Dec 022010
 

New York, printemps 2310.

La mégalopole ne comptait quasiment plus d’immeubles de pierre ou de verre, presque tous ayant été remplacés par d’immenses tours de plastique et d’acier. Quelques bâtisses avaient tout de même échappées à la folie des nouveaux architectes urbains, parmi lesquelles un vieil immeuble de brique construit à la fin du 20ème siècle et dont la large silhouette recouvrait d’ombre le coin de la 19ème rue et de l’avenue Kurt Cobain. Selon la rumeur, le bâtiment et le bar qui en occupait tout rez-de-chaussée appartenaient à la légende du Néo-Jazz Alex Gantis et il était très probable que cette rumeur soit vraie. Tout d’abord, le bar s’appelait ” le verre dans la pomme “, un jeu de mot français qui rappelait tout autant les origines du chanteur que son amour pour les traits d’esprit décalés. Ensuite, l’enseigne en elle-même, peinte à même le mur, l’était dans une typographie qui n’était pas sans rappeler celle utilisée sur la pochette du dernier album de l’artiste. Enfin, la réouverture de l’établissement abandonné par ses anciens propriétaires était survenue quelques semaines à peine après la soudaine disparition de Gantis.

Quelques sept années plus tôt et alors qu’il était au sommet de sa gloire, le virtuose avait décidé de disparaître de la scène, juste après ce qui fût son concert le plus majestueux, à Londres. Son agent avait alors distribué à la presse une vidéo sur laquelle Alex Gantis expliquait qu’il considérait sa carrière comme un affreux échec personnel. Comme beaucoup de grands artistes, le musicien avait une conception très évoluée de son art, et il expliquait maladroitement que la musique avait pour but de donner une dimension supplémentaire à sa vie comme à celle de ces auditeurs, une dimension perpétuelle qui deviendrait partie intégrante du quotidien des gens. Selon ses propres termes, sa musique aurait dû devenir la ” bande son ” de la vie, un but théorique que tout son talent n’avait pas réussi à atteindre. Pour Gantis, toute son œuvre n’était que l’Ersatz de ce qu’il rêvait d’accomplir et c’est ainsi qu’il décida de mettre fin à ce qu’il considérait comme une mascarade, sur fond de critiques acerbes de la part des spécialistes qui considéraient alors son acte comme un vulgaire coup marketing. Le temps démontra qu’ils avaient tort.

” Le verre dans la pomme ” était un bar intimiste et chaleureux, très semblable aux vieux pubs du 20ème siècle, mis à part qu’il ouvrait en continu quelle que soit l’heure ou le jour. Les murs aux couleurs chaudes accueillaient sur fond ocre ou rouge les rappels d’imminents artistes disparus sans qu’aucun semblant d’ordre n’en régisse le placement. C’est ainsi que, derrière le grand bar aux bordures dorés, une vieille photo de Robert Johnson côtoyait une pochette de 33 Tours d’Eric Clapton et une vieille Gibson dédicacée de KT Tunstall, le tout figurant un hommage anarchique et passionné à la musique, cette musique qui emplissait les yeux et les oreilles des nombreux clients du lieu. Un éclairage hasardeux perçait la fumée des cigarettes de rayons pâles, finissant en halos de lumière tamisés permettant tout juste de distinguer les tables rondes qu’entouraient de confortables canapés de velours rouge. Dans le brouhaha ambiant, on captait quelques fois les paroles amères des fans du propriétaire fantôme, qui n’était jamais apparu dans son bar présumé, même si ces admirateurs continuaient à en garder le secret espoir.Assis tout au fond de la salle, toujours à la même table, John Benton Junior sirotait comme à son habitude un double scotch sec en sombrant petit à petit vers l’état de profonde alcoolisation qu’il affectionnait. L’homme se prétendait être un ancien musicien de Gantis, et il passait toutes ses journées assis à cette place, dans l’obscurité, son verre à la main et le regard dans le vide lorsqu’il ne dormait pas tout simplement, la tête sur la table. On continuait à le servir, par égard pour son probable passé (personne ne savait vraiment s’il disait la vérité) autant que par pitié, tant et si bien qu’il avait fini par faire partie du décor. Quelques nouveaux clients dont la curiosité était piquée par l’attitude de l’étrange vieux bonhomme s’essayaient à lui adresser la parole, mais ils ne recevaient toujours comme réponse qu’un ramassis d’insultes et de vulgarités entrecoupées de phrases parfaitement inintelligibles : les serveurs portaient alors un autre verre à John qui finissait par se calmer. Ce deuxième jour du printemps 2310, John de parvint pas à se saouler complètement ; Alors qu’il levait la main pour commander un autre verre, deux hommes richement habillés entrèrent dans la salle obscurcie et se dirigèrent vers lui d’un pas rapide et déterminé.

Le premier des deux était plutôt petit, vêtu d’un costume de travail noir et d’une cape de représentant de la loi, il était évident qu’il s’agissait d’un avocat. Il tenait fermement un porte-document électronique noir qui n’arborait aucun logo. L’autre, beaucoup plus grand, portait le même costume mais sans cape et avait les mains libres. Sa stature et son comportement ne laissaient aucun doute sur sa fonction, il n’était de toutes façons pas rare que les avocats se déplacent en compagnie d’associés plutôt musclés. L’avocat posa son porte-document sur la table et, sans un mot, pris place aux côtés de John tandis que son associé restait debout à quelques mètres. Il s’adressa ensuite à John de manière très formelle, tout en ouvrant son porte-document.
” Etes vous John Benton Junior ? ”
” Qu’est-ce que ça peut te foutre ? ”
” Je suis avocat pour le compte de New Babylone, et je recherche John Benton Junior, répondez vous à ce nom ? ”

New Babylone était une société importante, fondée deux siècles plus tôt par un milliardaire de génie. La société proposait à ses clients de s’exiler, pour des périodes plus ou moins longues, sur une station spatiale orbitale entièrement dédiée à la détente, aux jeux d’argents et à d’autres plaisirs moins avouables tels que le sexe et la drogue. Le concept avait très rapidement fonctionné, dans un premier temps auprès des grands cadres et PDG fortunés, puis touchant petit à petit toutes les couches de la population. Evidemment, New Babylone avait eu ses détracteurs, mais le succès et l’ascension économique fulgurante de l’entreprise avaient eu raison des opposants au projet et finalement, New Babylone était devenu une société respectée et reconnue comme le principal acteur du tourisme extra planétaire.

L’avocat regardait John fixement, attendant de sa part un réponse, pendant que se dernier vidait d’un trait le verre qu’on venait de lui apporter.
” Et alors, qu’est ce que vous lui voulez à Benton, hein ? ”
” En fait, je souhaite plus exactement parler à Alexandre Mossinot Gantois, connu sous le pseudonyme de … ”
Le verre de John éclata soudainement dans sa main dont le sang commençait déjà à couler quand ce dernier frappa violement du poing sur la table. Ses yeux brillaient d’un éclat malsain et la colère les avait injectés de sang.
” Je sais qui est Mossinot ! Ecoute petit gratte papier d’mes couilles, j’sais pas ou est Alex et je n’ai pas vraiment envie d’en parler avec toi, alors tu remballes tes affaires, ensuite toi et ton gorille vous me foutez le camp, pigé ? ”
Il n’y avait plus un bruit dans la grande salle et tous les clients s’étaient retournés par surprise vers la table de John. Ce dernier repris tant bien que mal son sang froid, puis il leva la main pour commander un autre verre en se rasseyant. L’avocat avait commencé à se lever, et le reste des clients s’étaient déjà désintéressés de la scène quand il se rassit en tendant un document à John.
” Ecoutez, John, j’ai ici un document spécifiant qu’Alexandre Mossinot Gantois, français naturalisé américain, a demandé en 2304 un changement d’Etat civil pour raisons personnelles vers le nom de John Benton Junior. J’ai bien plus de pouvoir que ce que vous pensez, alors vous feriez bien de m’écouter, Gantis ! ”

