{"id":1056,"date":"2010-11-13T18:28:55","date_gmt":"2010-11-13T16:28:55","guid":{"rendered":"http:\/\/j-mad.com\/blog\/?p=1056"},"modified":"2010-11-13T19:33:33","modified_gmt":"2010-11-13T17:33:33","slug":"souffre-douleurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/j-mad.com\/blog\/2010\/11\/13\/souffre-douleurs\/","title":{"rendered":"Souffre douleurs"},"content":{"rendered":"<p>&#8220;Monsieur Paul, revenez s&#8217;il vous plait, nous devons revoir quelques d\u00e9tails du projet Brutek&#8221; La voix qui avait prononc\u00e9 cette phrase \u00e9tait s\u00e8che, cassante, une voix de sadique digne d&#8217;un mauvais film d&#8217;horreur.<\/p>\n<p>Monsieur Paul (car le trentenaire l\u00e9g\u00e8rement vo\u00fbt\u00e9 qui venait de sortir du bureau de son sup\u00e9rieur, ses rouleaux de plan sous le bras \u00e9tait Monsieur Paul) grima\u00e7a sous une vicieuse attaque de son d\u00e9but d&#8217;ulc\u00e8re et soupira int\u00e9rieurement.<\/p>\n<p>Il se retourna, faisant face \u00e0 l&#8217;homme \u00e0 qui appartenait la petite voix de sadique.<\/p>\n<p>-&#8220;Le projet Brutek ? La r\u00e9union de travail \u00e0 ce sujet n&#8217;est-elle pas pr\u00e9vue dans trois jours ?&#8221; r\u00e9pondit-il d&#8217;une voix lasse.<br \/>\n-&#8220;Que la r\u00e9union soit dans trois jours ne m&#8217;interdit pas de vouloir en parler avec vous Monsieur Paul. J&#8217;ai \u00e9tudi\u00e9 certains des plans que vous m&#8217;avez remis et j&#8217;ai remarqu\u00e9 des erreurs, digne d&#8217;un d\u00e9butant. C&#8217;est inacceptable. Corrigez les avant la r\u00e9union ! Et ne me dites pas que vous n&#8217;aurez pas le temps. Je ne suis pas responsable de votre inaptitude. Vous dormirez moins, cela ne vous ferra pas de mal de ne pas perdre autant de temps en ronflements.&#8221;<\/p>\n<p>Monsieur Paul soupira \u00e0 nouveau, un soupir presque muet pour ne pas que son sup\u00e9rieur ne l&#8217;entende et entra dans le bureau de celui-ci, s&#8217;appr\u00eatant \u00e0 subir \u00e0 nouveau un long flot de remontrances et de menaces.<\/p>\n<p>Paul Luksi travaillait depuis dix ans dans ce grand cabinet d&#8217;architecte. Lorsque quatre ans plus t\u00f4t, il a \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9quipe de Richard Krelme, il en avait \u00e9t\u00e9 ravi. L&#8217;\u00e9quipe de Krelme \u00e9tait en effet celle qui s&#8217;occupait des plus grands projets, \u00e0 l&#8217;international. Barrages hydro\u00e9lectriques, viaducs, grattes-ciel, tous les gros contrats \u00e9taient pour l&#8217;\u00e9quipe de Krelme.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr Richard Krelme avait une odieuse r\u00e9putation. Sadique, irascible, lunatique, col\u00e9rique, haineux, aucun mot n&#8217;\u00e9tait assez violent pour le qualifier. On racontait dans les couloirs du cabinet qu&#8217;il avait pouss\u00e9 plusieurs membres de son \u00e9quipe \u00e0 la d\u00e9mission ou pire, au suicide.<\/p>\n<p>Paul n&#8217;avait pas \u00e9cout\u00e9 les rumeurs, les prenant pour les exag\u00e9rations de jaloux et il avait accept\u00e9 la mutation.<\/p>\n<p>-&#8220;J&#8217;aurais mieux fait d&#8217;\u00e9couter les bruits de couloir et de ne jamais accepter cette putain de promotion&#8221; pensait-il en rentrant chez lui ce soir l\u00e0, ou plut\u00f4t vu l&#8217;heure, ce matin l\u00e0.<\/p>\n<p>Furieux, il gara sa voiture dans le parking souterrain de son immeuble, manquant d&#8217;emboutir la voiture gar\u00e9e sur la place voisine lorsque son d\u00e9but d&#8217;ulc\u00e8re lui envoya une longue onde de douleur qui le transper\u00e7a.<br \/>\n&#8220;Cet ulc\u00e8re finira par vous tuer&#8221; lui avait dit son docteur, mais nul doute qu&#8217;il ne pensait pas \u00e0 un accident de voiture \u00e0 ce moment l\u00e0.<\/p>\n<p>-&#8220;Il me demande de refaire toute la partie ouest, \u00e0 trois jours de la r\u00e9union, tout \u00e7a parce qu&#8217;il trouve le trait trop \u00e9pais et mes notes explicatives illisibles. Quel connard, je vais devoir travailler jour et nuit. Je vais finir par lui dire ce que je pense de lui, vraiment, et ce jour l\u00e0&#8230;&#8221; grognait Paul tandis qu&#8217;il rentrait dans son petit appartement. Il savait, bien entendu, que jamais il ne dirait quelque chose \u00e0 son chef. Krelme \u00e9tait tr\u00e8s bien vu de la direction. Un mot de lui pouvait faire virer n&#8217;importe qui. Il pr\u00e9tendait m\u00eame pouvoir vous emp\u00eacher de retrouver un jour du travail.