Oct 312010
 

Épisode philo de comptoir du dimanche. Ce cher davidbgk a eu la fumeuse idée de poser la question qui tient lieu de titre de mon billet sur twitter. En disant ‘je ramasse les copies dans 12h’. Les doigts me démangeant, j’ai décidé de jouer le jeu et de faire comme si j’étais de retour en cours, les fesses endolories par cette foutu chaise en bois et de répondre à sa question. Voici ma modeste réponse.

Dans un premier temps, je voudrais faire une première remarque. A savoir que le sujet, en ces termes semble volontairement ou pas imprécis, du fait peut-être de la limitation à 140 caractères. En effet la créativité ne nait pas du confort. La créativité nait de l’esprit et des idées d’une ou plusieurs personnes. Personnes qui peuvent être, ou ne pas être dans une situation confortable. Reformulé le sujet deviendrait ‘le fait de se trouver dans une situation de confort est-il favorable ou pas à l’émergence de la créativité’. Ce premier point précisé, revenons-en au sujet principal.

Avant de pouvoir proposer une réponse et argumenter en faveur de celle-ci, il me semble nécessaire de définir plus précisément ce que l’on entend pas créativité. Définir simplement ce que l’on entend par créativité ne me paraît pas forcément évident. Comment trouver une définition qui, en effet, correspondra à la fois à un Picasso ou à l’invention de la roue ou du tire bouchon ? Ce sont pourtant deux purs produit d’une démarche créatrice ? Au final la meilleure des définitions que je pourrais donner est une définition en terme de caractéristiques fondamentales que doit avoir le résultat d’une démarche créatrice. A savoir :
le caractère nouveau, original, voir unique, du résultat. On peut aller plus loin en parlant de potentiel subversif ou choquant
le caractère d’utilité, d’adaptivité à une situation, à des contraintes précises, la pertinence.

On le voit bien, dans le cas d’un Picasso, c’est le premier champ de caractéristiques qui est important, bien que le second. Tout l’inverse du tire bouchon. Cette définition posée, on peut donc commencer à réfléchir à proposer une réponse à la question première.

Une situation confortable aide-t-elle ou étouffe-t-elle le processus créatif. Si l’on se fit à la sagesse populaire on serait tenté de répondre que nulle créativité n’est possible là ou existe le confort. L’artiste ne doit-il pas être, forcément incompris et affamé pour produire ? Le fait de vivre dans le confort n’est il pas un frein au dépassement de soi nécessaire à toute démarche créatrice ? Combien de fois n’a-t-on pas entendu ‘à ce réalisateur, depuis qu’il est riche, il ne produit plus que des navets, il n’a plus besoin de se sortir les doigts, il a déjà tout ce qu’il pourrait vouloir’ Si l’on se limite donc au poncif du bon sens de mamie, le confort nuit bien, voir rend impossible la créativité.

Mais aller parler à un auteur, qui tente d’écrire, laborieusement, un roman, tout en bossant 8h par jour au boulot ? De même, allez demander à celui qui un projet magnifique en tête, comme un jeu auquel il pense depuis des années, un super service internet qui va changer le monde, ou autre.. Allez demander à cette personne donc, si cela ne l’aiderait pas d’avoir un an de temps, pour pouvoir bosser sur son projet et laisser parler sa créativité ? Peut-on vraiment faire preuve de créativité lorsqu’on lutte de toutes ses forces pour simplement survire ? Pour juste manger, savoir ou dormir sans risquer de se faire bouffer par un ours de neige ? L’absence de confort n’est ce pas au contraire cela, le vrai frein à la créativité.

A ce niveau de ma réflexion, je vous vois hausser les épaules, l’air de dire ‘comment peut-il comparer le fait d’être riche à millions ou le simple fait d’avoir une grotte pour dormir tranquille ? Ce n’est pas la même chose, tout le monde s’en rend compte ‘

Ha bon ? Serais-je tenté de répondre. Qu’est ce qui différencie ces deux choses ? N’est ce pas deux composantes de ce que l’on pourrait appeler ‘un état de confort ?’En fait, peut-être faudrait-il définir ce qu’est le confort.