Alex était abasourdi : avec la mine pitoyable d’un enfant qui s’est fait prendre à voler un bonbon, il se adossa à son fauteuil et accepta d’écouter son interlocuteur. Le masque de John Benton avait quitté en une fraction de seconde le visage sur lequel il s’était installé depuis si longtemps. Si un client s’était retourné vers John à ce moment la, c’est bel et bien Alex Gantis qu’il aurait reconnu. Tout en lui tendant une serviette pour bander sa main blessée, l’avocat s’adressa à lui d’une voix pleine de compassion.
” Nous sommes ici pour vous, Alex. Pour votre rêve, vous comprenez ? Nous sommes sur le point de réussir à donner une bande son à la vie de nos clients. ”
Alex était nerveux, la sueur commençait à perler sur son front, il réfléchissait silencieusement, les bras serrés contre son lui. Il se balançait doucement, sans s’en rendre vraiment compte, d’avant en arrière. Il répondu dans la vague, comme s’il s’adressait à lui-même plutôt qu’à l’avocat.
” Je … j’y ai réfléchi, longtemps … c’est impossible, vous savez ? Impossible. Il faudrait être partout … et comment tout deviner … non ce n’est pas possible, et ça m’a détruit … ”
” Nous avons presque réussi, Alex, je peux vous l’assurer. Notre technologie nous permet de capter facilement l’état émotif de nos clients, et New Babylone est équipée pour cela. Nous avons installé un centre de traitement géant au sein du quel notre nouveau processeur gère les agents logiciels chargés d’analyser les émotions et de les trier. Nous savons aussi comment générer une perception musicale forte dans l’esprit de nos clients sans troubler son entourage. Nous avons tout cela, mais il nous manque l’élément central, celui qu’aucun processeur ne peut remplacer, le chef d’orchestre. Vous êtes le seul que nous connaissions qui soit doué d’une sensibilité artistique et émotionnelle suffisante pour mener se projet à son terme. Nous avons besoin de vous, comme vous avez besoin de nous. ”
En un instant, Alex Gantis, virtuose du Néo-Jazz et plus grand compositeur du 24ème siècle, était réapparu. Son visage s’était éclairé et son regard brûlait d’un intérêt extraordinaire pour les mots de l’avocat. Il fronça légèrement les sourcils en réfléchissant tout haut.
” Oui, oui ça peut marcher … mais, ce n’est pas tout. Il y a un autre problème, c’est la matière … Quelle musique vais-je diffuser ? Il me faut des musiciens, des échantillons, … ”
” Nos ingénieurs ont pensé à tout cela. Vous aurez un orchestre philharmonique à votre disposition 24 heures sur 24, des musiciens que qualité qui ont été sélectionnés à cet effet et qui se relaieront pour être toujours à votre disposition. Nous avons aussi constitué une base de donnée contenant tout ce qui a été écrit et interprété depuis les permisses de la musique. ”
” Où est le piège ? ”
” N’en cherchez pas, vous perdriez votre temps. Voici les quelques règles à respecter : Tout d’abord, il s’agît d’un travail de chaque instant et votre engagement sera irrévocable jusqu’à votre mort. Ensuite, tout devra rester complètement et absolument secret. Enfin, vous ne devrez jamais tenter de communiquer avec un être humain autrement qu’en lui fournissant le son de sa vie. Il y aura quelques autres petites formalités mineures à effectuer, elles sont toutes indiquées dans ce dossier.”
Alex signa sans même le lire le document électronique qui lui était présenté et leva la main pour commander un dernier verre. La satisfaction et l’excitation se lisaient sur son visage.
” Quand dois-je partir ? ”
” Vous avez le temps de boire votre verre, M. Gantis. Bienvenue parmi nous. Votre rêve vous attend.”

New Babylone, quelques jours plus tard.

A grand renfort de spots publicitaires, New Babylone avait finalement levé le voile sur son plus grand coup marketing. Dorénavant, la vie de chacun des visiteurs de New Babylone pourrait être dotée d’une bande son toujours renouvelée et en parfait harmonie avec ses sentiments. La société ne communiquait rien de l’aspect technique de cette nouveauté et ce mystère attisait encore plus la curiosité des futurs clients. Alex avait très rapidement appris à doter d’une bande son la vie de quelques volontaires tests résidant à vie à New Babylone. Il maîtrisait déjà parfaitement le fonctionnement de ses assistants, des petits programmes intelligents qui scrutaient les moindres changements d’émotion des habitants de la station.

Alex était heureux. Il avait enfin accédé à son paradis, réalisé son rêve. Il était le grand chef d’orchestre de New Babylone, celui qui dotait d’une bande son la vie de millions de gens. Lorsqu’il en avait besoin, il transmettait les informations nécessaires au gigantesque orchestre, juste en dessous de lui, par la simple pensée. Il virevoltait d’un habitant à un autre, observant quelques secondes ou se focalisant des heures sur un cas intéressant. Il pouvait choisir de jouer un petit air stressant, plein de suspense lors de la dernière main d’une partie de poker, ou s’amuser à jouer une marche funèbre lorsqu’un richissime client de la station n’arrivait pas à honorer la fille qu’il s’était payé pour la nuit. Alors que son cerveau bardé d’électrodes flottait doucement dans sa cuve de liquide nutritif, il dota la vie d’un homme qui venait de tout perdre à la roulette d’une sinistre bande son. Finalement, toutes ces petites formalités n’avaient été qu’un faible prix à payer pour pouvoir enfin réaliser son chef d’oeuvre.

Au même moment, à New York.

Les techniciens de New Babylone finissaient d’emporter les meubles du ” verre dans la pomme “. Debout devant le vieux bâtiment, Greg Hulston, chef de projet pour la grande société, regardait la scène avec amusement. L’un des anciens serveurs du bar s’approcha de lui et le salua avec respect.
” Bonjour Monsieur. Nous achevons de démonter le décor, et les comédiens ont tous été payés. Cela représentait une somme considérable, vous vous en doutez, sept ans de travail acharné ! Je pense que nous aurions pu obtenir le même résultat au bout de trois ou quatre ans … ”
” C’était à moi d’en décider, pas à vous ! Cette mission a été menée à bien, et c’est l’essentiel. Finissez d’embarquer le matériel, et rejoignez moi à Chicago rapidement, on dit que la grande actrice Elisabeth Martin souhaite mettre fin à sa carrière. “


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Souffre douleurs

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Nov 132010
 

“Monsieur Paul, revenez s’il vous plait, nous devons revoir quelques détails du projet Brutek” La voix qui avait prononcé cette phrase était sèche, cassante, une voix de sadique digne d’un mauvais film d’horreur.

Monsieur Paul (car le trentenaire légèrement voûté qui venait de sortir du bureau de son supérieur, ses rouleaux de plan sous le bras était Monsieur Paul) grimaça sous une vicieuse attaque de son début d’ulcère et soupira intérieurement.

Il se retourna, faisant face à l’homme à qui appartenait la petite voix de sadique.

-“Le projet Brutek ? La réunion de travail à ce sujet n’est-elle pas prévue dans trois jours ?” répondit-il d’une voix lasse.
-“Que la réunion soit dans trois jours ne m’interdit pas de vouloir en parler avec vous Monsieur Paul. J’ai étudié certains des plans que vous m’avez remis et j’ai remarqué des erreurs, digne d’un débutant. C’est inacceptable. Corrigez les avant la réunion ! Et ne me dites pas que vous n’aurez pas le temps. Je ne suis pas responsable de votre inaptitude. Vous dormirez moins, cela ne vous ferra pas de mal de ne pas perdre autant de temps en ronflements.”

Monsieur Paul soupira à nouveau, un soupir presque muet pour ne pas que son supérieur ne l’entende et entra dans le bureau de celui-ci, s’apprêtant à subir à nouveau un long flot de remontrances et de menaces.

Paul Luksi travaillait depuis dix ans dans ce grand cabinet d’architecte. Lorsque quatre ans plus tôt, il a été affecté à l’équipe de Richard Krelme, il en avait été ravi. L’équipe de Krelme était en effet celle qui s’occupait des plus grands projets, à l’international. Barrages hydroélectriques, viaducs, grattes-ciel, tous les gros contrats étaient pour l’équipe de Krelme.

Bien sûr Richard Krelme avait une odieuse réputation. Sadique, irascible, lunatique, colérique, haineux, aucun mot n’était assez violent pour le qualifier. On racontait dans les couloirs du cabinet qu’il avait poussé plusieurs membres de son équipe à la démission ou pire, au suicide.

Paul n’avait pas écouté les rumeurs, les prenant pour les exagérations de jaloux et il avait accepté la mutation.

-“J’aurais mieux fait d’écouter les bruits de couloir et de ne jamais accepter cette putain de promotion” pensait-il en rentrant chez lui ce soir là, ou plutôt vu l’heure, ce matin là.