<\/p>\n<p>Mais bien que Paul \u00e9tait conscient qu&#8217;il ne se rebellerait jamais, qu&#8217;il ne dirait jamais ses quatre v\u00e9rit\u00e9s \u00e0 son patron, ces douces r\u00eaveries \u00e9taient l&#8217;une des choses qui lui apportaient un bien maigre r\u00e9confort \u00e0 son enfer quotidien.<\/p>\n<p>L&#8217;apr\u00e8s-midi \u00e9tait doux, presque chaud pour ce samedi printanier. Paul, de bonne humeur, marchait dans le centre ville en sifflotant. La r\u00e9union de la veille, pour le projet Brutek, s&#8217;\u00e9tait merveilleusement pass\u00e9e. Les clients \u00e9taient ravis, n&#8217;ayant rien \u00e0 redire, f\u00e9licitant m\u00eame Paul pour son travail. Krelme s&#8217;\u00e9tait senti oblig\u00e9 de reconna\u00eetre qu&#8217;effectivement, les plans \u00e9taient parfaits. Mais en disant cela, il avait lanc\u00e9 un regard \u00e0 Paul qui l&#8217;avait glac\u00e9. Le regard de Krelme \u00e9tait clair. Il ferait payer cher \u00e0 Paul ce compliment, tr\u00e8s cher.<\/p>\n<p>Mais aujourd&#8217;hui, en se levant, Paul avait d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;oublier le boulot et cet enfant de putain de chef. Il avait d\u00e9cid\u00e9 qu&#8217;il allait, pour une fois, passer l&#8217;apr\u00e8s midi \u00e0 faire ce qu&#8217;il adorait par dessus tout, chiner.<\/p>\n<p>Avant d&#8217;\u00eatre mut\u00e9 en Enfer, Paul, chaque samedi, arpentait les pav\u00e9s des rues pi\u00e9tonnes du centre ville et explorait consciencieusement chacune des boutiques des brocanteurs, y d\u00e9couvrant ce qu&#8217;il appelait ses tr\u00e9sors. Parfois une vieille lampe ou un tableau poussi\u00e9reux, parfois un meuble mang\u00e9 par les vers ou une vieille arme blanche toute rouill\u00e9e. Cela faisait pourtant plus de six mois qu&#8217;il n&#8217;avait pas eu l&#8217;occasion de le faire.<\/p>\n<p>Il avait d\u00e9j\u00e0 farfouill\u00e9 dans ses trois magasins pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Il y avait d\u00e9nich\u00e9 une vieille lampe qu&#8217;il trouvait superbe avec son abat jour en verre orang\u00e9 et une vieille fourche de paysan, int\u00e9gralement en bois et \u00e0 demi \u00e9dent\u00e9e.<\/p>\n<p>Il allait rentrer chez lui lorsqu&#8217;il aper\u00e7ut une vitrine qu&#8217;il ne connaissait pas. Il s&#8217;approcha. Un grand panneau de carton, qu&#8217;une armure du Moyen-\u00c2ge tenait entre ses gants de fer, proclamait &#8220;Ouverture du magasin, Remise exceptionnelle de 20 % sur tous les articles&#8221;<\/p>\n<p>La vitrine \u00e9tait encombr\u00e9e d&#8217;un bric \u00e0 brac invraisemblable. Chapeaux de l&#8217;\u00e9poque coloniale, sabres d&#8217;apparat, petites commodes en bois pr\u00e9cieux, vieux livres et au centre la grande armure qui portait un chapeau \u00e0 plumes comme couvre-chef. Pour parachever ce d\u00e9cor et donner un sens au nom du magasin &#8220;La f\u00e9e cabotine&#8221;, des dizaines de petites f\u00e9es \u00e9taient accroch\u00e9es au plafond de la vitrine par de fins fils de nylon et semblaient voleter un peu partout.<\/p>\n<p>Paul sourit &#8220;une vraie caricature de vitrine d&#8217;antiquaire&#8221; pensa-t-il. &#8220;Allons voir si le patron est un vieux Monsieur presque chauve avec de petites lunettes et une bedaine de bon vivant.&#8221;<\/p>\n<p>Il poussa la porte, lan\u00e7ant un sonore &#8220;Bonjour&#8221; de sa voix grave. La tintement de la petite clochette accroch\u00e9e \u00e0 la porte fut la seule r\u00e9ponse qu&#8217;il obtint.<\/p>\n<p>Alors qu&#8217;il refermait la porte, il fut frapp\u00e9 par l&#8217;odeur qui emplissait le magasin. C&#8217;\u00e9tait un m\u00e9lange de vieux bois, de poussi\u00e8re et d&#8217;une senteur qu&#8217;il m&#8217;y quelques temps \u00e0 reconna\u00eetre. Finalement, il trouva. L&#8217;odeur lui rappelait la senteur des fleurs des bois. C&#8217;est alors qu&#8217;il remarqua les b\u00e2tonnets d&#8217;encens qui br\u00fblaient un peu partout.<br \/>\n&#8220;Voil\u00e0 pour les fleurs des bois&#8221; se dit-il.<\/p>\n<p>Il s&#8217;avan\u00e7ait lentement, contemplant ce que contenait le magasin, lorsque une jeune femme fit irruption devant lui.<br \/>\n-&#8220;Bonjour cher premier client, avez vous besoin d&#8217;aide ?