Est ce que c’est avoir un toit sur sa tête ? Un emploi et un salaire ? Être riche à millions ? Est ce qu’il y a deux types de confort. Le confort minimum et le confort ‘confortable’ ? Le confort minimum favorisant la créativité tandis que le confort ‘confortable’ y nuisant ?

Si on reprend les travaux de Maslow et sa pyramide des besoins, jusqu’à quel niveau de la pyramide doit-on monter pour parler de confort confortable ? D’ailleurs, si on continue à suivre la pyramide de Maslow, la créativité se trouve dans l’étage le plus haut, celui de l’accomplissement personnel. Est ce que cela sous-entend qu’il faut avoir gravit tout les autres échelons de la pyramide ? Et que donc il n’y aurait pas vraiment de confort ‘confortable’ ? Je donnerais une autre signification à la pyramide de Maslow utilisée comme réponse à notre question du moment. Si je devais répondre à la question en ne me basant que sur la pyramide j’aurais tendance à dire que ce qui nuit à la créativité, ce qui serait un ‘confort confortable’ ça serait la créativité elle-même, une fois qu’elle a abouti. En effet, une fois ce dernier palier de la pyramide atteint. Une fois ce niveau de l’accomplissement de soi même ‘validé’, il n’y a plus de besoins à remplir, plus rien à prouver à personne. Alors on peut se reposer sur ses lauriers.

Ca serait une réponse possible et argumentable. Mais ce n’est pas la mienne. Où alors ça ne serait qu’une partie de ma réponse.

Si pour finir, j’essaie de synthétiser et de proposer ma réponse. Je dirais que, on a tout d’abord vu que la créativité pouvait se juger à l’aune de deux critères que je pourrais définir comme étant le critère ‘artistique’ et le critère ‘amélioration d’une chose, utilitaire’. Dans tout les cas, ce n’est pas parce que le résultat d’un processus créatif n’est soit que artistique ou soit qu’utilitaire qu’il n’est pas une vrai création. On a vu aussi que la notion de confort est une notion floue. Que même s’il semblait plausible qu’un confort minimal aide à l’émergence de la créativité, ce n’était pas forcément nécessaire (j’ai bien envie de citer l’exemple de J. K. Rowling qui a écrit le premier tome d’Harry Potter alors qu’elle n’avait pas de boulot et vivait d’alloc et écrivait dans les cafés en promenant sa fille dans sa poussette) et que de même, rien ne prouvait qu’un confort confortable nuise à la créativité. Tout au plus, l’hypothèse que le fait qu’une démarche créative déjà mené à son terme pouvait réduire l’envie d’en mener une a pu être proposée.

Mais alors que répondre ? Je pense, qu’en fait, ce qui nuit ou au contraire qui aiguillonne la créativité, c’est le point commun entre tout les exemples que j’ai pu donner. A savoir l’homme. Celui qui lancera ou ne lancera pas la démarche de créativité. Qu’importe le confort, quelqu’un qui veut créer, trouvera les moyens de le faire, la plupart du temps. Et il ferra feu de tout bois. Et son confort confortable, si il a la chance de pouvoir en profiter, deviendra un vrai levier pour sa démarche créative. Par contre, celui-qui n’a pas la passion créative, même s’il pense en avoir l’envie, trouveras toujours le moyen de faire exploser sa créativité. Même dans les domaines les plus inutile, même si cela ressemble plus à de la procrastination qu’autre chose, comme ce billet que je suis en train d’écrire, par exemple, que je n’aurais pu écrire, si je ne bénéficiais pas d’un certain confort.


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  8 Responses to “La créativité peut-elle naitre du confort ?”