Furieux, il gara sa voiture dans le parking souterrain de son immeuble, manquant d’emboutir la voiture garée sur la place voisine lorsque son début d’ulcère lui envoya une longue onde de douleur qui le transperça.
“Cet ulcère finira par vous tuer” lui avait dit son docteur, mais nul doute qu’il ne pensait pas à un accident de voiture à ce moment là.

-“Il me demande de refaire toute la partie ouest, à trois jours de la réunion, tout ça parce qu’il trouve le trait trop épais et mes notes explicatives illisibles. Quel connard, je vais devoir travailler jour et nuit. Je vais finir par lui dire ce que je pense de lui, vraiment, et ce jour là…” grognait Paul tandis qu’il rentrait dans son petit appartement. Il savait, bien entendu, que jamais il ne dirait quelque chose à son chef. Krelme était très bien vu de la direction. Un mot de lui pouvait faire virer n’importe qui. Il prétendait même pouvoir vous empêcher de retrouver un jour du travail.

Mais bien que Paul était conscient qu’il ne se rebellerait jamais, qu’il ne dirait jamais ses quatre vérités à son patron, ces douces rêveries étaient l’une des choses qui lui apportaient un bien maigre réconfort à son enfer quotidien.

L’après-midi était doux, presque chaud pour ce samedi printanier. Paul, de bonne humeur, marchait dans le centre ville en sifflotant. La réunion de la veille, pour le projet Brutek, s’était merveilleusement passée. Les clients étaient ravis, n’ayant rien à redire, félicitant même Paul pour son travail. Krelme s’était senti obligé de reconnaître qu’effectivement, les plans étaient parfaits. Mais en disant cela, il avait lancé un regard à Paul qui l’avait glacé. Le regard de Krelme était clair. Il ferait payer cher à Paul ce compliment, très cher.

Mais aujourd’hui, en se levant, Paul avait décidé d’oublier le boulot et cet enfant de putain de chef. Il avait décidé qu’il allait, pour une fois, passer l’après midi à faire ce qu’il adorait par dessus tout, chiner.

Avant d’être muté en Enfer, Paul, chaque samedi, arpentait les pavés des rues piétonnes du centre ville et explorait consciencieusement chacune des boutiques des brocanteurs, y découvrant ce qu’il appelait ses trésors. Parfois une vieille lampe ou un tableau poussiéreux, parfois un meuble mangé par les vers ou une vieille arme blanche toute rouillée. Cela faisait pourtant plus de six mois qu’il n’avait pas eu l’occasion de le faire.

Il avait déjà farfouillé dans ses trois magasins préférés. Il y avait déniché une vieille lampe qu’il trouvait superbe avec son abat jour en verre orangé et une vieille fourche de paysan, intégralement en bois et à demi édentée.

Il allait rentrer chez lui lorsqu’il aperçut une vitrine qu’il ne connaissait pas. Il s’approcha. Un grand panneau de carton, qu’une armure du Moyen-Âge tenait entre ses gants de fer, proclamait “Ouverture du magasin, Remise exceptionnelle de 20 % sur tous les articles”

La vitrine était encombrée d’un bric à brac invraisemblable. Chapeaux de l’époque coloniale, sabres d’apparat, petites commodes en bois précieux, vieux livres et au centre la grande armure qui portait un chapeau à plumes comme couvre-chef. Pour parachever ce décor et donner un sens au nom du magasin “La fée cabotine”, des dizaines de petites fées étaient accrochées au plafond de la vitrine par de fins fils de nylon et semblaient voleter un peu partout.

Paul sourit “une vraie caricature de vitrine d’antiquaire” pensa-t-il. “Allons voir si le patron est un vieux Monsieur presque chauve avec de petites lunettes et une bedaine de bon vivant.”

Il poussa la porte, lançant un sonore “Bonjour” de sa voix grave. La tintement de la petite clochette accrochée à la porte fut la seule réponse qu’il obtint.

Alors qu’il refermait la porte, il fut frappé par l’odeur qui emplissait le magasin. C’était un mélange de vieux bois, de poussière et d’une senteur qu’il m’y quelques temps à reconnaître. Finalement, il trouva. L’odeur lui rappelait la senteur des fleurs des bois. C’est alors qu’il remarqua les bâtonnets d’encens qui brûlaient un peu partout.
“Voilà pour les fleurs des bois” se dit-il.

Il s’avançait lentement, contemplant ce que contenait le magasin, lorsque une jeune femme fit irruption devant lui.
-“Bonjour cher premier client, avez vous besoin d’aide ?” La voix de la propriétaire était chaude, lumineuse, envoûtante.
-“Et voilà pour le vieux propriétaire”, se dit Paul un sourire aux lèvres.
-“Non merci, je me contente de regarder.”
-“Bien, si vous avez besoin de moi, je suis dans l’arrière boutique” répondit-elle, tournant les talons dans un tourbillon de mèches rousses.
-“Comme les feuilles des arbres en automne” pensa Paul.

Le magasin était grand, plus grand qu’il ne le semblait de l’extérieur. Alors qu’il était occupé à feuilleter de vieux livres, Paul jeta un coup d’oeil vers la vitrine et se rendit compte qu’il faisait déjà nuit.

“Il est l’heure de rentrer”. Il prit sous son bras les quelques volumes qu’il avait décidé d’acheter et se retourna.

La vendeuse était là. Il sursauta légèrement.
-“Je ne vous avais pas entendu”
-“Pardonnez-moi si je vous ai fait peur, je voulais vous prévenir que nous fermions”
-“Ha ? Je crois que je n’ai pas vu le temps passer”
La vendeuse esquissa un sourire “Vous prenez ces livres ?”
-“Oui, combien vous dois-je ?” répondit-il en lui donnant les livres qu’il tenait.

La vendeuse prit les livres, les feuilletant.
-“De bien jolis ouvrages” commenta-t-elle.
“Cela vous fait 130 euros” rajouta-t-elle en glissant les volumes dans un sachet en papier aux couleurs du magasins. Paul tendit les billets qu’il avait déjà sortis.
-“Voilà et merci.”
-“Merci à vous, n’hésitez pas à revenir et bonne soirée à vous Monsieur mon premier client”

Paul sourit, lui souhaita également une bonne soirée et se dirigea vers la sortie. Alors qu’il allait pour ouvrir la porte vitrée du magasin, un éclair roux attira son regard. Un rire de petite fille sembla tinter à ses oreilles.  Intrigué, il se retourna, cherchant du regard ce qu’il pensait être une petite fille qui courait entre les meubles.

Son coeur rata un battement. Là, du fond du magasin, Krelme le regardait.
“Monsieu..” commença Paul avant de se rendre compte que ce n’était pas son patron mais une tête d’élan empaillée qui le fixait.

Pourtant la ressemblance était frappante. Paul en oublia l’éclat roux, le rire enfantin et se rapprocha de l’élan.

“Stupéfiant” pensa-t-il. Les même bajoues ramollies qui pendent de chaque coté du visage, le même regard torve et haineux, la même forme de visage. Il avait vraiment l’impression de voir son chef.

-“Un très vieux trophée de chasse, venant d’un des anciens ducs de la région,  très bien conservé”
Paul sursauta à nouveau, encore une fois surpris par la vendeuse.
-“Saisissant oui, il me rappelle mon chef, combien coûte-il ?”
-“450 euros”
-“Trop cher pour moi” Paul laissa s’échapper un petit rire gêné “Et puis voir mon patron au boulot me suffit amplement. Vous m’aviez dit que vous fermiez, désolé de vous retarder.”
-“Ce n’est pas grave”
-“Au revoir”
-“Au revoir Paul”

Paul sortit du magasin, encore retourné par la tête d’élan. Il lança un dernier coup d’oeil à travers la vitrine. La vendeuse était déjà repartie dans l’arrière boutique et seule la tête empaillée lui renvoya son regard.
“Bizarre que je ne l’ai pas vu en entrant” se dit-il. Haussant les épaules, il prit le chemin de son appartement.

Les jours passèrent, l’enfer continua. Comme prévu, Krelme lui fit payer très cher le compliment qu’il lui avait dit. Les brimades se multiplièrent, les problèmes se succédèrent et à chaque fois que Paul manquait de s’énerver, son chef était là, prés à se saisir de la plus petite excuse pour le faire virer.