&#8221; La voix de la propri\u00e9taire \u00e9tait chaude, lumineuse, envo\u00fbtante.<br \/>\n-&#8220;Et voil\u00e0 pour le vieux propri\u00e9taire&#8221;, se dit Paul un sourire aux l\u00e8vres.<br \/>\n-&#8220;Non merci, je me contente de regarder.&#8221;<br \/>\n-&#8220;Bien, si vous avez besoin de moi, je suis dans l&#8217;arri\u00e8re boutique&#8221; r\u00e9pondit-elle, tournant les talons dans un tourbillon de m\u00e8ches rousses.<br \/>\n-&#8220;Comme les feuilles des arbres en automne&#8221; pensa Paul.<\/p>\n<p>Le magasin \u00e9tait grand, plus grand qu&#8217;il ne le semblait de l&#8217;ext\u00e9rieur. Alors qu&#8217;il \u00e9tait occup\u00e9 \u00e0 feuilleter de vieux livres, Paul jeta un coup d&#8217;oeil vers la vitrine et se rendit compte qu&#8217;il faisait d\u00e9j\u00e0 nuit.<\/p>\n<p>&#8220;Il est l&#8217;heure de rentrer&#8221;. Il prit sous son bras les quelques volumes qu&#8217;il avait d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;acheter et se retourna.<\/p>\n<p>La vendeuse \u00e9tait l\u00e0. Il sursauta l\u00e9g\u00e8rement.<br \/>\n-&#8220;Je ne vous avais pas entendu&#8221;<br \/>\n-&#8220;Pardonnez-moi si je vous ai fait peur, je voulais vous pr\u00e9venir que nous fermions&#8221;<br \/>\n-&#8220;Ha ? Je crois que je n&#8217;ai pas vu le temps passer&#8221;<br \/>\nLa vendeuse esquissa un sourire &#8220;Vous prenez ces livres ?&#8221;<br \/>\n-&#8220;Oui, combien vous dois-je ?&#8221; r\u00e9pondit-il en lui donnant les livres qu&#8217;il tenait.<\/p>\n<p>La vendeuse prit les livres, les feuilletant.<br \/>\n-&#8220;De bien jolis ouvrages&#8221; commenta-t-elle.<br \/>\n&#8220;Cela vous fait 130 euros&#8221; rajouta-t-elle en glissant les volumes dans un sachet en papier aux couleurs du magasins. Paul tendit les billets qu&#8217;il avait d\u00e9j\u00e0 sortis.<br \/>\n-&#8220;Voil\u00e0 et merci.&#8221;<br \/>\n-&#8220;Merci \u00e0 vous, n&#8217;h\u00e9sitez pas \u00e0 revenir et bonne soir\u00e9e \u00e0 vous Monsieur mon premier client&#8221;<\/p>\n<p>Paul sourit, lui souhaita \u00e9galement une bonne soir\u00e9e et se dirigea vers la sortie. Alors qu&#8217;il allait pour ouvrir la porte vitr\u00e9e du magasin, un \u00e9clair roux attira son regard. Un rire de petite fille sembla tinter \u00e0 ses oreilles.\u00a0 Intrigu\u00e9, il se retourna, cherchant du regard ce qu&#8217;il pensait \u00eatre une petite fille qui courait entre les meubles.<\/p>\n<p>Son coeur rata un battement. L\u00e0, du fond du magasin, Krelme le regardait.<br \/>\n&#8220;Monsieu..&#8221; commen\u00e7a Paul avant de se rendre compte que ce n&#8217;\u00e9tait pas son patron mais une t\u00eate d&#8217;\u00e9lan empaill\u00e9e qui le fixait.<\/p>\n<p>Pourtant la ressemblance \u00e9tait frappante. Paul en oublia l&#8217;\u00e9clat roux, le rire enfantin et se rapprocha de l&#8217;\u00e9lan.<\/p>\n<p>&#8220;Stup\u00e9fiant&#8221; pensa-t-il. Les m\u00eame bajoues ramollies qui pendent de chaque cot\u00e9 du visage, le m\u00eame regard torve et haineux, la m\u00eame forme de visage. Il avait vraiment l&#8217;impression de voir son chef.<\/p>\n<p>-&#8220;Un tr\u00e8s vieux troph\u00e9e de chasse, venant d&#8217;un des anciens ducs de la r\u00e9gion,\u00a0 tr\u00e8s bien conserv\u00e9&#8221;<br \/>\nPaul sursauta \u00e0 nouveau, encore une fois surpris par la vendeuse.<br \/>\n-&#8220;Saisissant oui, il me rappelle mon chef, combien co\u00fbte-il ?&#8221;<br \/>\n-&#8220;450 euros&#8221;<br \/>\n-&#8220;Trop cher pour moi&#8221; Paul laissa s&#8217;\u00e9chapper un petit rire g\u00ean\u00e9 &#8220;Et puis voir mon patron au boulot me suffit amplement. Vous m&#8217;aviez dit que vous fermiez, d\u00e9sol\u00e9 de vous retarder.&#8221;<br \/>\n-&#8220;Ce n&#8217;est pas grave&#8221;<br \/>\n-&#8220;Au revoir&#8221;<br \/>\n-&#8220;Au revoir Paul&#8221;<\/p>\n<p>Paul sortit du magasin, encore retourn\u00e9 par la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan. Il lan\u00e7a un dernier coup d&#8217;oeil \u00e0 travers la vitrine. La vendeuse \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 repartie dans l&#8217;arri\u00e8re boutique et seule la t\u00eate empaill\u00e9e lui renvoya son regard.<br \/>\n&#8220;Bizarre que je ne l&#8217;ai pas vu en entrant&#8221; se dit-il. Haussant les \u00e9paules, il prit le chemin de son appartement.