Apr 012013
 
Comme annoncé sur twitter voici le quatrième et dernier épisode de mon premier PolarGeek, quand je vois que j’ai écrit le premier épisode le 24 janvier 2010, je me dis que j’ai vraiment, mais vraiment été long pour écrire les épisodes suivants … Enfin, j’espère que vous prendre autant de plaisir à lire ce dernier épisode que ce que moi j’en ai pris à l’écrire. (D’ailleurs je me suis tellement amusé à me remettre dans la peau d’Alana que je pense que je vais réfléchir à un deuxième polargeek avec elle :) ). Je profite de ce petit chapeau introductif pour remercier ma chérie qui a eu pour difficile tâche de relire chacun des épisodes et qui a tenté de corriger toutes les fautes que je pouvais y laisser. (Si vous en trouvez encore, c’est simplement qu’il y en avait trop pour qu’elle les trouve toutes :) ). Avant de me lancer dans un nouveau polargeek (en espérant qu’il ne me prenne pas 3 ans à nouveau), possible que je retravaille celui-ci et que je le publie en un seul billet .. A voir .. Sur ce, bonne lecture !

 

Et comme Matthieu n’avait pu m’accompagner, j’avais du cette fois-ci affronter les transports en commun pour me rendre sur place. Les presque deux heures qu’il m’avait fallu pour arriver jusqu’à l’immeuble de LearnMore n’allait sûrement pas améliorer l’humeur de Carpendar. Murphy avait l’air de m’avoir à la bonne…
Carpendar me fit lui bien attendre une heure à la porte de son bureau, heure que je passais, comme les deux précédentes, à essayer de comprendre, de trouver une explication. Enfin, il me fit entrer dans son bureau. Il était debout, face à la fenêtre, regardant au loin. Il se retourna quand j’entrais. Je voulus parler, poser une question mais le regard qu’il me lançait me coupa les mots. En une seconde, mon imagination débridée me fit voir ce qui pourrait se passer si Carpendar était un maniaco-dépressif refoulé et que ce nouveau piratage l’avait fait complètement disjoncté.
“Vous avez deux semaines Mademoiselle Oscar”, me lança-t-il. “Si vous n’avez pas de réponse satisfaisante à m’apporter, LearnMore et le groupe Horizon vous attaqueront en justice. Vous ne nous en relèverez pas et vous passerez le reste de votre vie à tenter de payer les dommages et intérêts que vous nous devrez. Monsieur Tave vous attend, au revoir”.
Et il se retourna à nouveau, regardant dans le vague, attendant que je m’éclipse.

Le temps passé dans l’ascenseur me permit de reprendre un peu mes esprits. La boule d’incompréhension, de honte et de stress qui me serrait les entrailles ne m’empêchait presque plus de réfléchir. Qu’est-ce qui s’était passé ? Qu’est-ce que je n’avais pas vu ? Toujours les mêmes questions depuis presque 4 heures maintenant.