Pour couronner le tout, Paul n’arrivait plus à dormir. Il pensait sans arrêt à la tête d’élan. Elle peuplait chacun de ses rêves, hantait chacun de ses cauchemars. Parfois elle le poursuivait, parfois c’était son patron qui le poursuivait de ses injures. Mais dans ses rêves, son patron n’avait pas son vrai visage mais celui de l’élan.

Tout cela n’arrangeait pas son ulcère qui n’arrêtait pas de le lancer. Parfois, la douleur était si forte qu’il manquait d’en perdre conscience. Il ne pouvait alors rien faire d’autre que trembler de souffrance en fouillant ses poches ou son bureau pour chercher les comprimés que lui avait donné son médecin et qui soulageaient ses douleurs.

-“Je n’en peux plus”
Paul avait donné rendez vous à Marc, un de ses amis d’enfance, dans l’un des bars où ils avaient leurs habitudes. Assis tous les deux autour de l’un des tonneaux de chêne qui servaient de tables dans l’établissement, ils sirotaient lentement leur bières.
-“Toujours ton patron ?”
-“Lui oui et aussi l’élan.”
-“L’élan ?” demanda Marc, fronçant les sourcils d’incompréhension.
-“Oui, une tête d’élan empaillée que j’ai vu chez la nouvelle antiquaire que j’ai découvert il y a quelques temps.”
Et Paul raconta tout l’histoire, décrivant la tête d’élan, la ressemblance frappante avec son chef, les cauchemars qui l’empêchaient de dormir avec la tête d’élan, toujours présente.

-“C’est vrai que tu n’as pas l’air bien, tu es vraiment pâle et tu as de ces cernes, à faire peur”
-“Je ne dors presque plus Marc, je ne sais plus quoi faire.”
-“Tu sais quoi ? Je serais toi, je l’achèterais cette tête d’élan. Je l’accrocherais à un des murs de mon appartement et tous les soirs je l’insulterais en imaginant que c’est mon patron, je lui lancerais des fléchettes, je lui cracherais dessus. Tu vois le truc ?” répondit Marc en éclatant de rire, se moquant gentiment de Paul.
-“C’est peut-être une idée, tu as raison” répondit Paul, qui lui était sérieux.
-“Hé, je plaisantais. Tu devrais penser à prendre des vacances ou à changer de boulot”
-“Tu sais bien que je ne peux pas Marc”
-“Bon alors, trouve toi une fille. Tu sais, Sophie à une cousine qui vient de divorcer, je pourrais…”
-“Arrête avec tes conneries Marc, parle moi plutôt de ta fille, comment se porte ma petite filleule ?”
-“Bien, elle nous empêche juste de dormir vu qu’elle fait ses dents”

Pendant les jours suivants, la conversation avec Marc poursuivit Paul. Après tout, Pourquoi pas ? pourquoi ne pas acheter cette tête d’élan, se disait-il. Bien entendu, il n’allait pas lui cracher dessus ou l’insulter, ce serait puéril. Mais il pouvait l’acheter, juste pour l’accrocher dans son salon.

Le samedi suivant, dès neuf heure du matin, il était déjà devant la vitrine du magasin. Fouillant la vitrine du regard, il ne trouva pas la tête d’élan. Craignant le pire, serrant les dents pour ne pas se plier de douleur suite à une nouvelle crise de son ulcère, il ouvrit la porte d’une main tremblante.
La même odeur le frappa à nouveau. Délicate odeur de sous bois, de fruits rouges et de fleurs des champs qui lui emplissaient les narines.
-“Bonjour, est ce qu’il y a quelqu’un ?” demanda-t-il en s’avançant.
-“Bonjour Monsieur mon premier client”.
Il reconnut tout de suite la voix de la patronne. Elle apparut d’ailleurs, tenant la tête d’élan.
-“Vous venez l’acheter, n’est ce pas ?” ajouta-t-elle.
Paul, lorsqu’il vit la tête d’élan, laissa malgré lui échapper un long soupir de soulagement.
-“Oui, en regardant à travers la vitrine, je ne l’ai pas vu, j’ai cru que vous l’aviez vendu”
-“Non, je savais que vous reviendrez la chercher alors je l’avais mise dans l’arrière boutique.”
-“Oh…” Paul ne savait plus quoi dire, soudain bizarrement empli de joie. “Merci de l’avoir fait”
-“Ce n’est rien, mon premier client a bien droit à quelques petites faveurs” répondit la vendeuse, en laissant échapper un petit rire.

La tête d’élan trônait sur son mur, bien au centre. Paul se tenait devant elle, mains sur les hanches, fier de son travail. Il avait même réussi à l’accrocher droit.

“Alors salopard, ça fait quoi d’être accroché à mon mur ? Tu fais moins le fier là maintenant hein connard ?”
C’était sorti tout seul. Il ne s’était même pas rendu compte qu’il avait insulté la tête d’élan. Il allait se traiter de fou lorsqu’il se rendit compte qu’il se sentait bien mieux maintenant, beaucoup moins stressé, que ses douleurs d’estomac s’étaient tues.

“Après tout, pourquoi pas” se dit-il.

Et les insultes se mirent à pleuvoir, encore et encore, jusqu’à ce qu’il n’est plus de salive, jusqu’à ce que sa gorge lui fasse mal. Ensuite, pour la première fois depuis des années, Paul dormit d’un sommeil de bébé, sans aucun cauchemars.

Deux mois passèrent. Paul n’était plus le même homme. Au boulot, il était serein, toujours souriant, ne faisant plus aucun cas des colères ou des menaces de Krelme.

-“Allez Paul, dis nous comment tu fais, tu as des appuis hauts placés ?”
Paul était à la cafétéria de son cabinet d’architecte, attendant que son café soit prêt. Laurent et Matthieu, deux de ses collègues, le pressaient de questions depuis quelques jours. Ils voulaient savoir, connaître eux aussi le secret de son tout nouveau calme. Cette fois, c’était Laurent qui était revenu à la charge.
-“Mais non, vous vous imaginez des choses tous les deux. Il n’y a rien de changé, j’ai juste décidé de prendre les choses plus sereinement” répondit Paul.
-“Bien sûr, bien sûr” attaqua Matthieu. “Prendre sereinement les réflexions de Krelme. Arrête, on y croit pas. Ou alors tu t’es fait prescrire des cachets ? C’est ça ? Des calmants ou un truc dans le genre ?”
-“Mais non, puisque je vous dit qu’il n’y a rien”
Mais les deux comparses ne s’arrêtèrent bien évidemment pas. Chaque jour, ils continuèrent à poser questions sur questions, à espionner Paul, à l’épier, à tenter de le surprendre en flagrant délit de prise de cachets.

Si bien que Paul finit par craquer.
-“Bon vous avez raison, j’ai un truc. Si je vous le dit, vous me laisserez en paix ?  Et vous garderez cela pour vous ?”
Laurent et Matthieu échangèrent un regard. “Bien entendu Paul. Tu sais que nous ne sommes pas des commères.”
-“Bon, alors, voilà. Il y a quelques mois je fouinais chez un antiquaire et j’ai vu cette tête d’élan…”
Et Paul leur raconta tout. L’achat, la première fois qu’il avait insulté la tête empaillée puis les insultes quotidiennes, les crachats, les brûlures de cigarettes, les jets de fléchettes.

Lorsqu’il eut finit, les deux compères échangèrent à nouveau un regard.
-“Hé bien, qui aurait cru..” fut la seule chose que Laurent trouva à dire.
-“Ton antiquaire n’en aurait pas une deuxième par hasard ? Pour moi ?” demanda Matthieu en riant.
-“Non, elle n’en avait qu’une” répondit Paul qui regrettait déjà d’avoir parlé.
-“Vous me croyez fou” rajouta-t-il.
-“Mais non voyons, ce n’est pas commun comme histoire mais cela ne fait pas de toi un fou” répondit Laurent.
Inquiet, Paul rappela “Vous avez promis de ne rien dire. Si cela parvenait aux oreilles de Krelme, je suis fichu.”
-“Mais ne t’inquiète pas voyons, nous sommes amis n’est ce pas Paul ?” le rassura Matthieu.”Nous ne dirons rien” rajouta-il.
-“Oui nous ne dirons rien” appuya Laurent. “Mais, tu ne voudrais pas nous la montrer, ta tête d’élan ?”
Paul sentit son coeur s’arrêter et des gouttes de sueur froide lui couler dans le dos. C’était sa tête à lui, ils voulaient lui voler, sa tête à lui dont il avait tant besoin.
-“Non… Non, c’est la mienne. Je vous en ai déjà trop dit. J’ai du travail” Paul sorti de la cafétéria, oubliant son café, s’enfuyant plus qu’il ne sortait, sans comprendre pourquoi l’idée de montrer la tête d’élan à quelqu’un d’autre que lui était si intolérable.