<\/p>\n<p>Les jours pass\u00e8rent, l&#8217;enfer continua. Comme pr\u00e9vu, Krelme lui fit payer tr\u00e8s cher le compliment qu&#8217;il lui avait dit. Les brimades se multipli\u00e8rent, les probl\u00e8mes se succ\u00e9d\u00e8rent et \u00e0 chaque fois que Paul manquait de s&#8217;\u00e9nerver, son chef \u00e9tait l\u00e0, pr\u00e9s \u00e0 se saisir de la plus petite excuse pour le faire virer.<\/p>\n<p>Pour couronner le tout, Paul n&#8217;arrivait plus \u00e0 dormir. Il pensait sans arr\u00eat \u00e0 la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan. Elle peuplait chacun de ses r\u00eaves, hantait chacun de ses cauchemars. Parfois elle le poursuivait, parfois c&#8217;\u00e9tait son patron qui le poursuivait de ses injures. Mais dans ses r\u00eaves, son patron n&#8217;avait pas son vrai visage mais celui de l&#8217;\u00e9lan.<\/p>\n<p>Tout cela n&#8217;arrangeait pas son ulc\u00e8re qui n&#8217;arr\u00eatait pas de le lancer. Parfois, la douleur \u00e9tait si forte qu&#8217;il manquait d&#8217;en perdre conscience. Il ne pouvait alors rien faire d&#8217;autre que trembler de souffrance en fouillant ses poches ou son bureau pour chercher les comprim\u00e9s que lui avait donn\u00e9 son m\u00e9decin et qui soulageaient ses douleurs.<\/p>\n<p>-&#8220;Je n&#8217;en peux plus&#8221;<br \/>\nPaul avait donn\u00e9 rendez vous \u00e0 Marc, un de ses amis d&#8217;enfance, dans l&#8217;un des bars o\u00f9 ils avaient leurs habitudes. Assis tous les deux autour de l&#8217;un des tonneaux de ch\u00eane qui servaient de tables dans l&#8217;\u00e9tablissement, ils sirotaient lentement leur bi\u00e8res.<br \/>\n-&#8220;Toujours ton patron ?&#8221;<br \/>\n-&#8220;Lui oui et aussi l&#8217;\u00e9lan.&#8221;<br \/>\n-&#8220;L&#8217;\u00e9lan ?&#8221; demanda Marc, fron\u00e7ant les sourcils d&#8217;incompr\u00e9hension.<br \/>\n-&#8220;Oui, une t\u00eate d&#8217;\u00e9lan empaill\u00e9e que j&#8217;ai vu chez la nouvelle antiquaire que j&#8217;ai d\u00e9couvert il y a quelques temps.&#8221;<br \/>\nEt Paul raconta tout l&#8217;histoire, d\u00e9crivant la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan, la ressemblance frappante avec son chef, les cauchemars qui l&#8217;emp\u00eachaient de dormir avec la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan, toujours pr\u00e9sente.<\/p>\n<p>-&#8220;C&#8217;est vrai que tu n&#8217;as pas l&#8217;air bien, tu es vraiment p\u00e2le et tu as de ces cernes, \u00e0 faire peur&#8221;<br \/>\n-&#8220;Je ne dors presque plus Marc, je ne sais plus quoi faire.&#8221;<br \/>\n-&#8220;Tu sais quoi ? Je serais toi, je l&#8217;ach\u00e8terais cette t\u00eate d&#8217;\u00e9lan. Je l&#8217;accrocherais \u00e0 un des murs de mon appartement et tous les soirs je l&#8217;insulterais en imaginant que c&#8217;est mon patron, je lui lancerais des fl\u00e9chettes, je lui cracherais dessus. Tu vois le truc ?&#8221; r\u00e9pondit Marc en \u00e9clatant de rire, se moquant gentiment de Paul.<br \/>\n-&#8220;C&#8217;est peut-\u00eatre une id\u00e9e, tu as raison&#8221; r\u00e9pondit Paul, qui lui \u00e9tait s\u00e9rieux.<br \/>\n-&#8220;H\u00e9, je plaisantais. Tu devrais penser \u00e0 prendre des vacances ou \u00e0 changer de boulot&#8221;<br \/>\n-&#8220;Tu sais bien que je ne peux pas Marc&#8221;<br \/>\n-&#8220;Bon alors, trouve toi une fille. Tu sais, Sophie \u00e0 une cousine qui vient de divorcer, je pourrais&#8230;&#8221;<br \/>\n-&#8220;Arr\u00eate avec tes conneries Marc, parle moi plut\u00f4t de ta fille, comment se porte ma petite filleule ?&#8221;<br \/>\n-&#8220;Bien, elle nous emp\u00eache juste de dormir vu qu&#8217;elle fait ses dents&#8221;<\/p>\n<p>Pendant les jours suivants, la conversation avec Marc poursuivit Paul. Apr\u00e8s tout, Pourquoi pas ? pourquoi ne pas acheter cette t\u00eate d&#8217;\u00e9lan, se disait-il. Bien entendu, il n&#8217;allait pas lui cracher dessus ou l&#8217;insulter, ce serait pu\u00e9ril. Mais il pouvait l&#8217;acheter, juste pour l&#8217;accrocher dans son salon.<\/p>\n<p>Le samedi suivant, d\u00e8s neuf heure du matin, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 devant la vitrine du magasin. Fouillant la vitrine du regard, il ne trouva pas la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan. Craignant le pire, serrant les dents pour ne pas se plier de douleur suite \u00e0 une nouvelle crise de son ulc\u00e8re, il ouvrit la porte d&#8217;une main tremblante.