Quand j’arrivais dans le bureau de Tave, celui-ci était presque aussi catastrophé que moi. “Si vous ne trouvez pas de solution d’ici deux semaines, Carpendar me vire pour faute lourde et négligence”, me dit-il les mains tremblantes et le regard terrifié. “Et il a promis qu’il me traînerait moi aussi en justice. Nous avons donc intérêt à trouver votre pirate. Il va falloir que l’on reprenne tout pour trouver ce qui m’a échappé. Tout d’abord Mademoiselle, je crois qu’il faut que je sois totalement franc avec vous”, confia Tave d’une petite voix pleurnicharde. “Mais vous devez me promettre de ne rien dire à Monsieur Carpendar”, rajouta-t-il. J’acquiesçai en levant les yeux au ciel.
“Voilà, lorsque les piratages ont commencé, je me suis rendu compte que le mot de passe du compte administrateur principal n’avait pas été changé au moment où l’ancien administrateur réseau, Monsieur Bates, avait cessé de travailler pour LearnMore. Plus grave, son compte utilisateur sur l’application Nbates, qui avait lui aussi les droits administrateurs, n’avait pas été désactivé. J’en ai déduit que c’était lui le responsable. J’ai donc changé le mot de passe du compte administrateur principal et j’ai désactivé son compte. Je lui ai également écrit un mail pour lui dire que je savais ce qu’il avait fait et que s’il recommençait, il aurait des problèmes. Je n’ai jamais eu de réponse mais quand les piratages ont recommencé, j’ai paniqué et je n’ai plus osé en parler.”
Je ne sais pas comment je réussis à ne pas lui planter mes ongles dans les yeux ou à partir dans un grand fou rire hystérique. Et sa tentative d’imitation du regard du Chat potté n’avait pas vraiment pour effet de me calmer. Je dus me répéter de nombreuses fois qu’en prison il n’y avait pas de connexion Internet pour réussir à garder mon calme.
“Vous êtes un abruti, cela, je n’avais pas réussi à le retenir.
- Mais je…, commença-t-il, d’une voix pathétique.
- Stop, je ne veux rien savoir, vous avez fait votre boulot de la manière la plus merdique possible et comme un gamin, vous avez espéré qu’en cachant vos conneries sous le tapis, cela ne se verrait pas. Et à cause de vous, je risque de perdre mon job. Vous êtes un véritable abruti, point. Maintenant, il va falloir arriver à comprendre comment il récupérait les mots de passe…. Je réfléchis quelques secondes. Vous avez bien laissé les configurations du VPN telles que je les avais faites ?
- Oui.
- Nous pourrons au moins voir d’où viennent les connexions. Maintenant montrez-moi la procédure de modification d’un mot de passe.
- Bien, me répondit-il. Vous voulez que je modifie quel mot de passe ?
- Peu importe, celui de l’administrateur par exemple, mettez celui-ci. Je griffonnais rapidement une suite de 17 caractères.”
Tave commença par aller modifier l’application comme je m’y attendais. Et puis il ouvrit un fichier Excel présent sur le réseau. Un fichier nommé Maitre_Des_Clés.xls et qui contenait…. Mon Dieu… Tous les mots de passe en clair. Alors que je tentais de pas mourir d’une attaque là tout de suite, il alla tranquillement à la ligne administrateur applicatif et modifia le mot de passe. Puis sauva le fichier. Et se retourna fièrement vers moi.
- “Voilà c’est fait !
- Mais… Vous venez de mettre le mot de passe dans un fichier en clair ?
- Oui, c’est la procédure. C’est pour ne pas être bloqué si on venait à en oublier un ou si la personne qui les connaît était indisponible à un moment où il faudrait les utiliser. C’est un dispositif de sécurité vous voyez ?
- De sécurité ! Je savais que ma voix montait dans les aigus, mais c’était trop dans la même journée. Mais vous êtes totalement débile ! C’est comme cela qu’il a toujours eu les mots de passe votre Monsieur Bates là !
- Ne m’insultez pas ! Et ce n’est pas possible, ce fichier est sur le serveur de sauvegarde et ce serveur n’est pas accessible à travers le VPN, il faut être branché physiquement dans l’entreprise.
- Donnez-moi un accès physique à la machine, nous allons voir !”
Je fulminais littéralement. La colère mène à la haine et la haine à la souffrance, je ne le savais que trop bien, mais là, ce n’était pas possible d’étouffer ma colère. Alors que je le suivais dans les couloirs de LearnMore, impatiente de vérifier que j’avais raison, je cherchais une Lucky Strike dans mes poches.
“Vous ne pouvez pas fumer ici !, me lança-t-il lorsqu’il vu ma Lucky alors qu’il se retournait pour vérifier que je le suivais bien.
- Je ne compte pas fumer, cela me calme de l’avoir entre les doigts, c’est cela ou vous étrangler lentement avec un câble”. Vu le regard qu’il me jeta, j’eus presque alors l’impression qu’il me croyait capable de mettre mes paroles à exécution.
Nous arrivâmes enfin dans la salle blanche du bâtiment. Comme beaucoup de salles blanches que j’avais pu arpenter, elle était à la fois bordélique et sur-dimensionnée pour les besoins de l’entreprise. A croire que cela flattait l’égo des DSI d’avoir autant de puissance sous le pied, même si ce n’était pour ne pas l’utiliser. Enfin, ce n’était pas le moment de rêver à ce que je pourrais faire avec la puissance de ces beaux bébés. Tave, sûr de lui, enfin autant que possible, m’amena jusqu’à une console administration de baie. Consultant le post-it collé sur le montant de la baie, il retrouva les login et mot de passe du serveur de sauvegarde et s’y logua.
“Je ne comprends pas pourquoi vous voulez un accès physique sur le serveur, je vous dis qu’il n’est pas accessible à partir du VPN.
Sans répondre, j’ouvrais un navigateur Web et tapais rickrolled.fr. Lorsque la page Web s’ouvrit, je me retournais.
- Et voilà.
Je vis au regard qu’il me lança qu’il ne comprenait rien.
- Le serveur de sauvegarde a accès au net. Je vous parie que l’on va trouver, bien caché, un petit programme qui envoie par mail, à intervalle régulier, le fichier que vous avez modifié.
La lumière se fit dans son esprit et il se décomposa un peu plus que ce qu’il ne l’était déjà.
- Oh mon Dieu… Que va-t-on faire ?
J’avais presque envie de citer un dessin animé de ma jeunesse, à la place je me contentais de sourire.
- Le contrer.”
Quelques heures plus tard, j’appelais Matthieu.
“Dis, tu veux bien me rendre un service ?
- Ça dépend.
- J’aurais besoin que tu me prêtes le van pour quelques jours.
- Hum OK mais ça va te coûter un dîner.
Je réfléchis à peine.
- D’accord, mais tu me l’amènes devant LearnMore.
- T’exagères ! Bon j’arrive. Mais t’as intérêt à me le rendre dans l’état où je te le prête.”

Des coups tapés sur la porte arrière du van me réveillèrent en sursaut. Me levant tant bien que mal de la couchette aménagée sur l’un des côtés, je regardais à travers la vitre teintée. C’était Matthieu. Je lui ouvris la porte arrière et le fis entrer rapidement.
“Non mais ça va pas, tu veux qu’il repère le van ?
- Merci je vais bien et toi ?
Il me lança un regard dubitatif.
- Tu es restée dans mon van depuis trois jours ? Non stop ? Parce que je crois que t’aurais besoin d’une douche.
- Oui mais je peux pas me le permettre, la douche ça attendra que j’ai pris ce fumier sur le fait.
- Écoute, il n’est même pas sept heures du mat, tu crois vraiment qu’il va faire ce que tu attends qu’il fasse de si bonne heure ? Je suis venu en bagnole, fait un saut chez toi et profite d’une heure pour redevenir humaine.
- Comment ça redevenir humaine ?
- Non mais c’est juste un conseil hein, je surveille à ta place si tu veux et à ton retour tu m’expliqueras pourquoi tu surveilles la maison d’un inconnu.
- Non, je ne préfère pas m’absenter, je suis sûre qu’il va justement partir à ce moment là. Et puis bon, si la couchette n’était pas aussi inconfortable, je n’aurais pas autant l’air d’une zombie.
- Tu ne te plaignais de la couchette il n’y a pas si longtemps et pourtant à l’époque on était deux à y dormir.
Un ange passa, lentement, très lentement. Un deuxième le suivit.. Le troisième arrivait lorsque je me décidais.
- T’as raison, je vais aller prendre une douche rapide, appelle-moi s’il bouge de chez lui et suis le.”