Tout le service était en ébullition. La réunion finale du projet Brutek devait se tenir le lendemain. Paul savait qu’il allait devoir travailler toute la nuit. Krelme était en train de vérifier les derniers plans que Paul lui avait envoyé.

Paul se doutait que Krelme n’allait pas tarder à le convoquer pour lui demander de faire, encore, des modifications de dernières minutes. Mais cela ne le troublait plus. Ce matin, il avait patiemment enfoncé une douzaine de longues aiguilles à tricoter dans la tête d’élan, en imaginant qu’il faisait subir ce traitement à son chef, s’offrant ainsi une longue journée de calme olympien.

La pendule du bureau venait d’afficher 23h30. Il n’y avait plus que Paul et Krelme dans le bâtiment. Paul faisait les dernières modifications sur une partie mineure des plans. La sonnerie stridente du téléphone interne faillit lui faire raturer son trait.
-“Monsieur Paul, venez dans mon bureau je vous prie.” C’était Krelme, bien entendu.
-“J’arrive” Paul raccrocha, mal à l’aise. Son patron lui avait semblé joyeux, bien trop joyeux. Quelque chose n’allait pas. Pour se calmer, il pensa au stock d’aiguilles qui lui restait, aux insultes dont il pourrait bientôt abreuver la tête d’élan.

Lorsqu’il entra dans le bureau de Krelme, celui-ci se tenait debout, derrière son bureau, une grande tasse de café à la main.
-“Asseyez vous, Monsieur Paul”
Paul obéit, remarquant que la majeure partie des plans qu’il avait réalisé pour le projet Brutek se trouvaient étalés sur le bureau de son patron, essayant de voir de son fauteuil ce qui n’allait pas, ce qu’il allait devoir refaire dans l’urgence au cours de la nuit.
-“Ce sont bien vos plans ?” demanda Krelme avec une voix doucereuse, pleine de miel.
-“Oui, monsieur, ce sont mes plans”
Krelme vida alors sa tasse de café, lentement, sur la liasse de plan étalé sur son bureau, y prenant visiblement beaucoup de plaisir. Son regard brûlait de haine tandis qu’il détruisait ainsi le travail de Paul.
-“Mais que faites vous ?” hurla celui-ci

-“Je sais tout” répondit Krelme, froidement calme.
-“Je sais tout sur vous, sur votre ridicule tête d’élan, sur la façon dont vous l’utilisez.
Vous n’êtes qu’un fou, qu’un pauvre fou. Et vous allez être viré pour avoir saccagé les plan du projet Brutek.”
-“Mais, c’est vous qui venait de ..” tenta de contrer Paul.

Krelme rit, un long rire mauvais, cruel.
-“Prouvez le. Cela sera votre parole contre la mienne. Et quand tout le monde saura pour votre tête d’élan, votre parole ne vaudra plus rien”
-“Mais je ne vais pas m’arrêter à ça” poursuivit Krelme.
-“Je vous ferai virer, mais ensuite, je vous ferai interner comme le dangereux fou que vous êtes. Et je ferai brûler cette horreur de tête d’élan.”

Lorsqu’il entendit ces mots, quelque chose se brisa en Paul. Non, il avait trop besoin de la tête d’élan. Il ne pouvait pas vivre seul, sans elle.

Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il se leva, pris un des T d’architecte en acier posé contre le bureau et dans un rugissement de colère, frappa, encore et encore. Il frappa jusqu’à ce qu’il ait mal aux bras, jusqu’à ce qu’il soit recouvert de sang.

-“Monsieur Luksi, c’est la gendarmerie. Ouvrez où nous enfonçons la porte”
Un rire fou et une bordée d’insulte “Sale petit connard de fils de pute, tu voulais me faire virer. Tu pensais être plus fort que moi” fut la seule réponse que reçut l’équipe de la force d’intervention spéciale de la gendarmerie.

Monsieur et Madame Luksi, retraités, habitaient un petit pavillon cossu en campagne. Madame Luksi ne s’était jamais remise du départ de son fils pour la ville. Elle tenait donc propre la chambre de son ‘bébé’ pour les trop courts moments que Paul revenait passer à la maison. Noël n’était pas attendu avant  trois mois, mais déjà elle avait acheté et emballé les cadeaux pour son fils et les avaient déposés sous le lit de celui-ci.

Monsieur et Madame Luski avaient un emploi du temps journalier strict et qui ne souffrait pas de changement. Chaque jour, après le déjeuner qui se finissait vers 12h50, ils s’installaient devant leur poste de télévision, avec leur deux chats et une tasse de thé miel-citron. Ils regardaient alors le journal télévisé puis faisaient une légère sieste avant de jouer quelques parties de Scrabble, parties que Madame Luksi gagnait invariablement.

Pourtant pour la première fois depuis plus de dix ans, ils étaient en retard. Ce jour là en effet, la voisine était venue juste avant le repas pour leur raconter que son petit-fils allait devenir avocat, qu’il avait réussit un examen très difficile, qu’il serait bientôt riche et à n’en pas douter bientôt marié à une belle et intelligente femme. Il était donc 13h15 lorsque Madame Luksi alluma le poste de télévision, sa tasse de thé chaud à la main.

Comme à chaque fois qu’on l’allumait, le poste de télévision, antique machine qui aurait plus été à sa place dans un musée de l’audiovisuel plutôt que dans le salon d’une maison, même une maison de retraités, se mit en marche avec le volume sonore à zéro. Madame Luski ne vit donc que la photo de son fils en haut à droite de l’écran, tandis que le présentateur parlait sans être entendu.

“Papa, vient vite, Paul passe à la télévision.
Je savais bien qu’il allait être célèbre, je lui ai toujours dit.”

“Mais dépêche toi, tu vas tout rater” cria-t-elle de sa petite voix aigu en cherchant la télécommande, cachée sous un coussin, pour monter le son.
La télécommande retrouvée, la voix du présentateur se fit enfin entendre.

“Paul Luksi, l’architecte fou qui aurait tué son patron en le décapitant…”

Le bruit clair d’une tasse qui se brise et celui, sourd, d’un corps qui tombe résonnèrent alors dans le petit salon. Le présentateur, indifférent à ce qui se passait dans le petit salon de la petite maison continua tranquillement de parler, donnant de plus ample information sur ce meurtre plus qu’inhabituel.

“…aul Luski a été appréhendé ce matin à son domicile par les forces de police. La tête de son patron a été retrouvé sur les lieux. Paul Luksi, ayant apparemment cédé à la folie, avait fixé la tête de sa victime au mur, la couronnant de deux bois de cerf. Lorsque les forces de polices ont fait irruption chez lui, il était en train d’enfoncer des aiguilles à tricoter dans les yeux de la tête de son patron tout en l’insultant. Il a fallu toute la force des six gendarmes présents pour le ceinturer.

Nous passons maintenant à notre reportage sur les préparatifs d’Halloween”.

C’est le moment que choisit le poste de télévision pour se détraquer à nouveau et remettre le son à zéro.  Le reportage sur Halloween passa donc, en silence, sans que personne ne le regarde. Pendant ce temps, les chats se frottaient au corps de leur maîtresse en léchant le thé répandu sur le sol. On n’entendit plus que leurs ronronnement de bonheur jusqu’à ce que :
“Maman, tu sais ou j’ai mis mes appareils pour entendre, je ne les trouve plus, ils ne sont pas dans le petit placard…”

Lorsqu’ils enfoncèrent la porte, les gendarmes trouvèrent Paul Luksi en train d’enfoncer une longue aiguille à tricoter dans ce qu’ils prirent tout d’abord pour une tête d’élan accrochée au mur.