<br \/>\nLa m\u00eame odeur le frappa \u00e0 nouveau. D\u00e9licate odeur de sous bois, de fruits rouges et de fleurs des champs qui lui emplissaient les narines.<br \/>\n-&#8220;Bonjour, est ce qu&#8217;il y a quelqu&#8217;un ?&#8221; demanda-t-il en s&#8217;avan\u00e7ant.<br \/>\n-&#8220;Bonjour Monsieur mon premier client&#8221;.<br \/>\nIl reconnut tout de suite la voix de la patronne. Elle apparut d&#8217;ailleurs, tenant la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan.<br \/>\n-&#8220;Vous venez l&#8217;acheter, n&#8217;est ce pas ?&#8221; ajouta-t-elle.<br \/>\nPaul, lorsqu&#8217;il vit la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan, laissa malgr\u00e9 lui \u00e9chapper un long soupir de soulagement.<br \/>\n-&#8220;Oui, en regardant \u00e0 travers la vitrine, je ne l&#8217;ai pas vu, j&#8217;ai cru que vous l&#8217;aviez vendu&#8221;<br \/>\n-&#8220;Non, je savais que vous reviendrez la chercher alors je l&#8217;avais mise dans l&#8217;arri\u00e8re boutique.&#8221;<br \/>\n-&#8220;Oh&#8230;&#8221; Paul ne savait plus quoi dire, soudain bizarrement empli de joie. &#8220;Merci de l&#8217;avoir fait&#8221;<br \/>\n-&#8220;Ce n&#8217;est rien, mon premier client a bien droit \u00e0 quelques petites faveurs&#8221; r\u00e9pondit la vendeuse, en laissant \u00e9chapper un petit rire.<\/p>\n<p>La t\u00eate d&#8217;\u00e9lan tr\u00f4nait sur son mur, bien au centre. Paul se tenait devant elle, mains sur les hanches, fier de son travail. Il avait m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 l&#8217;accrocher droit.<\/p>\n<p>&#8220;Alors salopard, \u00e7a fait quoi d&#8217;\u00eatre accroch\u00e9 \u00e0 mon mur ? Tu fais moins le fier l\u00e0 maintenant hein connard ?&#8221;<br \/>\nC&#8217;\u00e9tait sorti tout seul. Il ne s&#8217;\u00e9tait m\u00eame pas rendu compte qu&#8217;il avait insult\u00e9 la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan. Il allait se traiter de fou lorsqu&#8217;il se rendit compte qu&#8217;il se sentait bien mieux maintenant, beaucoup moins stress\u00e9, que ses douleurs d&#8217;estomac s&#8217;\u00e9taient tues.<\/p>\n<p>&#8220;Apr\u00e8s tout, pourquoi pas&#8221; se dit-il.<\/p>\n<p>Et les insultes se mirent \u00e0 pleuvoir, encore et encore, jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;il n&#8217;est plus de salive, jusqu&#8217;\u00e0 ce que sa gorge lui fasse mal. Ensuite, pour la premi\u00e8re fois depuis des ann\u00e9es, Paul dormit d&#8217;un sommeil de b\u00e9b\u00e9, sans aucun cauchemars.<\/p>\n<p>Deux mois pass\u00e8rent. Paul n&#8217;\u00e9tait plus le m\u00eame homme. Au boulot, il \u00e9tait serein, toujours souriant, ne faisant plus aucun cas des col\u00e8res ou des menaces de Krelme.<\/p>\n<p>-&#8220;Allez Paul, dis nous comment tu fais, tu as des appuis hauts plac\u00e9s ?&#8221;<br \/>\nPaul \u00e9tait \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria de son cabinet d&#8217;architecte, attendant que son caf\u00e9 soit pr\u00eat. Laurent et Matthieu, deux de ses coll\u00e8gues, le pressaient de questions depuis quelques jours. Ils voulaient savoir, conna\u00eetre eux aussi le secret de son tout nouveau calme. Cette fois, c&#8217;\u00e9tait Laurent qui \u00e9tait revenu \u00e0 la charge.<br \/>\n-&#8220;Mais non, vous vous imaginez des choses tous les deux. Il n&#8217;y a rien de chang\u00e9, j&#8217;ai juste d\u00e9cid\u00e9 de prendre les choses plus sereinement&#8221; r\u00e9pondit Paul.<br \/>\n-&#8220;Bien s\u00fbr, bien s\u00fbr&#8221; attaqua Matthieu. &#8220;Prendre sereinement les r\u00e9flexions de Krelme. Arr\u00eate, on y croit pas. Ou alors tu t&#8217;es fait prescrire des cachets ? C&#8217;est \u00e7a ? Des calmants ou un truc dans le genre ?&#8221;<br \/>\n-&#8220;Mais non, puisque je vous dit qu&#8217;il n&#8217;y a rien&#8221;<br \/>\nMais les deux comparses ne s&#8217;arr\u00eat\u00e8rent bien \u00e9videmment pas. Chaque jour, ils continu\u00e8rent \u00e0 poser questions sur questions, \u00e0 espionner Paul, \u00e0 l&#8217;\u00e9pier, \u00e0 tenter de le surprendre en flagrant d\u00e9lit de prise de cachets.<\/p>\n<p>Si bien que Paul finit par craquer.<br \/>\n-&#8220;Bon vous avez raison, j&#8217;ai un truc. Si je vous le dit, vous me laisserez en paix ?\u00a0 Et vous garderez cela pour vous ?