Murphy me laissa tranquille pour cette fois. Et moins d’une heure plus tard, j’étais de nouveau assise dans le van de Matthieu à attendre que le pirate du dimanche que je surveillais depuis trois jours fasse ce que j’attendais qu’il fasse.
“Bon tu m’expliques ?” osa Matthieu.
Je lui expliquais donc. En version rapide. Les piratages à répétition, mon incompréhension et puis la révélation. Il récupérait les mots de passe grâce à un programme de sa confection qu’il avait mis sur le serveur de sauvegarde. Il l’avait bien caché mais j’avais fini par le trouver. Il envoyait le fichier des mots de passe tous les jours à 17h30. L’heure était bien trouvée, cela permettait de ne pas laisser de traces trop visibles. Une fois que j’avais compris sa façon d’avoir les accès, il n’y avait plus de mystère. Il se connectait ensuite sur le VPN puis à travers celui-ci à tout ce qu’il voulait.
“Mais cela ne m’explique pas ce que l’on fait ici ? rétorqua Matthieu.
- J’allais y venir, tu le saurais déjà, si tu ne m’avais pas coupée.
Matthieu leva les yeux au ciel, mais ne dit rien.
- Avoir compris comment il faisait ne suffit pas, il faut que je le prenne sur le fait. J’ai étudié les logs du VPN. Les seules connexions que je n’ai pu relier à des domiciles d’utilisateurs autorisés proviennent de fast food qui se trouvent à proximité de chez lui. Il est très prudent, il change de lieu à chaque fois et n’utilise jamais un point d’accès à moins de dix kilomètres de chez lui. Mais cela ne suffira pas pour qu’il s’en sorte. Parce que je lui ai tendu un piège.
Je laissais passer quelques secondes pour ménager mes effets.
- Je suis sûre qu’il n’y résistera pas. J’ai demandé à son incompétent de remplaçant de lui écrire un e-mail. Celui-ci lui le supplie d’arrêter de venir modifier des questions. Il lui dit que sinon il va perdre son emploi, qu’il va être attaqué en justice par LearnMore, etc. En plus de cela, je lui ai fait modifier tous les mots de passe et cela sans arrêter le petit programme qui envoie le fichier des mots de passe. Je suis sûre qu’il ne résistera pas à faire virer Tave. Et au moment où il se loguera sur le système, je loguerais tout ce qui se passe sur la borne Wifi de l’endroit d’où il se connectera. Et hop, allez en prison, ne passez pas par la case départ, ne recevez pas 20 000.
- Hum, et ça n’aurait pas suffit de simplement lui interdire de se connecter en arrêtant son truc qui lui envoyait les mots de passe ?
- Oui, j’aurais pu faire ça, mais ses anciens employeurs ne pourraient pas le traîner en justice et qui sait, il a peut-être d’autres petits programmes fouineurs qui tournent sur d’autres machines…
Matthieu sourit doucement.
- Dis plutôt que tu veux l’avoir, que tu veux qu’il sache que tu as compris et que c’est toi qui a gagné totalement.”
Ne préférant pas répondre, je me concentrais sur la surveillance de celui qui était devenu mon ennemi.