  1. Perso j’oppose la créativité à la consommation. Je m’explique ; toute activité intellectuelle , toute réflexion est un acte créatif, en ce sens qu’il reformule un problème et engendre l’émission d’hypothèses et d’un discours interieur fictif tentant de les valider empiriquement ou par le protocole experimental. Cette démarche est profondément créatrice puisqu’elle manipule des artefacts n’ayant aucune réalité physique, prenant parfois même l’aspect de concepts purement théoriques.

    Consommer de l’information — par exemple en regardant TF1, fournissant ainsi par la même occasion le “temps de cerveau humain disponible” dont nos chers publicitaires sont friands — n’implique aucune forme de créativité, puisque tout est fourni from scratch, prémâché, prêt à être ingurgité tel quel et imprimé au plus profond de nos circuits neuronaux. Tout au plus, on peut parfois trouver “l’inspiration” en consommant de l’information au prix d’un effort de synthèse, capacité qui n’est par ailleurs pas à négliger dans l’attirail du parfait petit créatif. On peut ainsi résumer grossièrement l’essence du processus créatif par consommation/imprégnation -> synthèse -> création.

    Concernant l’importance de la zone de confort dans ce processus, elle n’est pas à négliger : le confort se suffit bien souvent à lui-même, sustentant ainsi les besoins primordiaux de l’être, qui n’a alors pas besoin de beaucoup plus pour être parfaitement heureux, et donc de faire changer d’un iota cette situation si son bonheur perdure (que nous définirons ici fort simplement comme la capacité d’un être à ne pas subir de souffrance qu’elle qu’en soit la forme). Reste à définir plus précisément ce que nous appellons la “zone de confort”, qui peut grandement varier d’une personne à l’autre (comme tu le soulignes dans ton billet) ; et surtout, force est de constater que certains peuvent arriver à trouver une certaine forme de plaisir à se déstabiliser volontairement, se réalisant alors dans un cycle de dissonance/résolution (un peu à la manière de la résolution harmonique en musique tonale), le levier étant alors souvent la perspective d’une amélioration personnelle ou dans la projection d’un moi-meilleur dans le temps. Reste que justement, nous sommes tous très inégaux vis à vis de cette capacité à se représenter ultérieurement, et que cela conditionne grandement notre capacité à transcender notre appréhension de l’inconfort pour progresser, voire à faire face aux difficultés que nous connaissons par avance mais que nous tentons de nier pour rester dans un confort illusoire très court-terme.

    C’est d’ailleurs très rigolo que David pose cette question et que tu y répondes de la sorte car j’ai lu aujourd’hui un excellent billet sur le sujet : http://youarenotsosmart.com/2010/10/27/procrastination/

    (commentaire écrit en 5mn, au fil de la pensée et sans relecture, merci de votre compréhension)

    • je suis assez d’accord avec toi. et en même temps pas tout à fait.

      Le processus de réflexion qui amène à un processus de création, je ne suis pas sur de le considérer comme de la créativité, si il reste à ce stade là.

      Je m’explique. Prenons Picasso. Imaginons qu’il se soit contenter de réver à ses tableaux, de les imaginer dans sa tête, même d’une manière parfaite, coup de pinceau après coup de pinceau. Est ce de la créativité ? Je n’en suis pas sur.

      J’ai un peu envie de dire que si il n’y a pas d’aboutissement. De ‘partage’ d’un résultat final, ce n’est pas vraiment de la créativité.

      Que Picasso a été un créatif parce qu’il a finallement acouché de ses tableaux. Il les auraient raconté à des gens, ça aurait aussi été de la créativité.

      mais par contre, se limiter à une cogitation personnelle, non partagée, je ne sais pas si j’appelerais cela de la créativité. J’ai bien envie de dire que pour qu’il y est créativité, il faut qu’il y est création et donc ‘résultat’ que le résultat est un discours oral , un tire bouchon, un tableau ou une equation.

  2. Voila, comme d’hab’ il manque un mot et on peut pas éditer.

    Donc : s/si son bonheur/si son bonheur perdure

  3. Créer, c’est refuser un peu l’influence de notre environnement, au sens large, pour tenter à notre tour d’ influencer celui-ci.
    C’est contribuer, quoi…
    Ça me surprend toujours de voir le nombre de dev qui écrivent, photographient, etc. bref accouchent de produits originaux dans des domaines variés.