En fait, et la presse le lendemain ne se priva pas de donner tous les détails, Paul avait détaché la tête d’élan de son socle et lui avait sciée les bois.  Il les avait ensuite ficelés avec du fil de fer à la tête de Richard Krelme qu’il avait ramené avec lui . Il avait alors cloué la tête de son ancien chef au socle en bois et c’était celle-ci qu’il insultait en lui enfonçant une aiguille à tricoter dans l’oeil gauche lorsque les gendarmes l’appréhendèrent.


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Oct 312010
 

Quatre jours maintenant que j’étais plongée dans l’audit du code d’e-learning. Enfin disons plutôt cinq jours, si j’en crois le tac que j’ai entendu quand j’ai commencé mon dernier, enfin presque dernier, expresso.

Et mon dieu, j’ai rarement vu une application aussi mal développée. Quand je parlais de garagistes à propos de certaines SSII, je crois que j’étais en dessous de la vérité. J’ai déjà listé des dizaines de failles possibles, de trous de sécurité si grands qu’on pourrait y faire passer des troupeaux d’éléphants… J’avais vraiment l’impression de remonter un fleuve de merdes codifiques depuis que j’avais plongé mon nez là-dedans.

“Mais…”, je ne pus retenir une exclamation, m’attirant le regard courroucé de mon Dark Vador Bubble Head, réveillé en sursaut alors qu’il rêvait de conquérir la galaxie et de faire cuire à la broche des petits lutins verts.

Pourquoi, mais pourquoi celui qui avait codé cette appli avait trouvé intelligent de faire générer en javascript des bouts de requêtes SQL exécutées sans vérification sur le serveur ? Je n’avais plus qu’à rajouter un item dans mon long long long rapport de failles et faire un petit patch rapide.

De longs couloirs dégueulasses et sombres. A ma droite, Drak courait en clopinant, lâchant un juron douloureux de temps en temps, visiblement mal en point. A ma gauche, Risfil, qui n’a plus rien de l’elfe propre sur lui qu’il était encore il y a quelques heures. Je ravale mes larmes en pensant à Fyx, notre barde qui doit servir de festin aux créatures qui nous sont tombées dessus… J’entends encore son dernier cri lorsque ces monstres l’ont fait tomber à terre et ont commencé à le dévorer, alors qu’il était encore vivant… Nous n’aurions pas du accepter la mission que l’encapuchonné nous proposait. Dès le départ, je savais que c’était trop bien payé pour être honnête. Et les morts ne profitent pas de leur argent. Si je devais mourir, ça ne serait pas seule. Je me retournais écartant les bras tout en psalmodiant les premiers mots de mon plus puissant sortilège. Le pouvoir se rua dans mes veines, électrisant mes cheveux, tandis que la magie hurlait d’impatience, attendant que je prononce le dernier mot de mon sortilège, attendant d’être libérée et de…

Je reconnu rapidement la sonnerie qui me vrillait les tympans comme étant celle de mon smartphone. Le retrouver ne fut pas une aussi mince affaire.
“Allo ?
– Hum, excusez-moi Monsieur le zombie, j’ai du me tromper de numéro…
– Fais pas le con Mathieu, tu me réveilles.
– A 15 heures ?
– J’ai bossé tard.
– Ok, tu as le temps pour un ciné avec tes vieux potes ?
– Pas cette fois, non, faut que je m’y remette.
– Ok, tant pis, passe le bonjour à Jack.”

Avant que je n’ai pu répondre de la répartie la plus cinglante que j’eus été capable de trouver au saut du lit, ce fourbe avait déjà raccroché. Tant pis. Je trouverais bien l’occasion de me venger. En attendant, je récupérais Jack qui était tombé de notre lit, je l’adossais à nouveau aux coussins et rallumais la machine à expresso.

Je vous ai déjà dit que je détestais les lundi ? Et bien, c’est encore pire lorsqu’ils arrivent après un week-end passé à auditer l’un des logiciels le plus mal codé de l’histoire de l’humanité. Cette appli était une telle catastrophe que sur les dernières heures j’aurais préféré faire n’importe quoi, même des logiciels de gestion d’assurance en WinDev plutôt que continuer à explorer ce code…

“Bonjour Messieurs, j’ai donc procédé durant la semaine dernière à un rapide audit non exhaustif de votre application”. Carpendar n’avait malheureusement pas profité de la semaine pour redécorer son bureau. J’avais l’impression que chacune des photos de lui me regardait tandis que j’exposais le résultat de mes recherches au petit comité qui m’écoutait. “Je dis non exhaustif parce que vu la somme de problèmes que j’ai trouvée…”, petit signe vers le gros rapport posé sur le bureau du DG, “… je pense qu’il faudra que vous procédiez à un audit complet de votre application”.

Plus je parlais, plus l’heure tournait, plus je les voyais se décomposer. J’étais presque sûre que Carpendar réfléchissait à comment il allait pouvoir faire en sorte que mon rapport n’arrive jamais jusqu’aux dirigeants d’Horizon. Quant à Tave, il devait prier pour que mes conclusions ne soient pas trop violentes avec lui. “En conclusion, en ce qui concerne l’audit, je vous ai joint un patch corrigeant ou limitant chacun des problèmes que j’ai pu trouver. Je vous conseille d’ailleurs vivement de me laisser les mettre en place dès la fin de cette réunion”.

“Et concernant les piratages ? D’après Monsieur Tave, personne n’a tenté de se connecter d’une manière frauduleuse. N’est-ce pas ?” Le gugus avait un large sourire victorieux en répondant à son boss. Je préférais de loin lorsque quelques minutes plus tôt il suait à grosses gouttes en se demandant si j’allais citer les noms des responsables qui avaient commit le code que j’avais audité et s’il en ferait partie. “Effectivement, aucune tentative de connexion frauduleuse, comme je le pensais. Je pense que Mademoiselle Oscar a formulé des conclusions un peu hâtives la semaine dernière et que c’est bien, comme je vous l’avais dit, un piratage d’un élève.” J’enrageais. L’image rapide d’un clavier lui écrasant le crâne me traversa l’esprit. Le bougre continua sur sa lancée. “Il est fort probable que les corrections qui nous sont proposées régleront le problème. Est-il absolument nécessaire de garder le dispositif de contrôle que nous avons du mettre en place ? Il ralentit en effet notre applicatif et j’ai peur que les utilisateurs finissent par se plaindre”. Mais qu’est-ce qu’il avait à me descendre comme ça celui-là ? A croire qu’il veut absolument redorer son blason.

“Qu’en pensez-vous Mademoiselle ?”, me demande Carpendar. “Je pense qu’il est trop tôt pour en déduire quoi que se soit. Et que la plupart des protections que j’ai mises en place la semaine dernière sont de toute façon indispensables si vous voulez pouvoir dormir sur vos deux oreilles. Et qu’en cas de problèmes, elles vous donneront des informations qui vous permettront de réagir au mieux. Voilà ce que je vous propose : nous nous revoyons dans une quinzaine de jours et si vous souhaitez vraiment diminuer tout ce qui est logs et surveillance, je vous conseillerais sur ce que vous pouvez désactiver sans risque. Et je le ferais gratuitement. Mais en attendant, j’aimerais pouvoir patcher au plus vite votre application, certains problèmes sont vraiment critiques. Et j’aurais besoin de Monsieur Tave, son nom est cité à plusieurs reprises dans des portions de code  problématiques, il pourrait être utile que je lui explique quelques subtilités”. Le dit Tave se fit littéralement fusillé du regard par son patron. Œil pour œil, Monsieur le développeur. Et tant pis si je n’étais pas entièrement sûre que cela soit vrai, les auteurs ne figurant quasiment jamais en entête des fichiers. Il le méritait bien. Je ne dis pas que c’est pas injuste, je dis que ça soulage, comme dirait Théo.

“Merci Mathieu de m’avoir amenée, je ne sais pas comment j’aurais fait sinon.
– Tu sais que j’aime te rendre service ma grande, et puis peut-être que tu accepteras un dîner…
– Le jour où tes zergs arriveront à la cheville de mes protoss peut-être, pas avant…
– Tu es trop dure. Je me gèle les fesses pour t’amener en banlieue alors que j’aurais pu rester au chaud devant mon clavier et voilà comment tu me remercies.
– Tu aurais pu aussi penser à la nettoyer, j’ai des poils de chien partout maintenant.
– Evey ne perd pas ses poils”, commença-t-il à répliquer alors que je lui en tendais trois ou quatre accrochés à ma manche de manteau. “Ou alors presque pas”, finit-il en maugréant.
– “Je vais faire un tour dans le coin, appelle-moi quand tu veux que je te ramène.
– Tu es vraiment un amour Mathieu, promis la prochaine partie, je laisse 35 secondes d’avance à tes zergs”. Je ne comprends pas pourquoi, il démarra alors sans me répondre et en me tirant la langue… Les hommes…

Même sans mon bonnet, étrangement, la standardiste me reconnue. “Monsieur Carpendar vous attend, vous pouvez y aller”.