Quelques heures plus tard, alors que je somnolais à nouveau seule dans le van, il finit par se manifester. Sa voiture, un peu trop voyante, typiquement dans le mode je fais ma crise de la quarantaine alors que je vis encore chez maman, sortit doucement de son garage.
“Viens voir maman”. J’embrayais lentement et me mis à le suivre espérant que cette fois c’était la bonne et qu’il n’allait pas acheté son pain ou faire des courses comme lors de ses précédentes sorties. Mais il semblait que j’avais de la chance. J’appelais Tave sur son portable.
“Je crois que c’est pour bientôt. Préparez-vous à  faire ce qu’on a prévu quand je vous le dirais.
- Bien, j’espère que votre stratagème va marcher, s’il modifie encore une fois les choses et que Monsieur Carpentar apprend que nous l’avons laisser faire volontairement, nous sommes cuits”, me répondit-il visiblement terrorisé.
Et c’était vrai. Obnubilée par la sensation de la traque, par l’envie de gagner, je me demandais, à présent que les conséquences possibles m’apparaissaient clairement, si je ne m’étais pas laissée emporter.
“Ça va marcher, ne vous inquiétez pas, soyez juste prêt à activer la nouvelle configuration du VPN à mon signal. Restez en ligne, il se gare.”
Il se garait en effet sur le parking d’un fast food. Il sortit de sa voiture, laptop sous le bras.
“Banco”, murmurais-je. Je savais que je souriais. Il était à moi, ma proie.
Garant le van un peu en vrac, je me dépêchais de rentrer dans le fast food et de m’installer à une table. Bates faisait la queue, comme si rien n’était. J’en profitais pour vérifier que j’enregistrais bien toutes les communications qui passerait par la borne d’accès Wifi du fast food.
“Tout est bien en place, Tave ? Ça va commencer, tenez moi au courant.
- Oui oui, je surveille, je surveille.”
Il était terrorisé, j’espérais qu’il n’allait pas me lâcher. Je lui donnais l’IP du point d’accès du fast food et lui demandais d’attendre.
Bates s’assit, posa son plateau, ouvrit son laptop.
“Ça commence.
J’observais mon écran, regardant le peu de trafic Wifi. Il se connecta enfin à la boite mail qui recevait les mots de passe.
- Il a les mots de passe Tave, préparez-vous.
- Je suis prêt, je ne vois rien de mon côté.
Je scrutais mon écran.
- Là ! Il se connecte au VPN, Tave, vous le voyez ?
- Oui, je vois sa connexion, il se connecte au backoffice, il va se loguer.
- Attendez qu’il se soit logué.
- Il y est, je regarde où il va. Tave s’affola. Il va dans la partie de nettoyage de l’application, qu’est-ce qu’il veut…
Je savais ce qu’il voulait faire, supprimer la totalité de la base. Je coupais Tave.
- Coupez tout, maintenant !”
Je n’eus pas besoin de savoir qu’il avait fait.
Le générique d’un vieux dessin animé, dont le personnage principal portait le même nom que moi résonna dans le lieu. Je souris en imaginant ce qu’il y avait affiché sur son navigateur à ce moment là. Une page Web vide, avec au centre “You Got Owned by Alana”.

Je me levais, rejoignis sa table.
“Bonjour Monsieur Bates. Je pense que nous avons à parler tous les deux.”

Un pub. L’un de mes pubs préférés. Calée au fond de la salle, à une petite table qui était devenue ma petite table, bercée par la Guinness, je me laissais noyée par le bruit ambiant et la musique un peu trop forte tout en observant les gens.
“Je savais que je te trouverais ici, tu viens toujours ici quand tu déprimes et que tu ne veux pas parler aux autres.
Matthieu se tenait en face de ma table, un air vaguement soucieux sur le visage.
Je finis le fond de ma pinte avant de répondre.
- Je ne déprime pas du tout, je médite en observant les gens. Regarde la table du fond par exemple, dis-je en montrant une table de quatre occupés par un couple et leur petite fille. Elle doit avoir quoi deux ou trois ans et elle est déjà attablée dans un bar. Et lui est complètement accro à son téléphone, ça en est risible. Je suis quasi sûre que c’est pour ça qu’ils sont à une table près des fenêtres, pour pouvoir capter la 3G.
Matthieu secoua lentement la tête avant de s’asseoir en face de moi.
- Vas-y, fais la maligne, mais je sais très bien que ça va pas. Et, j’avoue que je ne comprends pas pourquoi tu déprimes. La dernière fois que l’on s’est parlés, tu  avais réussi à attraper ton pirate de serveur, il se passe quoi ? Il a été plus malin que prévu ?
Je le fusillais du regard tout en faisant signe au serveur irlandais de m’amener une nouvelle pinte.
- Non, il n’a pas été plus malin. Je l’ai coincé, et avec la manière.
- Oui je sais, tu nous avais raconté. J’aurais bien voulu être là, mais alors qu’est-ce qui ne va pas ?
- Je l’ai revu, lors de mon dernier passage chez LearnMore.
- Ah bon ? Qu’est-ce qu’il faisait là-bas ?
- Je vais te dire, quand il m’a croisé, il a tenu à me l’expliquer, tellement il jubilait.
Je descendit une grande goulée de bière et repris mon souffle.
- En fait, après s’être fait virer, il s’est fait embaucher par une boite concurrente de LearnMore. Elle n’était pas au courant qu’il s’amusait à pirater LearnMore, mais ce salaud a abouti à un accord avec LearnMore
- Ah ?
- Oui, il ne le poursuive pas mais en échange il devient leur taupe là-bas. Il récupère des informations, fait en sorte qu’il y ait sans arrêt des petits problèmes, etc. Et le pire, et il était tout fier de me l’annoncer, c’est que LearnMore lui a fait un joli petit chèque en plus, pour s’assurer de sa loyauté.
- Mais merde, c’est pas possible, tu vas faire quoi ?
- Rien.
- Comment ça rien ? Tu ne peux pas laisser passer ça Alana !
- Parce que tu crois que ça me fait plaisir ? Quand il m’a dit ça, je suis de suite allée voir Carpentar, pour lui dire que j’allais rendre publique toute l’affaire. Mais il m’a menacée de poursuites, de destruction complète de ma réputation. Et je ne peux pas me le permettre. Je ne suis pas de taille. Leurs avocats me détruiraient, je n’aurais plus jamais aucun client, plus personne ne voudrait même m’avoir en tant que salariée…
- Saloperie.
- Pas mieux.
- Allez, je t’offre la prochaine.”

 


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 Posted by at 12:33
Oct 122011
 

(NdA : pour la petite histoire, j’ai imaginé cette nouvelle, un été, alors qu’en vacances chez mes beaux parents, je rangeais le panier à linge de ma belle-maman et que je me demandais qui s’occupait de dessiner les petits motifs sur ledit panier).