    Je ne pense pas que ça ait un rapport avec le confort, mais plutôt avec l’ordre, les hiérarchies les structures.
    Toutes ces contraintes imposées par la société, l’éducation, qui sont un mal nécessaire mais coupent l’élan créatif de la plupart des gamins et inhibent leur tempérament .
    Visionneze Ken Robinson (TED) sur ce sujet.
    Pour rebondir sur le prémachage dont parle Nicolas, certains avancent que les chercheurs disposent d’un accès privilégié aux informations brutes. C’est à dire pas encore encapsulées dans des désignation génériques.
    On peut ainsi sortir du confort placide et béat pour saisir les détails et les relations subtiles et ne pas les ingurgiter telles qu’elles.

    Ça participe au processus. Mais c’est plus compliqué que l’imprégnation – synthèse – création. Ça, ça va pour produire quelque chose, comme un devoir obligatoire ou un projet dans sa boîte.
    Mais quand on commet un acte de création, c’est qu’y a un truc qui gratte. Voire qui dérange ou fait carrément mal. Cf. Dali, Raimbaud, Lautréamont, Munch etc.
    Il y a forcément des degrés divers. Pas besoin de se trancher l’oreille pour coder sa petite appli (heureusement).
    Mais c’est l’idée : un petit truc qui gêne, un pb d’ego peut être…
    C’est plutôt comme ça que je l’aborde. Le confort dans sa tête. Intérieurement, le créateur ne reste pas longtemps vautré dans son sofa.
    Mais j’ai une autre question. Le confort peut il naître de la créativité ? Ou est ce une perpétuelle fuite en avant ?

  4. @J-Mad

    > Le processus de réflexion qui amène à un processus de création, je ne suis pas sur de le considérer comme de la créativité, si il reste à ce stade là.

    Non non, j’ai pas dit ça (ou alors je me suis mal exprimé) ; et le propos était volontairement simpliste, à tout le moins autant que le permettait les cinq minutes nécessaires à la rédaction du commentaire 😉

    Je suis d’accord que le passage à l’acte de production est relativement indisociable due tout processus créatif, encore qu’on pourrait en discuter des heures et que — malheureusement — demain, y’a école™.

    @Laurent

    > Mais c’est plus compliqué que l’imprégnation – synthèse – création

    Bien évidemment.

    > un pb d’ego peut être…

    Certainement, dans tous les cas. C’est avant tout un rapport de soi à soi, avant d’être un rapport aux autres (même si c’est quasiment systématiquement le cas en bout de course). L’idée est de se sentir exister avant même de se sentir “utile”. La démarche de création fait sortir de soi quelque chose de nouveau, une sorte de nouveau miroir qui permet de contempler sa propre existence et le résultat de ce qu’elle peut engendrer. Parfois même de la comprendre, d’y trouver un sens. Un acte de [pro]création, en quelque somme (c’est rigolo, tu as d’ailleurs évoqué l’accouchement dans ton commentaire).

    > Le confort peut il naître de la créativité ? Ou est ce une perpétuelle fuite en avant ?

    J’ai envie de dire les deux, enfin ça serait à pondérer en fonction des individus, sans doute. Se sentir en “état de créativité” est un bonheur pour ceux qui le vivent, et je peux comprendre que beaucoup s’emploient à s’y retrouver à la moindre occasion, même si la démarche est parfois douloureuse. Encore une fois, la notion de “confort” est multiple, peu définie, parfois antagoniste… méfiance.

  5. @J-Mad et nico
    Il est fort ce David !

  6. […] This post was mentioned on Twitter by Nicolas Perriault, Jean-Michel ARMAND. Jean-Michel ARMAND said: @davidbgk ma réponse à ta question : http://is.gd/gxbUn mais j'ai fait en plus de 140 carac ( cc @ishiro ) […]

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