L’ambiance du jour, dans le bureau du DG, n’était pas du tout la même que celle de la semaine dernière. Carpendar était visiblement joyeux, un peu comme s’il venait d’être classé premier sur un championnat de TeamFortress. Il exsudait la confiance et l’autosatisfaction. Quant à Tave, il me semblait étrange. Un peu comme s’il était surpris. Un peu comme le dernier survivant d’un Saw. “Mademoiselle Oscar, vous aviez raison et cela depuis le début. D’ailleurs pour vous remercier de vos services…”. Le DG fit glisser une enveloppe vers moi. Sans trop comprendre je l’ouvrais. J’y trouvais un premier chèque, correspondant au paiement de la facture que j’avais envoyée pour les jours passés. Mais il n’était pas seul. Son petit frère, son frère jumeau en fait, se trouvait aussi dans l’enveloppe. “Oui, nous avons décidé de rajouter une prime pour l’efficacité de votre travail. Vous nous ferez une facture supplémentaire que vous pourrez envoyer à notre service comptabilité.” “Merci beaucoup mais je ne comprends…”, je dus prendre sur moi de ne pas sauter sur place de bonheur. Ces deux chèques m’envoyaient directement au paradis des situations financières.

“Comme je le disais, vous aviez raison depuis le début. Samedi, Monsieur Tave a détecté une intrusion par l’un de nos salariés. Un professeur, que nous avions embauché il y a peu, s’est connecté et a changé plusieurs questions de l’examen qui se tient en ce moment même. Autant dire que nous avons tout de suite supprimé tous ses accès et que nous avons entamé une procédure de licenciement pour faute grave.
– Voici donc la raison de votre bonne humeur ?
– Pas seulement. En fait, ce recrutement a été fait par le service de DRH du groupe Horizon qui n’avait pas vérifié qu’il y a quelques mois ce salarié travaillait pour l’un de nos concurrents. Je ne suis pas loin de croire qu’il s’agissait en fait d’un salarié infiltré par ce concurrent. C’est la thèse que je viens de soutenir pendant une longue réunion avec le directoire du groupe Horizon et les responsables de leur DRH. Autant dire que certains se sont fait remonter les bretelles.” Bien évidement, lui n’en faisait pas partie. Il n’eut pas besoin de le préciser, tout le monde l’avait bien compris. Et s’il était aussi heureux, c’est qu’il était apparu comme le pompier, l’homme qui avait géré la crise et réglé le problème, sans bavure, sans vague. De quoi asseoir sa position au sein d’Horizon. Je comprenais bien mieux sa bonne humeur.

Pourtant, tandis que j’attendais devant leur immeuble que Matthieu revienne me chercher, quelque chose me semblait louche. Une impression de trop facile, de truc qui ne collait pas. Un peu la même impression lorsque que je fais irruption avec mon scout dans la base ennemie et que je la trouve vide, sans personne. Et généralement, d’après mon expérience, cette sensation laisse rapidement place aux tirs en rafale, des points de vie en chute libre avant de se conclure par un rageant Alana was explosed by grenade.

Mon Mocha Grande me réchauffait lentement, après la rincée que j’avais du combattre pour arriver jusque là. Le siroter lentement, Netbook sur les genoux, dans l’un de mes Starbucks préférés au troisième sous-sol d’un centre commercial, en attendant que la séance du ciné d’en face finisse me plongeait presque dans une transe tranquille. Comme toujours, j’avais enlevé l’opercule de plastique qui m’empêchait de le savourer pleinement. Et comme toujours, la buée opacifiait légèrement mes lunettes. Encore 35 minutes avant d’aller commencer à faire la queue pour ma place. Tout le temps de finir mon café et d’envoyer quelques mails. Enfin c’est ce que je pensais. Parce que je n’avais pas fini de penser cela que mon téléphone se mettait à sonner vigoureusement.

Carpendar, indiquait-il. Alors que je décrochais, une pensée me traversa l’esprit rapidement. Les grenades venaient d’exploser.
“Bonjour Mons…
– Je n’ai pas le temps pour des politesses. Je pensais que vous étiez la meilleure ! Les piratages recommencent. Je vous veux dans mon bureau tout de suite, au plus vite. Si vous ne réglez pas le problème, vous ne trouverez plus jamais un seul client. Je vous le promets. Vous finirez au tribunal et dans 72 ans vous nous paierez encore des dommages et intérêts.”

Avant que j’ai eu le temps de dire un mot, rien qu’un petit mot, il avait déjà raccroché. Apparemment, ce n’était pas un bon jour pour aller se faire un ciné…


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Oct 212010
 

Les hivers en Ilderland sont longs, rudes et glacés. La neige tombe sans interruption pendant de nombreux mois. Les vents froids s’amusent à gifler ceux qui se risquent à sortir. L’hiver est si terrible que les loups viennent aux coins des maisons fouiller les ordures qui traînent, gelées. Et, au plus profond de l’hiver, lorsqu’il fait si froid que l’air que l’on respire nous brûle la poitrine, il parait qu’alors, certaines nuits, les croquemitaines sortent de leur cachette et viennent toquer aux fenêtres des maisons, espérant qu’un petit enfant curieux leur ouvrira et qu’ils pourront le kidnapper et le dévorer.

IlderBourg, la capitale, n’est pas épargnée par le froid de la morte saison, bien au contraire. Perchée toute en haut de l’unique montagne du pays, elle grelotte, glacée, essayant de résister tant bien que mal aux assauts du blizzard, en attendant impatiemment le printemps. Des feux brûlent à chaque coin de rue. Des pages du Roi parcourent les rues, répandant du sel au sol pour empêcher qu’il s’y forme du verglas. Pourtant, chaque année, lorsque le printemps arrive et que les bonhommes de neige fondent, les préposés au nettoyage des ruelles se rendent compte que certains étaient en fait de pauvres hères morts de froid, gelés et recouverts de neige.

Le vieux Roi, lui, adore l’hiver. Le vent froid, la neige blanche et pure lui rappelle sa jeunesse et les guerres qu’il a dû mener pour protéger l’Ilderland alors qu’il n’était qu’un jeune prince. Il se promène souvent dans la cour de son château, emplissant ses poumons du parfum de l’hiver tandis qu’il lui semble entendre à nouveau les bruits des batailles de sa jeunesse, les cris d’agonie des soldats, le bruit des épées s’entrechoquant et les cris des corbeaux qui tournent au dessus du carnage.

Ce jour d’hiver, comme chaque jour, le Roi se promenait. Alors qu’il marchait lentement le long du chemin de ronde de sa forteresse, contemplant son royaume, son regard tomba sur la chaumière appuyée contre le mur d’enceinte Nord, la demeure et l’atelier de son bourreau. Une épaisse fumée noire sortait de la cheminée de celle-ci et des bruits bizarres s’en échappait, à intervalles réguliers, d’abord comme si deux pièces de métal glissaient l’une contre l’autre, puis un bruit sourd, puis à nouveau le glissement des pièces de métal suivi du bruit sourd.

Intrigué, le vieux Roi décida de rendre visite à son bourreau.

Lorsqu’il entra dans la chaumière de son bourreau, il comprit  tout de suite d’où provenait les bruits bizarres qu’il avait entendu de l’extérieur. Ils émanaient de la machine à découper en fine tranches les prisonniers. Deux apprentis du bourreau s’affairait autour d’elle, l’utilisant sans cesse, se servant de mannequins à la place de prisonniers. Après chaque découpage, ils prenaient des notes puis modifiaient les poids qui actionnaient les lames découpeuses.