&#8221;<br \/>\nLaurent et Matthieu \u00e9chang\u00e8rent un regard. &#8220;Bien entendu Paul. Tu sais que nous ne sommes pas des comm\u00e8res.&#8221;<br \/>\n-&#8220;Bon, alors, voil\u00e0. Il y a quelques mois je fouinais chez un antiquaire et j&#8217;ai vu cette t\u00eate d&#8217;\u00e9lan&#8230;&#8221;<br \/>\nEt Paul leur raconta tout. L&#8217;achat, la premi\u00e8re fois qu&#8217;il avait insult\u00e9 la t\u00eate empaill\u00e9e puis les insultes quotidiennes, les crachats, les br\u00fblures de cigarettes, les jets de fl\u00e9chettes.<\/p>\n<p>Lorsqu&#8217;il eut finit, les deux comp\u00e8res \u00e9chang\u00e8rent \u00e0 nouveau un regard.<br \/>\n-&#8220;H\u00e9 bien, qui aurait cru..&#8221; fut la seule chose que Laurent trouva \u00e0 dire.<br \/>\n-&#8220;Ton antiquaire n&#8217;en aurait pas une deuxi\u00e8me par hasard ? Pour moi ?&#8221; demanda Matthieu en riant.<br \/>\n-&#8220;Non, elle n&#8217;en avait qu&#8217;une&#8221; r\u00e9pondit Paul qui regrettait d\u00e9j\u00e0 d&#8217;avoir parl\u00e9.<br \/>\n-&#8220;Vous me croyez fou&#8221; rajouta-t-il.<br \/>\n-&#8220;Mais non voyons, ce n&#8217;est pas commun comme histoire mais cela ne fait pas de toi un fou&#8221; r\u00e9pondit Laurent.<br \/>\nInquiet, Paul rappela &#8220;Vous avez promis de ne rien dire. Si cela parvenait aux oreilles de Krelme, je suis fichu.&#8221;<br \/>\n-&#8220;Mais ne t&#8217;inqui\u00e8te pas voyons, nous sommes amis n&#8217;est ce pas Paul ?&#8221; le rassura Matthieu.&#8221;Nous ne dirons rien&#8221; rajouta-il.<br \/>\n-&#8220;Oui nous ne dirons rien&#8221; appuya Laurent. &#8220;Mais, tu ne voudrais pas nous la montrer, ta t\u00eate d&#8217;\u00e9lan ?&#8221;<br \/>\nPaul sentit son coeur s&#8217;arr\u00eater et des gouttes de sueur froide lui couler dans le dos. C&#8217;\u00e9tait sa t\u00eate \u00e0 lui, ils voulaient lui voler, sa t\u00eate \u00e0 lui dont il avait tant besoin.<br \/>\n-&#8220;Non&#8230; Non, c&#8217;est la mienne. Je vous en ai d\u00e9j\u00e0 trop dit. J&#8217;ai du travail&#8221; Paul sorti de la caf\u00e9t\u00e9ria, oubliant son caf\u00e9, s&#8217;enfuyant plus qu&#8217;il ne sortait, sans comprendre pourquoi l&#8217;id\u00e9e de montrer la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan \u00e0 quelqu&#8217;un d&#8217;autre que lui \u00e9tait si intol\u00e9rable.<\/p>\n<p>Tout le service \u00e9tait en \u00e9bullition. La r\u00e9union finale du projet Brutek devait se tenir le lendemain. Paul savait qu&#8217;il allait devoir travailler toute la nuit. Krelme \u00e9tait en train de v\u00e9rifier les derniers plans que Paul lui avait envoy\u00e9.<\/p>\n<p>Paul se doutait que Krelme n&#8217;allait pas tarder \u00e0 le convoquer pour lui demander de faire, encore, des modifications de derni\u00e8res minutes. Mais cela ne le troublait plus. Ce matin, il avait patiemment enfonc\u00e9 une douzaine de longues aiguilles \u00e0 tricoter dans la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan, en imaginant qu&#8217;il faisait subir ce traitement \u00e0 son chef, s&#8217;offrant ainsi une longue journ\u00e9e de calme olympien.<\/p>\n<p>La pendule du bureau venait d&#8217;afficher 23h30. Il n&#8217;y avait plus que Paul et Krelme dans le b\u00e2timent. Paul faisait les derni\u00e8res modifications sur une partie mineure des plans. La sonnerie stridente du t\u00e9l\u00e9phone interne faillit lui faire raturer son trait.<br \/>\n-&#8220;Monsieur Paul, venez dans mon bureau je vous prie.&#8221; C&#8217;\u00e9tait Krelme, bien entendu.<br \/>\n-&#8220;J&#8217;arrive&#8221; Paul raccrocha, mal \u00e0 l&#8217;aise. Son patron lui avait sembl\u00e9 joyeux, bien trop joyeux. Quelque chose n&#8217;allait pas. Pour se calmer, il pensa au stock d&#8217;aiguilles qui lui restait, aux insultes dont il pourrait bient\u00f4t abreuver la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan.<\/p>\n<p>Lorsqu&#8217;il entra dans le bureau de Krelme, celui-ci se tenait debout, derri\u00e8re son bureau, une grande tasse de caf\u00e9 \u00e0 la main.<br \/>\n-&#8220;Asseyez vous, Monsieur Paul&#8221;<br \/>\nPaul ob\u00e9it, remarquant que la majeure partie des plans qu&#8217;il avait r\u00e9alis\u00e9 pour le projet Brutek se trouvaient \u00e9tal\u00e9s sur le bureau de son patron, essayant de voir de son fauteuil ce qui n&#8217;allait pas, ce qu&#8217;il allait devoir refaire dans l&#8217;urgence au cours de la nuit.