 

Georges avait 41 ans. Il pensait être quelqu’un d’important. Chaque soir, lorsqu’il rentrait chez lui, après qu’il se soit lavé les mains et les oreilles, sa mère le lui répétait. Pendant tout le repas, et jusqu’à ce qu’ils aillent se coucher après avoir passé leur soirée devant la télévision, elle ne cessait de lui dire combien il était spécial, doué, talentueux. Georges en était lui-même convaincu. D’ailleurs, il avait fait les Beaux-Arts et si il n’avait jamais été remarqué, si ses oeuvres n’avaient pas eu de succès, il savait que c’était simplement parce que les grands artistes ne sont jamais reconnus de leur vivant.

En fait, Georges était un raté. S’il avait fait les Beaux-Arts, ce n’était pas parce qu’il avait du talent, mais bien grâce aux relations de sa mère. Elle avait même réussi tant bien que mal, à force de pressions et de menaces, à ce qu’il ne soit pas renvoyé avant la fin. Après une longue période de déconvenues et de déceptions toutes plus humiliantes les unes que les autres, Georges, grâce à un ami de sa mère, avait fini par trouver du travail dans une grande fabrique de paniers en plastique.

Son entreprise fabriquait toutes sortes de paniers, des paniers à linge, des petits, des grands, des paniers en forme de tube, de cube ou d’étoile. Et Georges avait la difficile tâche de dessiner les différents motifs qui seraient imprimés, troués ou gravés sur les paniers. Peu à peu, années après années, il avait finit par se convaincre qu’il était l’un des piliers de son entreprise. Il avait constamment peur de perdre l’inspiration. Georges se figurait en effet que sans lui et son talent, la fabrique de panier dans laquelle il travaillait, son entreprise comme il l’appelait serait vouée à la faillite. De même, pour ne pas risquer d’oublier une idée géniale, il ne se déplaçait jamais sans un petit calepin sur lequel il dessinait ses esquisses de motifs. Ayant conscience de sa valeur, il ne parlait plus aux autres employés, les considérant comme de simples outils jetables suivants les volontés du marché. Bien entendu son attitude hautaine en avait fait la cible de tous les quolibets. Pour Georges, les sarcasmes de ses collègues était la preuve parfaite de leur jalousie et donc de son talent. Mais cela ne l’empêchait pas de se lamenter à ce sujet auprès de sa mère. Comme il aurait aimé, disait-il souvent, que les gens moins doués que lui sachent rester à leur place, qu’ils se contentent de leur petitesse et l’admirent pour son talent.  Mais, soupirait-il, tandis que sa mère l’aidait aux mots croisés, les gens peu gâtés par la nature sont ainsi qu’ils n’éprouvent que colère et jalousie.

Georges était tellement certain d’être la force vive de son entreprise qu’il suivait les ventes de chacun des nouveaux produits et cela quotidiennement. Lorsqu’un des nouveaux types de paniers mis sur le marché se vendait mal, il le prenait comme un affront personnel, comme un déni de son talent. Lorsque  le modèle grand format de panier à linge rectangulaire sur lequel il avait dessiné des farandoles de petits cochons et de lièvres avait fait un monumental flop, Georges avait bien failli ne jamais s’en remettre.

Pourtant, malgré toute la satisfaction que lui apportaient l’importance de sa position sociale et sa vie parfaitement réussie, il n’était pas tout à fait heureux. Il rêvait en effet de partir en croisière avec sa mère, une longue croisière à la conquête des îles tropicales. Il économisait donc, petit à petit, afin de s’offrir son rêve.

Finalement, Georges eut assez d’argent. Consciencieusement, il prépara ses bagages et ceux de sa mère. Comme il était prévoyant et qu’il ne voulait pas risquer que l’une de ses géniales idées soit perdue en cas de naufrage, il avait acheté un petit scanner et un transmetteur par satellite. Ainsi, il pourrait envoyer à son bureau chacun de ses croquis et même s’il arrivait malheur au bateau, il continuerait, pour un temps, à soutenir les ventes de son entreprise.

Un matin, alors que la croisière touchait à sa fin et que Georges admirait son tout nouveau bronzage rouge brûlé, il eut une idée géniale, une véritable illumination. Pris de tremblements sous la beauté de son inspiration, il pris son calepin et dessina une frise de losanges, chacun des losanges étant constitué de petites spirales. Dès qu’il eut finit son croquis, il se précipita dans sa cabine et le scanna. Au moment d’envoyer le croquis numérisé, il fut pris d’un accès de paranoïa et décida d’utiliser les fonctionnalités de cryptage de son transmetteur. Celui-ci mis ce qui sembla une éternité à Georges pour crypter et envoyer le fichier à son bureau. Enfin, il émit une courte série de bips aigus, indiquant que l’envoi était fini. Georges s’autorisa alors à soupirer de soulagement. Plus que jamais, il avait la sensation qu’il était important et que ses actes auraient d’immenses conséquences. Et, malheureusement, pour la première fois, Georges avait raison.

Peu après l’envoi de Georges, sur la face cachée de la Lune.

Zggrtsu, le chargé des communications de la base avancée ZgrutStio dans ce système solaire courait de toutes ses 22 pattes le long des coursives pour aller prévenir le commandant.

