre d’une de mes Lucky Strike contre mon clavier. J’essaie d’arrêter de fumer voyez-vous. Et mon patch de nicotine à moi, c’est de tapoter sans fin le filtre d’une Lucky contre mon clavier. Mais revenons à ce brave homme, que je fais patienter depuis quelques temps maintenant et qui visiblement commence à s’énerver, là debout dans mon salon bureau.

«Excusez-moi Monsieur, une affaire urgente à régler, permettez-moi de me présenter Alana Oscar, détective» (j’adore prononcer ce mot, à ce moment là, ça me donne des petits frissons partout). Je continue, sans lui laisser le temps de me couper. «Non ne vous excusez pas, les gens font souvent l’erreur, mais que voulez-vous, il se trouve que parfois un prénom féminin fait peur quand on parle d’informatique. Mais asseyez-vous et dites moi pourquoi vous êtes venus».

Mon bonhomme, ayant eu le temps de se reprendre son souffle, s’assit dans mes fauteuils décoration Star Wars et lâcha une seule phrase, d’un ton catastrophé. «Nous nous sommes fait pirater». C’est toujours pareil avec les clients, au moindre pépin, c’est la faute aux méchants pirates d’Internet. Aucune autre explication ne leur vient à l’esprit, non, c’est un piratage. J’essayais de cacher mon petit sourire amusé.

«Vous voulez un café pendant que vous me donnerez un peu plus de détails ?».

To be continued…