<br \/>\n-&#8220;Ce sont bien vos plans ?&#8221; demanda Krelme avec une voix doucereuse, pleine de miel.<br \/>\n-&#8220;Oui, monsieur, ce sont mes plans&#8221;<br \/>\nKrelme vida alors sa tasse de caf\u00e9, lentement, sur la liasse de plan \u00e9tal\u00e9 sur son bureau, y prenant visiblement beaucoup de plaisir. Son regard br\u00fblait de haine tandis qu&#8217;il d\u00e9truisait ainsi le travail de Paul.<br \/>\n-&#8220;Mais que faites vous ?&#8221; hurla celui-ci<\/p>\n<p>-&#8220;Je sais tout&#8221; r\u00e9pondit Krelme, froidement calme.<br \/>\n-&#8220;Je sais tout sur vous, sur votre ridicule t\u00eate d&#8217;\u00e9lan, sur la fa\u00e7on dont vous l&#8217;utilisez.<br \/>\nVous n&#8217;\u00eates qu&#8217;un fou, qu&#8217;un pauvre fou. Et vous allez \u00eatre vir\u00e9 pour avoir saccag\u00e9 les plan du projet Brutek.&#8221;<br \/>\n-&#8220;Mais, c&#8217;est vous qui venait de ..&#8221; tenta de contrer Paul.<\/p>\n<p>Krelme rit, un long rire mauvais, cruel.<br \/>\n-&#8220;Prouvez le. Cela sera votre parole contre la mienne. Et quand tout le monde saura pour votre t\u00eate d&#8217;\u00e9lan, votre parole ne vaudra plus rien&#8221;<br \/>\n-&#8220;Mais je ne vais pas m&#8217;arr\u00eater \u00e0 \u00e7a&#8221; poursuivit Krelme.<br \/>\n-&#8220;Je vous ferai virer, mais ensuite, je vous ferai interner comme le dangereux fou que vous \u00eates. Et je ferai br\u00fbler cette horreur de t\u00eate d&#8217;\u00e9lan.&#8221;<\/p>\n<p>Lorsqu&#8217;il entendit ces mots, quelque chose se brisa en Paul. Non, il avait trop besoin de la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan. Il ne pouvait pas vivre seul, sans elle.<\/p>\n<p>Sans se rendre compte de ce qu&#8217;il faisait, il se leva, pris un des T d&#8217;architecte en acier pos\u00e9 contre le bureau et dans un rugissement de col\u00e8re, frappa, encore et encore. Il frappa jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;il ait mal aux bras, jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;il soit recouvert de sang.<\/p>\n<p>-&#8220;Monsieur Luksi, c&#8217;est la gendarmerie. Ouvrez o\u00f9 nous enfon\u00e7ons la porte&#8221;<br \/>\nUn rire fou et une bord\u00e9e d&#8217;insulte &#8220;Sale petit connard de fils de pute, tu voulais me faire virer. Tu pensais \u00eatre plus fort que moi&#8221; fut la seule r\u00e9ponse que re\u00e7ut l&#8217;\u00e9quipe de la force d&#8217;intervention sp\u00e9ciale de la gendarmerie.<\/p>\n<p>Monsieur et Madame Luksi, retrait\u00e9s, habitaient un petit pavillon cossu en campagne. Madame Luksi ne s&#8217;\u00e9tait jamais remise du d\u00e9part de son fils pour la ville. Elle tenait donc propre la chambre de son &#8216;b\u00e9b\u00e9&#8217; pour les trop courts moments que Paul revenait passer \u00e0 la maison. No\u00ebl n&#8217;\u00e9tait pas attendu avant\u00a0 trois mois, mais d\u00e9j\u00e0 elle avait achet\u00e9 et emball\u00e9 les cadeaux pour son fils et les avaient d\u00e9pos\u00e9s sous le lit de celui-ci.<\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">Monsieur et Madame Luski avaient un emploi du temps journalier strict et qui ne souffrait pas de changement. Chaque jour, apr\u00e8s le d\u00e9jeuner qui se finissait vers 12h50, ils s&#8217;installaient devant leur poste de t\u00e9l\u00e9vision, avec leur deux chats et une tasse de th\u00e9 miel-citron. Ils regardaient alors le journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 puis faisaient une l\u00e9g\u00e8re sieste avant de jouer quelques parties de Scrabble, parties que Madame Luksi gagnait invariablement.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">Pourtant pour la premi\u00e8re fois depuis plus de dix ans, ils \u00e9taient en retard. Ce jour l\u00e0 en effet, la voisine \u00e9tait venue juste avant le repas pour leur raconter que son petit-fils allait devenir avocat, qu&#8217;il avait r\u00e9ussit un examen tr\u00e8s difficile, qu&#8217;il serait bient\u00f4t riche et \u00e0 n&#8217;en pas douter bient\u00f4t mari\u00e9 \u00e0 une belle et intelligente femme. Il \u00e9tait donc 13h15 lorsque Madame Luksi alluma le poste de t\u00e9l\u00e9vision, sa tasse de th\u00e9 chaud \u00e0 la main.