Les ZgrutStio; cette race technologiquement très avancée était présente dans la majeure partie de la galaxie. Pourtant, ce n’était pas une race portée sur la recherche théorique et la science. Non, c’était plutôt des pirates, des pilleurs. Ils recherchaient avec avidité de jeunes civilisations pleine de vie. Une fois qu’ils en avaient trouvée une, ils attendaient, l’espionnant, jusqu’à ce qu’elle devienne mûre. Alors ils attaquaient, volant tout ce qu’ils pouvaient voler, réduisant les élites en esclavage, détruisant tout le reste. Cette fois-ci, les ZgrutStio s’estimaient plus que chanceux. La civilisation qu’ils surveillaient, bien que très jeune, était très prometteuse. Les ZgrutStio espéraient que les secrets qu’ils allaient pouvoir voler leur donneraient un avantage important contre les Dracvis. Les ZgrutStio étaient en effet en guerre contre les Dracvis et cette guerre ensanglantait la Galaxie depuis des milliers d’années. Les deux races avaient juré qu’elles se détruiraient l’une l’autre.

Mais revenons à Zggrtsu.

Ses longues tentacules dorsaux brillaient de l’écarlate le plus pur, signe de la terreur qui lui glaçait le sang. Il déboula dans la salle de réunion du conseil de la base alors que celui-ci était réuni au grand complet pour discuter des prochains objectifs à remplir. Les tentacules dorsaux du commandant en chef en devinrent vert de colère. Il ne retint d’ailleurs qu’avec d’immenses efforts le jet d’acide concentré qu’il aurait pu cracher sur le jeune Zggrtsu.

“Comment osez-vous déranger ainsi le conseil ? Vous voulez être déclassé et finir en nourriture pour larve ? Expliquez vous officier ?”.

Zggrtsu, tremblant, tenta de reprendre un peu d’aplomb “J’ai capté une transmission Dracvis de niveau 20, Monsieur”.

Les tentacules dorseaux du commandant s’agitèrent de surprise.

“D’où provenait cette transmission ? Et que disait-elle ?”

“Elle provient de la planète que nous surveillons, Monsieur. Il semblerait que les habitants de celle-ci soit sous la protection des Dracvis”.

Les membres du conseil déglutirent de surprise, tandis que les dos se teintaient de violine, couleur de la stupeur puis passèrent rapidement au bleu haineux.

Zggrtsu continua, espérant que les hauts gradés qui l’entouraient ne déchargeraient pas leur haine sur lui.
“Le message est explicite, ils disent qu’ils savent que nous les espionnons, qu’eux-mêmes nous surveillent et qu’en écoutant nos transmissions, ils ont pu découvrir les coordonnées de notre planète mère.”

Zggrtsu, se laissa enfin aller à la panique, ses tentacules parcourant toutes les nuances de l’arc en ciel. “Comment ont-ils pu découvrir cela ? Si les Dracvis venaient à avoir cette information qu’adviendrait-il de nous ?”.

Le commandant en chef, sans répondre à Zggrtsu, appuya sur certains des boutons de la console qui se trouvait devant lui. Une grande image holographique apparu alors, au centre un ZgrutStio surpris salua.

“Salutation mon commandant, que puis-je pour vous ?”.

Le commandant rendit le salut puis donna ses ordres.

“Officier, je veux que vous armiez immédiatement tous les vaisseaux chasseurs avec les petits destructeurs et que vous attaquiez, j’ordonne la destruction immédiate de la planète bleue”.

Et tandis que des dizaines de petits vaisseaux chasseurs décollaient de la base ZgrutStio leurs soutes chargées de mort, Georges lui, montrait la frise à sa mère, lui assurant que ce motif là transformerait le monde.


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 Posted by at 18:18
Sep 242011
 

Suite à mon retard de train hier soir en rentrant de Paris et à la proposition de certains d’écrire un petit truc se passant dans un train. N’ayant pas vraiment le temps pour écrire un truc inédit je me suis souvenu d’une vieille nouvelle que j’ai commis il y a presque 10 ans.

En farfouillant dans mon disque dur, j’ai fini par la retrouver et c’est elle que je publie aujourd’hui.

Vert a été imaginé dans un train, le train de nuit qui relie Strasbourg à Marseille (les horaires de départ et d’arrivée dans la nouvelle sont les vrais horaires). Il faut savoir qu’à l’époque ma chérie habitait en Alsace alors que moi, j’étais à Marseille. Les trains de nuit allez et retour n’avaient alors pas de secret pour moi.

Et comme, il faut bien le dire, les couchettes seconde classe de la SNCF ne sont pas vraiment le meilleur des endroits pour passer une bonne nuit, il fallait bien que j’occupe mes longues nuits d’insomnies. Ce qui a donné des choses comme Vert et d’autres textes (et un nombre incalculable de bouquins lus).

 

Bonne lecture.


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 Posted by at 13:12
Sep 242011
 

Pour l’explication du contexte et autre, voir le billet suivant :)

 

20 h 40

Thomas sort du taxi et referme la portière.
“Combien je vous dois ?”,
” 23 euros “.

Thomas tend 30 euros, son petit sac de voyage chargé sur l’épaule.
“Gardez la monnaie”,
“Merci Monsieur et bon week-end”,
“Merci, à vous aussi”

Thomas se retourne face à la gare de Strasbourg. Il aime cette belle et grande gare, bien différente de celle de sa ville, Marseille. Coup d’oeil rapide à sa montre, il lui reste quinze minutes pour trouver son train et sa couchette. Il entre dans la gare, examine le tableau des départs et trouve ce qu’il cherche. “Quai numéro 7″, murmure-t-il pour lui-même. Il composte son billet, monte les escaliers qui mènent au quai et salue le personnel de la SNCF.