Alors qu’il pensait sa curiosité satisfaite, il remarqua avec étonnement la grande hotte de métal qui chapeautait la cheminée à foyer ouvert. Cette cheminée était un élément essentiel de l’atelier du bourreau. Siégeant au centre de la chaumière, elle réchauffait la pièce et servait aux petits travaux de forge que demandait la construction des machines à torture. Enfin, elle permettait de chauffer à blanc les lames, pinces et autres instruments que Nilgor utilisait lorsqu’il pratiquait  son art dans sa chaumière. Mais, le Roi ne comprenait pas à quoi pouvait servir la grande hotte de métal. Un long tuyau noir sortait de la hotte et la reliait à une deuxième hotte placée juste au-dessus de l’établi du maître des lieux. Un des assistants de Nilgor, juché sur une espèce de monture en fer, pédalait de toutes ses forces, entraînant ainsi tout un ensemble de poulies et de câbles reliés au grand tube noir de métal.

Nilgor qui travaillait sur sa planche à dessin rudimentaire, se leva en sursautant et salua bien bas le Roi tout en bégayant légèrement.
“Messire, quel honneur de vous avoir dans ma modeste chaumière. J’en suis ravi. Je voulais justement vous montrer les plans de ma nouvelle machine, une vraie merveille, une avancée phénoménale dans la façon de penser la tor…”.

Le Roi, sans attendre la fin de la tirade de Nilgor le coupa d’un geste de la main et d’un “plus tard” tranchant.
“Avant de me montrer votre nouvelle création, expliquez-moi à quoi sert cette bizarre machinerie, maître bourreau”, ordonna le Roi tout en montrant la grande hotte, les tubes de métal noir, les poulies et l’apprenti qui s’échinait toujours sur ses pédales.

“Trois fois rien, mon Seigneur, c’est une idée qui m’est venue récemment. Voyez vous mon Roi, je suis plutôt frileux et l’hiver il m’est très difficile de dessiner des plans corrects, le froid faisant trembler mes doigts. Alors j’ai inventé ce dispositif tout simple, il recueille l’air chaud qui se trouve au dessus du foyer et l’amène jusqu’au dessus de mon établi. L’air est déplacé grâce à des hélices logées dans les tubes et qui sont actionnées par mon assistant. Invention très ingénieuse, n’est-il pas mon Roi ?”

Le Roi acquiesça distraitement, tandis qu’il regardait à nouveau les apprentis utiliser la  machine à découper en fine tranches les prisonniers.
“Maître bourreau, que font donc vos apprentis avec cette machine ?”.
Nilgor saisit une lamelle d’un des gros mannequins qui traînait par terre.
“Vous vous souvenez sûrement Messire, les problèmes que nous avions eu avec la découpeuse lors de la dernière torture publique”.
“Bien entendu que je me souviens,” rétorqua le Roi. “Le royaume a du dédommager les spectateurs, cela nous a coûté une fortune, nous avons même du augmenter les impôts”.
Nilgor, honteux d’être indirectement responsable de la presque faillite du royaume, repris : “Je vous présente encore une fois toutes mes excuses mon Roi. Je ne pouvais prévoir que ce demi-ogre serait si gras et si gros. Il était impensable que les lames puissent ainsi se coincer a mi parcours. Pour que cela ne se reproduise plus, j’ai fait construire des mannequins de la corpulence de ce demi-ogre et mes apprentis testent la machine. Nous pourrons ainsi nous en resservir”.
Le Roi qui commençait déjà à s’ennuyer hocha la tête.
“Bien, très bien maître Bourreau, mais notre temps est précieux, montrez moi donc les plans de votre nouvelle machine”.
Nilgor ne se le fit pas dire deux fois et s’empressa de déplier les plans sur lesquels il travaillait avant que le Roi n’entre.
“Regardez Messire, l’idée est très simple, et c’est mon système de chauffage de ma planche à dessin qui me l’a inspiré. Cette machine est faite pour torturer deux gueux dont l’un des deux aura la vie sauve. Elle se compose de deux cages. Le fond de chaque cage est plongée dans de l’huile bouillante. A l’intérieur de chaque cage, il y a une plateforme sur laquelle est fixée le même mécanisme que celui-ci”. Nilgor montre alors l’espèce de monture sur laquelle un pauvre apprenti tout en sueur s’échine à pédaler.
“Vous voyez”, reprend Nilgor. “La plateforme est raccrochée à une tige à dents en métal. Cette tige permet de faire descendre ou monter la plateforme grâce à cette roue à dents que vous pouvez voir. Comme vous pouvez le voir sur le plan, la roue est reliée à un contrepoids par une chaîne. Lorsqu’on lâche le contrepoids, la plateforme, et donc le prisonnier, ont donc tendance à descendre lentement vers l’huile bouillante. C’est là qu’intervient ce bizarre mécanisme à pédales ainsi que le deuxième contrepoids, lui aussi relié à la roue à dents grâce à une autre poulie. Mais alors que le premier contrepoids fait descendre la tige et donc la plateforme vers l’huile bouillante, le deuxième contrepoids lui exerce une force opposée qui a donc tendance à ralentir ou même stopper la descente.”
“Mais alors Bourreau, jamais aucun des deux prisonniers ne frira et votre machine ne sert à rien, si personne ne meurt”
“Vous auriez tout à fait raison Majesté, si le deuxième contrepoids n’était pas une outre pleine d’eau mais, percée. C’est là toute l’astuce. Au fur et à mesure que l’eau s’écoule, l’outre s’allège et donc ne contrebalance plus le contrepoids de pierre. Le prisonnier se rapproche alors de l’huile. Le mécanisme à pédale que peut actionner le prisonnier permet de pomper de l’eau et de remplir l’outre. Donc, si le prisonnier pédale de toutes ses forces, il pourra ralentir ou même stopper la descente de la plateforme. A ce jeu là, il y aura forcément un des deux prisonniers qui se fatiguera et qui finira par frire lentement. L’autre aura la vie sauve”.
“Merveilleux maître bourreau, tout simplement merveilleux, encore une fois vous prouvez que vous êtes le meilleur”.
“Ce n’est pas tout, Messire” enchaîna Nilgor.
“J’ai eu une autre idée, celle de faire participer les spectateurs, vous voyez, les contrepoids sont en fait des sacs dans lesquels il y a un certain nombre de pierres. Voilà ce que j’ai imaginé, les spectateurs pourraient avoir le droit de rajouter des pierres dans le sac de l’un des deux prisonniers, celui qu’ils veulent voir être frit, cela permettrait d’impliquer les spectateurs dans la torture, je suis sûr qu’ils ador…”.
“Mais vous avez tout a fait raison mon Nilgor”, coupa à nouveau le Roi. “Nous pourrions d’ailleurs faire payer les spectateurs pour cela”, continue sa Majesté.
“C’est décidément une idée géniale que vous avez eu là, le royaume vous pardonne presque le fiasco du demi-ogre. Bien je vous laisse travailler maintenant, il faut absolument que cette magnifique machine soit prête pour la prochaine torture publique”.
Et tandis que Nilgor retournait s’activer sur sa planche à dessin, tandis que son pauvre apprenti suait sang et eau sur ses pédales, le Roi lui, repris sa petite promenade en rêvant aux recettes de la future séance de torture.


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La cantatrice et l’assassin

Explication de texte : La cantatrice et l’assassin est la première nouvelle que j’ai fini, vraiment fini et que j’estime ‘lisible’. (si je l’ai fini, c’est peut-être parce qu’il est très court… mais bon l’important est que je sois arrivé à le finir). Je me souviens l’avoir écrit un samedi après-midi, de novembre, il y […]

Ep1 : Nilgor, bourreau de père en fils.

Connaissez vous l’Ilderland ? C’est un joli petit pays, perdu quelque part dans les méandres du Moyen-Âge. La capitale est nichée au sommet d’une haute et sombre montagne, qui se trouve d’ailleurs être l’unique montagne du pays. Le château du Roi, lui se dresse en plein centre de la capitale. C’est un beau et fier […]

Piratage en blouse blanche (épisode 2)

Bon, ben voilà, après quelques semaine d’attente, et malgré les multiples obstacles que j’ai du surmonter, voici le nouveau chapitre de mon polar geek, qui du coup, gagne un titre un peu moins générique que Polar Geek. Un remerciement tout spécial à ma chère et tendre qui a hérité du travail de relecture. Et au […]

Piratage en blouse blanche (épisode 1)

Voilà le premier épisode de ma contribution à Polar Geek. Je sais, c’est très court. Mais ce n’est que le premier épisode, une petite scène d’ouverture pour présenter les personnages. Et puis c’était histoire de me mettre en jambe, avant d’attaquer les choses sérieuses. J’espère en tout cas que ce premier épisode vous plaira (et […]