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">Comme \u00e0 chaque fois qu&#8217;on l&#8217;allumait, le poste de t\u00e9l\u00e9vision, antique machine qui aurait plus \u00e9t\u00e9 \u00e0 sa place dans un mus\u00e9e de l&#8217;audiovisuel plut\u00f4t que dans le salon d&#8217;une maison, m\u00eame une maison de retrait\u00e9s, se mit en marche avec le volume sonore \u00e0 z\u00e9ro. Madame Luski ne vit donc que la photo de son fils en haut \u00e0 droite de l&#8217;\u00e9cran, tandis que le pr\u00e9sentateur parlait sans \u00eatre entendu.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">&#8220;Papa, vient vite, Paul passe \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision.<br \/>\nJe savais bien qu&#8217;il allait \u00eatre c\u00e9l\u00e8bre, je lui ai toujours dit.&#8221;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">&#8220;Mais d\u00e9p\u00eache toi, tu vas tout rater&#8221; cria-t-elle de sa petite voix aigu en cherchant la t\u00e9l\u00e9commande, cach\u00e9e sous un coussin, pour monter le son.<br \/>\nLa t\u00e9l\u00e9commande retrouv\u00e9e, la voix du pr\u00e9sentateur se fit enfin entendre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">&#8220;Paul Luksi, l&#8217;architecte fou qui aurait tu\u00e9 son patron en le d\u00e9capitant&#8230;&#8221;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">Le bruit clair d&#8217;une tasse qui se brise et celui, sourd, d&#8217;un corps qui tombe r\u00e9sonn\u00e8rent alors dans le petit salon. Le pr\u00e9sentateur, indiff\u00e9rent \u00e0 ce qui se passait dans le petit salon de la petite maison continua tranquillement de parler, donnant de plus ample information sur ce meurtre plus qu&#8217;inhabituel.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">&#8220;&#8230;aul Luski a \u00e9t\u00e9 appr\u00e9hend\u00e9 ce matin \u00e0 son domicile par les forces de police. La t\u00eate de son patron a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 sur les lieux. Paul Luksi, ayant apparemment c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la folie, avait fix\u00e9 la t\u00eate de sa victime au mur, la couronnant de deux bois de cerf. Lorsque les forces de polices ont fait irruption chez lui, il \u00e9tait en train d&#8217;enfoncer des aiguilles \u00e0 tricoter dans les yeux de la t\u00eate de son patron tout en l&#8217;insultant. Il a fallu toute la force des six gendarmes pr\u00e9sents pour le ceinturer.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">Nous passons maintenant \u00e0 notre reportage sur les pr\u00e9paratifs d&#8217;Halloween&#8221;.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\">C&#8217;est le moment que choisit le poste de t\u00e9l\u00e9vision pour se d\u00e9traquer \u00e0 nouveau et remettre le son \u00e0 z\u00e9ro.\u00a0 Le reportage sur Halloween passa donc, en silence, sans que personne ne le regarde. Pendant ce temps, les chats se frottaient au corps de leur ma\u00eetresse en l\u00e9chant le th\u00e9 r\u00e9pandu sur le sol. On n&#8217;entendit plus que leurs ronronnement de bonheur jusqu&#8217;\u00e0 ce que :<br \/>\n&#8220;Maman, tu sais ou j&#8217;ai mis mes appareils pour entendre, je ne les trouve plus, ils ne sont pas dans le petit placard&#8230;&#8221;<\/span><\/p>\n<p><em>Lorsqu&#8217;ils enfonc\u00e8rent la porte, les gendarmes trouv\u00e8rent Paul Luksi en train d&#8217;enfoncer une longue aiguille \u00e0 tricoter dans ce qu&#8217;ils prirent tout d&#8217;abord pour une t\u00eate d&#8217;\u00e9lan accroch\u00e9e au mur.<\/em><\/p>\n<p><em>En fait, et la presse le lendemain ne se priva pas de donner tous les d\u00e9tails, Paul avait d\u00e9tach\u00e9 la t\u00eate d&#8217;\u00e9lan de son socle et lui avait sci\u00e9e les bois.\u00a0 Il les avait ensuite ficel\u00e9s avec du fil de fer \u00e0 la t\u00eate de Richard Krelme qu&#8217;il avait ramen\u00e9 avec lui . Il avait alors clou\u00e9 la t\u00eate de son ancien chef au socle en bois et c&#8217;\u00e9tait celle-ci qu&#8217;il insultait en lui enfon\u00e7ant une aiguille \u00e0 tricoter dans l&#8217;oeil gauche lorsque les gendarmes l&#8217;appr\u00e9hend\u00e8rent. <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8220;Monsieur Paul, revenez s&#8217;il vous plait, nous devons revoir quelques d\u00e9tails du projet Brutek&#8221; La voix qui avait prononc\u00e9 cette phrase \u00e9tait s\u00e8che, cassante, une voix de sadique digne d&#8217;un mauvais film d&#8217;horreur. 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