Il fait froid, un peu. Thomas se dépêche de trouver son wagon, son compartiment et sa couchette. Il voyage toujours de nuit pour perdre moins de temps, toujours en couchette pour pouvoir dormir et toujours en première classe parce qu’il y a moins de monde et qu’il n’aime pas les compartiments bondés où il faut supporter la présence et les ronflements des autres voyageurs.

20 h 53

 

Le train va partir dans deux minutes. Thomas sourit, il sera seul dans son compartiment. Il a rangé son sac sous sa couchette. Il prend toujours la couchette du bas, pour pouvoir ranger son sac dessous et toujours la couchette de gauche, parce qu’il est droitier.

20 h 54

 

Le sifflement qui annonce le départ vient de retentir, les portes des wagons vont se fermer. Thomas est sorti de son compartiment, le dos à l’entrée de celui-ci prenant bien garde à ce que personne n’y rentre pour lui voler son sac, il regarde le quai à travers les vitres. Il remarque une petite blonde qui court, rentre dans le wagon juste avant que les portes ne se rabattent. Essoufflée, elle avance vers Thomas, regardant les numéros des compartiments. Elle va lui adresser la parole, il le sait, il le s’y prépare.

“Bonsoir, j’ai bien failli le rater”,
“Oui, vous l’avez attrapé juste à temps”.

Tout en parlant, Thomas la scrute discrètement, vérifiant qu’il n’a pas d’hallucinations, que sa folie ne se manifeste pas à travers elle. Mais non, rien.

“C’est bien la voiture 12 ?”,
“Oui “,
“Vous êtes dans ce compartiment ?”,
“Oui, couchette 11, en bas à gauche”,
“J’ai la couchette 22″,
“C’est celle du milieu, à droite”,
“Merci”.

Thomas, qui en a déduit par l’emplacement de la couchette qu’elle était gauchère, se pousse pour la laisser passer et rentrer dans le compartiment.

Elle pose son sac, tout au fond de la couchette, se retourne vers Thomas, engage à nouveau la conversation. Elle lui dit s’appeler Agnès et être institutrice en Avignon.

Il lui donne son prénom, lui dit qu’il habite à Marseille mais qu’il n’aime pas sa ville.

Elle rajoute qu’elle est venue voir sa soeur qui habite Strasbourg et vient d’accoucher de jumelles.

Il lui explique qu’il est commercial dans l’entreprise familiale d’emballages de cartons et qu’il est venu renégocier un contrat avec l’un de leurs plus gros client.

Elle demande si ça s’est bien passé.

Il ment, dit que oui, tout c’est très bien passé.

Ils discutent encore, parlant de tout et de rien, de leur vie. Il ne dit pas qu’il est fou, parce que d’habitude, ça fait fuir les gens quand il leur dit.

23 h 48

 

Elle est fatiguée. Elle se couche sur sa petite couchette, griffonne son numéro de téléphone sur un bout de papier, lui tend.

Il la remercie, glisse le papier dans la poche arrière de son pantalon. Il lui souhaite bonne nuit et éteint les lumières. Il se couche, sur le dos, comme toujours pour ne pas être asphyxié par l’oreiller.

02 h 13

 

Thomas se réveille, moite, tremblant. Il se tourne. Il y a quelqu’un dans le compartiment, deux personnes en fait. Il voit leurs jambes presque contre son visage. Il lève les yeux, ouvre la bouche pour demander des explications, manque hurler de peur, d’horreur.

Ce ne sont pas des humains. Ils n’ont pas de cou, pas de tête. A la place, il n’y a qu’un horrible foisonnement de tentacules vertes, puantes, humides, visqueuses. Les tentacules emmaillotent Agnès. Elles glissent autour de l’institutrice, l’enserrant dans un cocon de lianes vertes qui se resserrent avec de petits bruits de succions, de mastications.

Thomas va vomir, hurler. Il se rappelle qu’il est fou, que tout cela n’est qu’une nouvelle hallucination. Il se force à se retourner, à fermer les yeux, à nier ce que ses oreilles entendent, à se répéter qu’il est fou, que c’est un cauchemar. Il se le répète encore et encore jusqu’à ce qu’il s’endorme à nouveau.

05 h 55

 

La voix de la SNCF le réveille. “Bienvenue à Marseille Saint-Charles”. Il se lève, la jambe gauche d’abord comme toujours, pour ne pas se lever du mauvais pied. Agnès n’est plus là. Il commence à paniquer se rappelant son hallucination.. et si … murmure-t-il. Mais non, elle descendait à Avignon, elle le lui a dit. Il se rappelle qu’il est fou, sort du train, rentre chez lui.

17 h 50

 

Thomas sort de son travail, se dirige vers la station de métro la plus proche. La rame est bondée, comme toujours. Il soupire, rentre en croisant les doigts pour repousser les accidents, se serre un peu, tient bien fort sa sacoche avec sa main droite.
Station Castellane, un jeune couple d’amoureux entre dans le wagon. Serrés l’un contre l’autre, ils ont l’air de ne faire qu’un. Ils s’embrassent, comme s’ils étaient seuls,  oublieux des autres. Thomas sourit, les quitte du regard, distrait par un reflet. Lorsque ses yeux reviennent se poser sur les amoureux, il manque défaillir. Le couple n’a plus de cheveux. A la place il n’y a qu’une masse de tentacules vertes qui se mêlent, s’entremêlent dans une horrible et perverse parodie de baisers.

Thomas a beau essayer de se répéter que ce n’est qu’une hallucination, qu’il est fou, il ne peut supporter cette vision. Les portes du métro s’ouvrent enfin, ce n’est pas son arrêt mais Thomas s’en fout. Il jaillit du wagon, retenant à grand peine ses hauts le coeur, bousculant les gens. Sur le quai, il vomit de la bile, souillant ses chaussures, sa sacoche. Il rentre chez lui à pied, son regard fixé sur ses chaussures, se répétant que tout va bien, qu’il va chez son psychiatre le lendemain, qu’après la séance, tout ira mieux, comme toujours. Arrivé chez lui, avant d’ouvrir, il tape à sa porte, comme toujours, pour prévenir les cambrioleurs et les esprits.

14 h 55

 

Thomas a passé la nuit à cauchemarder. Ses rêves ont été peuplés de tentacules vertes qui s’entremêlaient, qui glissaient sur sa peau, le dévoraient, l’avalaient en riant. Angoissé, épuisé, il arrive devant le cabinet de son psychiatre. Il tape, trois coups longs puis deux courts, pour chasser les malheurs, et entre.
La secrétaire est là, à sa place, comme à chaque fois, tapotant sur son clavier. Il ne sait pas pourquoi mais ça le rassure.

“Bonjour Thomas”,
“Bonjour, le docteur a-t-il du retard aujourd’hui ?”,
“Juste quelques minutes, je lui dis que vous êtes là.”

Thomas se dirige vers la salle d’attente, s’assoit, prend un magazine. Il tourne les pages, lit sans retenir, juste pour s’occuper l’esprit, jetant parfois de rapide coup d’oeil pour vérifier qu’il n’y a pas de tentacules vertes.

15 h 10

 

Le docteur vient le chercher. A peine est-il rentré dans la salle d’attente, serré la main de Thomas, que celui-ci se sent déjà mieux. Le docteur ressemble au grand-père que tous rêveraient d’avoir.
Une barbe et des cheveux blancs, coupés courts qui adoucissent  son beau visage bien ridé respirant la compassion et la compréhension. De petites lunettes rondes, cerclés de métal chevauchent son nez et donnent un petit côté pétillant à son regard. Enfin, sa silhouette de Père Noël finit d’en faire un homme rassurant et à qui on aime se confier.

“Bonjour Thomas”,
“Bonjour Docteur”,
“Comment allez-vous, beaucoup d’hallucinations depuis notre dernière séance ?”
“Quelques-unes oui, mais moins, de moins en moins”
- “Venez, nous allons en parler”

Thomas suit le docteur, rentre dans le bureau, s’allonge sur le divan. Il parle, raconte tout, la rencontre avec Agnès, l’hallucination dans le train et dans le métro.

Le docteur ne le coupe pas, prend des notes sur un petit carnet, attendant que Thomas est finit de raconter. Quand celui-ci s’arrête de parler, le docteur propose une séance d’hypnose à Thomas qui accepte comme toujours. La voix du docteur se fait douce, envoûtante, apaisante. Thomas se laisse bercer et ne tarde pas à fermer les yeux, se sentant bien, plongé dans une obscurité de plus en plus verte, d’un vert chaud et rassurant. Thomas se sens à l’abri, en sécurité, comme dans un cocon. La voix du docteur lui parvient comme de très loin, une voix verte qui lui dit des choses que Thomas comprend, sans les entendre.

16 h 30

“Un, deux, trois, Réveillez-vous”.

Thomas ouvre à nouveau les yeux, il se sent bien, en forme. Il se lève. Le docteur lui sourit, lui serre la main, le raccompagne jusqu’à la porte du cabinet et lui dit de ne pas oublier le rendez vous de la semaine prochaine. Thomas le remercie et s’en va, l’esprit léger. Thomas aime son docteur.

16 h 40

Thomas arrive devant sa porte. Il toque à nouveau avant d’entrer. Il rentre dans son appartement, allume la télé sur la chaîne info. Il va dans la cuisine, ouvre le frigo, se sert un verre de jus de pamplemousse. Le présentateur parle d’une disparation, machinalement Thomas monte le son.

“La police est toujours sans nouvelle de la jeune institutrice de 33 ans, Agnès Luyan, disparue depuis 4 jours. Elle a été vu pour la dernière fois à Strasbourg alors qu’elle prenait le train de nuit pour rentrer en Avignon”.

Thomas sursaute, il a pris le même train que cette jeune femme. Elle a peut-être été enlevé et tué. Ils ont pris le même train… Ca aurait pu être lui et pas elle. Il éteint la télévision, ne voulant plus penser à ça, chassant le fait divers de son esprit. Le verre de jus de pamplemousse à la main, il marche jusqu’à ses fenêtres et observe la rue en contrebas. Son verre fini, il retourne à la cuisine. Sans savoir pourquoi, geste inutile, il fouille ses poches. Il ressort de sa poche arrière un petit bout de papier sur lequel figure un numéro de téléphone, juste un numéro. Il retourne le papier, pas de nom, rien, juste dix chiffres écrit par la main d’une femme. Il ne se souvient plus, hausse les épaules, ouvre la poubelle et jette le papier.

Agnès vient de mourir une deuxième et dernière fois.


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